L’illusion numérique et l’apparente percée du Front National

Marine Le Pen à Sciences Po en 2012 (Crédits Rémi Noyon licence Creative Commons)

Les médias font office de loupe grossissante de l’influence réelle du parti d’extrême-droite.

Par Loïs Henry.

Marine Le Pen à Sciences Po en 2012 (Crédits Rémi Noyon licence Creative Commons)
Marine Le Pen à Sciences Po en 2012 (Crédits Rémi Noyon licence (CC BY 2.0))

Des pourcentages inquiétants aux élections, l’impression d’une poussée considérable, une présence dans le top 100 du Time, une omniprésence médiatique… Le parti de Marine Le Pen semble être devenu le mastodonte parmi les partis en France. Plusieurs questions se posent alors : mérite-t-il vraiment tout ce tapage ? Quelles sont les clés qui en font un acteur incontournable de la sphère publique ?

La force première du FN est de mettre ses idées au centre du débat public. Comment serait-ce possible ? La politique aujourd’hui est devenue un cercle politico-médiatique qui tourne en rond autour de lui-même. Pour ainsi dire, les sujets créés par les médias deviennent les sujets de préoccupation principaux des politiques dopés aux médias. Médias qui ont dernièrement connu une transformation radicale : de la radio et la télévision publique, nous avons aujourd’hui des chaines d’informations en continu et les inévitables réseaux sociaux. Plus, la mort des journaux-papier les a poussés à se muer en des organes de presse androgynes avec une présence accrue sur le net. Espaces connectés qui devenaient automatiquement des lieux d’expression, de débats et d’échanges radicaux dans les parties « Commentaires » de ces mêmes sites.

Le sondage, processus long et complexe pour être représentatif, laissait sa place au sondage sur internet, chacun ayant la possibilité de répondre à une question. Dans cette société du chiffre, comment empêcher que le sondage internet de tel ou tel journal paraisse alors faire foi ? Comment ne pas se faire une opinion « de ce que pensent les gens » en parcourant la partie « Commentaires » en dessous d’un article ? Ce qui fait l’actualité, ce qui préoccupe les hommes politiques, ce n’est donc pas la préoccupation des Français, c’est celle que font apparaître les médias telle qu’ils en ont l’intuition, c’est-à-dire, telle qu’ils l’observent sur les réseaux sociaux. Quand Le Figaro recherche un témoignage pour un article, il ne demande pas à un correspondant local de mener des entretiens, il poste un message sur Facebook à la recherche de citations gratuites et gratinées, exprimant une pensée simple en une centaine de signes.

La conclusion est la suivante : ce sont les individus « connectés » qui font l’actualité et qui créent le débat pour une Nation entière. Par individus connectés, qu’est-ce que je sous-entend vraiment ? Les « militants 2.0 ».  Ceux-là même après qui la presse court, faute de moyens.

Un parti médiatique

Fn rené le honzecVous l’aurez compris, pour être aujourd’hui influent, il ne faut pas défendre une idée, il ne faut pas défendre une doctrine ou ce que l’on croit bon pour le pays, il faut avoir un message qui correspond aux sujets auto-créés dans la sphère médiatique. Et c’est ce que le Front National fait de mieux. Longtemps, il a été un parti contestataire, un parti héritier de la tradition boulangiste puis poujadiste, vivant le temps du mécontentement. Aujourd’hui, il faut bien se prévenir de l’observer avec les lunettes du passé : le vote Front National est un vote d’adhésion. Mais surtout, le Front National est un parti de militants férocement engagés.

À l’heure où les partis sont délaissés car incapables de créer une atmosphère d’engagement et une communauté véritable comme le faisait le PCF avant sa chute, le Front National est parvenu à s’assurer la loyauté de ses membres. Les adhérents de l’UMP ou du PS militent de moins en moins, ils doutent du parti et de leur relation avec lui. Ils hésitent à s’encarter par peur d’y perdre une lucidité. Les adhérents du Front National n’ont pas ces doutes : ils mènent une guerre numérique. Une guerre éclair de conquête. Ils s’attaquent aux pages Facebook de leurs adversaires en publiant des messages de soutien à Marine Le Pen et de haine contre Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Manuel Valls. Pour le constater, il suffit de questionner les rares adhérents qui ont le courage de leur opposer une résistance : ils sont pris sous le feu des critiques les plus acerbes et violentes d’une nuée de militants, arguant de leur slogan « UMPS ». Ces quelques digues à l’emprise numérique du Front National tombent vite, épuisées par le silence des partis, l’absence de soutien et la rhétorique fatigante des Marinistes : « Tous les mêmes », « Voleurs », « Ils sont au pouvoir depuis 1970 », « Qu’a-t-il fait ? »… Certains passent leur soirée en infériorité numérique sur le mur de leur propre page ! Sur Twitter, la donne est la même et les armes redoutables : dérision, violence verbale, refus du débat.

Ce ne sont plus des soutiens, mais des zombies qui s’attaquent à tout ce qui n’est pas eux avec une rare violence, convaincus que les « autres », ceux du « système » sont tous des bourgeois, des pourris, des « propres sur eux », des « naïfs » qui « n’ouvrent pas encore les yeux ». Pire, tout ce qui a l’accent de la réussite devient aussitôt suspect, volé, non-mérité (Emmanuel Macron par exemple). Sur le net, le Front National est une révolution bourgeoise anti-bourgeoise. En mal d’identité, ces militants 2.0 trouvent une forme d’honneur à manquer de respect à tout ce qui est public, bien cachés derrière leur ordinateur et leur anonyme existence.

