Comment l’idée européenne a été dévoyée

Siège de la Commission Européenne (Crédits : Amio Cajander, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

L’idéal de déconstruction des États-nations a été confié à une institution contrôlée par ces mêmes États.

Par Ferghane Azihari

Siège de la Commission Européenne
Siège de la Commission Européenne (Crédits : Amio Cajander, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

 

La légitimité de la construction européenne ne réside pas, comme l’affirme la majorité des pro-européens, dans l’impuissance des États-nations qu’il faudrait combler à l’échelle continentale. Elle réside au contraire dans la nécessité de combattre ces formes de pouvoir qui agressent les libertés individuelles. En ce sens, force est de constater que la bureaucratie européenne n’incarne plus l’idéal européen.

Pourquoi l’intégration du continent européen ?

Les pro-européens répondent généralement à cette question en rappelant à quel point la mondialisation aurait altéré la consistance des souverainetés nationales. L’intégration européenne serait donc un moyen de retrouver à l’échelle du continent le pouvoir politique que les États ont perdu à leur échelle. Ces derniers ne seraient plus capables de satisfaire les impératifs de régulation de la vie collective pour mettre en œuvre une certaine forme de justice sociale. Ils seraient totalement dépassés par certains phénomènes économiques tels que l’hégémonie des structures multinationales privées.

Le problème de ce discours tient à ce qu’il est aux antipodes de la pensée des pères fondateurs et qu’il prend à contre-pied la réalité autour de cet objet politique qu’est l’État-nation.

Retour aux sources : le Manifeste de Ventotene

« La civilisation moderne a posé comme fondement le principe de la liberté, en vertu duquel l’homme ne doit pas être un simple instrument pour autrui mais un centre autonome de vie. Sur cette base, on a instruit un grandiose procès historique à l’encontre de tous les aspects de la vie sociale soupçonnés de ne pas s’y conformer. »

C’est en prison que Spinelli, Eugenio Colorni et Ernesto Rossi écrivent ces mots qui constituent le premier paragraphe d’un manifeste aux ardeurs révolutionnaires pour une « Europe libre et unie ». Lorsque ces derniers appellent à l’unité de l’Europe, ce n’est pas parce qu’ils considèrent que les États-nations sont devenus impuissants. Au contraire. Le manifeste dénonce avec son vocabulaire particulier la soif de pouvoir des institutions nationales, lesquelles porteraient en elles les germes de « l’impérialisme capitaliste »1. La puissance publique européenne est envisagée comme un moyen possible pour dépasser et déconstruire ces formes de pouvoir devenues de véritables outils d’oppression des peuples.

Le mythe de l’impuissance des États-nations

La soi-disant impuissance des États-nations ne constitue ni plus ni moins qu’un mythe en décalage avec les réalités sociales et politiques. Ces derniers n’ont jamais été aussi puissants et intrusifs. Quand une population comme celle de la France vit sous l’empire de près de onze mille lois – dont certaines dépassent les deux cents pages – et de cent trente mille décrets, on ne peut pas parler d’impuissance de l’État-nation sans frôler le ridicule et ce, d’autant plus quand certains États captent plus de la moitié des richesses produites par le pays. Les puissances publiques sont paradoxalement considérées comme des contre-pouvoirs vis-à-vis des acteurs économiques dominants quand elles ne sont en réalité que les pantins de ces derniers. Autant de considérations qui infirment les constats qui, selon la plupart des pro-européens, fondent la justification de l’Union européenne.

L’Union européenne s’est détournée de ses objectifs

L’idéal de déconstruction des États-nations a été confié à une institution contrôlée par ces mêmes États. Sans surprise, il ne faut pas attendre très longtemps avant de voir cet objectif dévoyé. L’Union européenne n’affaiblit pas les États. Elle les renforce en reproduisant à l’échelle continentale le même capitalisme de connivence qui caractérise les instances nationales. De la politique agricole commune à la règlementation financière en passant par le commerce international, l’Union ne sait rien faire d’autre que rajouter des barrières au profit des élites établies quand son rôle devrait au contraire consister à promouvoir leur abolition.

Ces politiques corporatistes ne sont-elles pas le reflet de la structure intergouvernementale de l’Union ? On pourrait en effet émettre l’hypothèse selon laquelle une Europe fédérale aurait plus intérêt à abolir les barrières nationales qu’une Europe intergouvernementale. Cependant, force est de constater que si certains processus décisionnels sont fédéralisés, ce n’est pas pour autant qu’ils servent forcément les libertés individuelles. Si l’on prend l’exemple du débat sur le rapport Réda, on observe que la principale instance transnationale qu’est le Parlement européen n’est pas nécessairement disposée à uniformiser la lutte contre les rentes de situation artificielles à l’échelle continentale.

Que faut-il attendre des institutions européennes au regard de la protection des libertés individuelles ?

Pas grand chose, même si paradoxalement, un retour à la pleine compétence des États-nations serait probablement catastrophique. Il y a toutefois un domaine dans lequel l’Union européenne semble faire son travail malgré elle. Elle reste une formidable force d’attraction vis-à-vis des régionalismes et des indépendantismes, lesquels constituent sans doute un des leviers les plus puissants pour déconstruire les instances nationales. « Malgré elle », en effet, puisque ces régionalismes ont beau être attirés par la structure institutionnelle de l’Union, a priori plus respectueuse de la diversité des revendications sociales que le centralisme des États, ils ne cessent néanmoins d’être découragés par le discours officiel bruxellois, ouvertement hostile à l’éclatement des « vieilles nations ». Rien d’étonnant quand la bureaucratie européenne reste malgré tout à la solde des États-membres.


Sur le web.

  1. Comprendre par là le capitalisme de connivence.