Bush, Clinton, quelle importance ?

Pourquoi il n’est pas si important que ça de savoir si le prochain président des États-Unis sera démocrate ou républicain.

Par Guy Sorman.

Hillary Clinton credits Talk Radio News Service (CC BY-NC-SA 2.0)
Hillary Clinton credits Talk Radio News Service (CC BY-NC-SA 2.0)

 

La perspective d’un affrontement électoral entre une Clinton et un Bush désole la plupart des Américains. Si aucun des deux partis, Républicain ou Démocrate, ne suscite de candidatures plus innovantes, il est probable que l’abstention aux élections présidentielles de 2017 sera majoritaire : le futur Président sera alors l’élu d’une minorité et sans grande légitimité. Dans le propre camp de Hillary Clinton, on ne se rallie à elle, avec son mari en prime, qu’avec résignation : même le New York Times, soutien indéfectible des Démocrates, appelle à des candidatures plus innovantes. Il semble bien que nul à gauche n’est persuadé qu’entrer dans l’avenir, avec un couple si usé pour « champion », l’expression choisie par Hillary Clinton pour s’autodésigner, soit le meilleur choix possible. On se demande d’ailleurs par quel mystère les candidats à la Présidence ne sont pas plus nombreux dans ce vaste pays où tant de citoyens participent spontanément à des activités civiques ? Mais ils le font essentiellement dans des organisations philanthropiques ou par l’exercice des mandats locaux, tandis que la politique nationale n’attire pas les meilleurs esprits. Une brillante carrière d’entrepreneur ou d’universitaire apporte aux États-Unis plus de satisfaction personnelle sans l’obligation de soumettre les moindres détails de votre vie privée à un examen de détails par tous les médias. Bien des candidats potentiels préfèrent renoncer plutôt que de révéler tout de leurs conversations téléphoniques ou de leurs transactions financières. De surcroît, la longue marche vers la Présidence passe, en première instance, par la recherche de financements auprès des riches et des lobbies, et non par une réflexion intelligente sur l’avenir des États-Unis.

Le camp Républicain est, cette fois-ci, un peu mieux achalandé, les candidats plus nombreux, paradoxalement parce que ce parti est divisé à l’extrême et que chaque courant de pensée – des plus conservateurs aux plus libertariens – tient à être représenté dans les primaires. Pour cette prochaine élection, la gauche Démocrate n’ayant aucune idée neuve à faire valoir ressemble bien à Hillary Clinton, alors que la Droite Républicaine ayant trop d’idées à la fois, se reconnaît dans la multitude des candidats. Au bout du compte, il n’empêche que Jeb Bush, parce qu’il a un nom, des fonds et des positions moyennes sur tout, paraît aussi inévitable que Hillary Clinton. Cette joute dynastique probable n’est aux États-Unis pas si nouvelle qu’il n’y paraît : John Adams père et fils furent Présidents, Franklin Roosevelt était le cousin de Théodore Roosevelt, et les Kennedy ont occupé, pendant trente ans, les postes clés du Parti Démocrate.

bush clinton rené le honzecMais ce choix si crucial du futur « leader du monde libre », est-il si décisif que les candidats voudraient le faire croire ? Les États-Unis ne sont pas une monarchie et le Président n’est que le Président. L’économie libre lui échappe totalement, bien que les Présidents s’en attribuent souvent les succès ou se défaussent de ses échecs. Le dollar est géré par une Banque fédérale, indépendante, plus influente sur la croissance que ne l’est le Président. La politique intérieure est davantage l’œuvre des États fédérés que de la Maison Blanche. L’évolution des mœurs (mariage homosexuel, avortement, port d’armes, lutte contre les discriminations) dépend avant tout des magistrats et de la Cour suprême. Il reste au Président, avant tout, la politique étrangère et militaire, mais tout de même sous le contrôle d’un Congrès vigilant, de l’Armée elle-même qui tend à dicter ses choix et à distiller les informations, et de l’opinion publique qui oscille entre agressivité et pacifisme. Si bien qu’au total, l’influence réelle du Président est difficile à déterminer. À la manière dont Napoléon exigeait de ses maréchaux qu’ils aient de la chance, l’image et la réputation des Présidents des États-Unis dépendent beaucoup de leur chance ou de son absence. Ronald Reagan comme Bill Clinton eurent la chance d’être Présidents en un temps de prospérité économique qu’ils enjolivèrent de leurs discours, mais sans plus. George W. Bush ne se sera jamais remis d’avoir été Président lors des attentats du 11 septembre 2001. Et Barack Obama ? Faute d’avoir été confronté à des épreuves majeures, il restera dans l’Histoire le Premier Président noir des États-Unis, mais quoi d’autre ? Avec un peu de chance, il réintégrera Cuba et l’Iran dans le concert des nations civilisées, mais on ne le sait pas encore de manière certaine.

Peu importe au fond qui sera le prochain Président ou Présidente : ce qui est plutôt rassurant. Cela signifie que le monde ne sera pas à la merci des humeurs de tel ou telle. La société américaine, en tout état de cause, continuera à progresser, l’économie américaine restera le moteur de la croissance mondiale, les laboratoires continueront à déposer la plupart des brevets qui annoncent notre futur, l’armée et la marine américaines garantiront que les conflits restent locaux et que nul ne fera obstacle à la mondialisation des échanges. Milton Friedman, il y a environ quarante ans, suggérait que le Président des États-Unis soit sélectionné au hasard dans un annuaire téléphonique : il ne niait pas la démocratie, mais il entendait par là qu’une démocratie qui fonctionne peut s’accommoder de n’importe quel Président, même de politiciens aussi usés que Bush et Clinton. Et peu importe leur prénom.

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