Enfin, sur les sites internet des grands journaux, ils se passent les messages : les réseaux frontistes se relaient les liens pour accéder aux sondages et peser en masse en faveur de la position du Front National. Certains qui ne connaissent pas même l’existence d’un journal y vont pour la première fois, juste pour répondre « Marine Le Pen » à un sondage questionnant sur la personnalité préférée des Français. Quand vous et moi lisons un article, nous passons ensuite au suivant. Eux commentent, répondent, mettent des « pouces rouges » sur les vidéos Youtube et relaient des informations erronées.

Ce dernier point est peut-être le pire : ils partagent en masse des articles issus de sites internet dits « libres » mais douteux, ayant le sens du titre. Vous parcourez tranquillement votre mur Facebook et vous trouvez un article : « Le gouvernement prévoit de … » partagé par un « ami ». C’est souvent un truc terrible. Soit vous cliquez sur l’article et vous voyez que tout est imagination et détournement de faits. Soit vous retenez l’information et vous finissez par la relayer autour de vous. Elle devient ensuite une vérité établie alors qu’elle n’était qu’un titre accrocheur. Mais vous y croyez tout de même car la force de frappe est telle que vous lisez la même information un nombre incalculable de fois. Vous ne la trouvez sur aucun journal « sérieux » ? On vous rétorque que vous êtes manipulés par le gouvernement et la presse et vous êtes rapidement invités à regarder des vidéos vaseuses sur Youtube, censées développer votre « esprit critique ». Les nouveaux réseaux frontistes excellent dans l’art de la désinformation. Sous prétexte qu’elle est « libre », parce que jamais vérifiée ?

L’arme du Front National sur internet est puissante : manipulation de l’idée dominante par une présence en réseau, discrédit des interlocuteurs et menaces, création d’un ennemi caricaturé à combattre, refus du débat par des slogans courts lancés en boucle, orientation vers d’autres réseaux d’information dits « libres ».

Surreprésentation du FN

Ce que j’avance, les chiffres le prouvent. J’ai calculé pour cela la représentation numérique du Front National sur Facebook1. Si l’on observe le pourcentage de « likes » sur les pages frontistes par rapport au pourcentage réalisé au premier tour aux élections, on se rend compte que le Front National est surreprésenté sur le site. Mais il n’est pas juste un peu représenté : sa représentation est de 220% par rapport à sa vraie force. Ainsi, si l’on devait se fier à internet pour établir une cartographie de la vie politique en France, on trouverait ce graphique-là :

Lois Henry FN

Graphique que les dernières élections ont évidemment contesté…

Le Front National doit sa force politique à la faiblesse de ses adversaires qui ont du mal à trouver une nouvelle formation politique moderne qui permette de remobiliser ses militants. Les forts taux d’abstention démontrent une incapacité à mobiliser qui n’atteint pourtant pas un Front National plus mobilisateur que jamais car le seul à poser aujourd’hui des mots sur les maux ressentis par certains Français. Il ne fait nul doute que l’UMP pourrait produire la même chose si les querelles internes cessaient définitivement et qu’une ligne cohérente apparaissait. Dans le fond, quand on croit voir « partout autour de nous » le Front National monter, on ne parle jamais que de 11% de la population… Marine Le Pen mérite bien sa place dans le top 100 des personnalités les plus influentes de l’année… Son armée de militants du net passe pour exprimer la pensée de 65 millions de français. Si la société parvient à se protéger de l’illusion numérique d’ici 2017, la Présidentielle risque d’être une grosse désillusion pour la candidate du Front National.

  1. Pour la méthode, j’ai choisi des partis qui n’ont pas de proximité sur Facebook, c’est-à-dire l’UMP, le PS, le FN et le PDG (j’ai éliminé EELV, l’UDI et le MoDem où l’on trouve beaucoup de doublons). J’ai donc comptabilisé le nombre de « likes » sur Facebook sur chacun des partis choisis : UMP : 120.400 likes ; FN :  223.300 likes ; PS : 100.400 likes ; PDG : 26.200 likes. J’ai ensuite représenté graphiquement ce résultat. Le choix des quatre partis réduit les doublons et les possibilités de trouver les mêmes personnes dans divers partis. De plus, contrairement à des personnalités publiques, il y a très peu de doublons (personne n’aimant à la fois l’UMP et le PS) puisque les partis sont très engageants sur le net alors que l’on peut apprécier plusieurs personnalités de même bord ou simplement les suivre. On aime un parti sur Facebook parce que l’on souhaite le soutenir. Le biais internet est donc très faible et permet d’obtenir une véritable représentation de la force numérique des partis politiques. J’ai ensuite comparé les pourcentages obtenus à ceux du premier tour des municipales / européennes / départementales en procédant évidemment à un produit en croix me permettant de tenir compte du fait qu’il y avait plus de partis aux élections que parmi les quatre choisis sur internet (ici, UMP-FN-PS-FDG = 100% alors que dans les élections, ils font moins de 100%, j’ai donc procédé à un calcul qui permette de rendre compte de cela dans les comparaisons). Ainsi, j’obtiens une surreprésentation numérique du FN de 220% : cela sous-entend que, en comparaison de ses résultats dans les urnes, le FN est beaucoup plus présent sur les réseaux sociaux.