Intigam Aliyev, un criminel en Azerbaïdjan

Drapeau de l'Azerbaïdjan (Crédits : Jens Aarstein Holm, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Intigam Aliyev, un des plus éminents défenseurs azerbaïdjanais des droits de l’homme, a été condamné à sept ans et demi de prison sur la base d’accusations absurdes.

Par Anna Żamejć, journaliste, depuis la Pologne.

Drapeau de l'Azerbaïdjan (Crédits : Jens Aarstein Holm, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
Drapeau de l’Azerbaïdjan (Crédits : Jens Aarstein Holm, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Pour beaucoup, l’Azerbaïdjan est le pays des tapis colorés aux riches ornements, de la richesse pétrolière et des événements sportifs internationaux. Mais derrière cette façade soigneusement ravalée par l’image d’un pouvoir pro-européen en apparence se cache le côté sombre d’une république caucasienne. Le 22 avril 2015, Intigam Aliyev, un des plus éminents défenseurs azerbaïdjanais des droits de l’homme a été condamné à sept ans et demi de prison sur la base d’accusations absurdes [NdT : les autorités veulent réduire au silence leurs détracteurs à la veille de l’ouverture des Jeux européens en Azerbaïdjan].

Aliyev a rejoint la centaine d’opposants politiques azerbaïdjanais en prison pour avoir osé profiter de leurs droits garantis par la Constitution. [NdT : Amnesty International recense pour sa part « au moins 20 prisonniers d’opinion ».]

Bien qu’aucun de ces journalistes et activistes n’aient mérité un tel sort, le jugement sévère infligé à Intigama Aliyev, avocat et lauréat de prix internationaux pour les droits de l’homme, est particulièrement choquant.

J’ai eu l’occasion de rencontrer Aliyev au printemps 2011. Nous sommes allés ensemble à Gandja, la deuxième ville du pays, pour assister au procès d’un jeune activiste. Aliyev, qui pour des raisons politiques n’a jamais été accepté au barreau, ne pouvait pas représenter officiellement l’accusé mais il s’est obstiné à lui fournir de l’aide et des conseils juridiques.

Avec son œil discret et doux, il m’a impressionné par sa volonté à défendre les valeurs démocratiques.

C’est seulement plus tard que j’ai appris qu’aucun juriste azerbaïdjanais n’avait présenté autant d’affaires devant la Cour européenne des droits de l’homme – au total plus de deux cents. Il a gagné quarante procès et trente sont en attente d’un verdict.

Alors que la plupart de ses collègues fuyaient les affaires politiques comme la peste, Aliyev en a enrichi son portfolio.

« Si tu sais que tu agis de manière appropriée, il n’y a rien à craindre. La peur n’est pas une bonne conseillère » argumentait-il.

C’est facile à dire mais dans un pays autoritaire comme l’Azerbaïdjan, où l’on peut atterrir en prison pour un avis politiquement incorrect publié sur Facebook, se battre pour la défense des droits de l’homme demande un courage particulier.

La répression envers les militants de la société civile s’est accentuée en été l’année dernière avec la vague de changements politiques en Ukraine. Des personnalités de premier plan du pays, comme la journaliste d’investigation Khadija Ismayilova (qui a reçu de nombreux prix dans le monde entier) et le défenseur des droits de l’homme Rasul Jafarov (récemment condamné à six ans et demi d’emprisonnement), se sont retrouvés derrière les barreaux sur base d’accusations douteuses.

L’Azerbaïdjan est le honteux leader régional en ce qui concerne le nombre de prisonniers politiques – il y en a deux fois plus qu’en Biélorussie et Russie réunies. Deux ans après notre première rencontre, j’ai rencontré Intigam Alyev à Prague, où il recevait un prix de l’organisation tchèque People in Need pour son engagement exceptionnel dans la lutte pour les droits de l’homme.

Il a reçu son prix avec humilité et modestie – « Il n’y avait vraiment personne qui méritait ce prix plus que moi ? » – demanda-t-il incrédule.

Il était déjà comme ça. Toujours prendre soin des autres, jamais de lui.

Il n’a jamais profité des nombreuses occasions d’exil à l’étranger, même quand il se sentait menacé par une arrestation. Il n’aurait pas pu abandonner tous ces gens à qui il offrait tous les jours de l’aide.

« On ne devient pas dissident d’un jour à l’autre, seulement parce qu’on décide de suivre ce parcours atypique » écrit un jour Václav Havel. « Ce sentiment de responsabilité personnelle et une série de circonstances externes complexes vous jettent dans le tourbillon des événements ».

Comme Vaclav Havel, dramaturge et essayiste renommé dont les protestations pacifiques conduisirent au renversement du gouvernement communiste de l’ancienne Tchécoslovaquie, Intigam Alyev n’avait nullement l’intention de s’engager en politique. C’est la situation difficile de son pays, un incroyable courage personnel et un sentiment de responsabilité qui l’ont poussé sur la voie de la dissidence.

En République tchèque et en Norvège, elle l’a mené vers de prestigieuses récompenses. En Azerbaïdjan, directement en prison.

« En Azerbaïdjan, ceux qui se battent pour les droits de l’homme, dénoncent la corruption et des élections falsifiées sont reconnus comme des criminels. Alors, je suis un de ces criminels. Ne vous faites pas de souci pour moi. Apportez de l’aide aux autres prisonniers politiques » déclara Intigam Alyev après son arrestation en août de l’année dernière.

Article original titré ‘Kryminalista z Azerbejdżanu‘, publié le 05.05.2015 sur liberte.pl
Traduit du polonais par Serge pour Contrepoints.