« Les cartes du boyard Kraïenski » d’André Ourednik

Compte-rendu d’un roman atypique aux frontières du fantastique…

Par Francis Richard.

les cartes du boyard kraienski ourednik« La terre, dans les vieux temps, appartenait aux gens, à la communauté, je veux dire, dont les boyards étaient chefs, c’est tout. Mais eux, ils ont commencé à dire que la terre leur appartenait. » dit un des personnages du roman d’André Ourednik.

C’est le vieux mythe de l’âge d’or, avant la propriété privée, cher à Jean-Jacques Rousseau…

En marge de cette assertion, comme un pendant, le célèbre passage de John Locke, dans le Deuxième traité du gouvernement civil, sur la propriété de soi, qui commence ainsi :

« Tout homme possède une propriété sur sa propre personne. À cela personne n’a Droit que lui-même. Le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains, nous pouvons dire qu’ils lui appartiennent en propre. Tout ce qu’il tire de l’état où la nature l’avait mis, il y a mêlé son travail et ajouté quelque chose qui lui est propre, ce qui en fait par là même sa propriété. »

Trois conceptions de la propriété sont ainsi rappelées, la collective, la spoliée et la personnelle qui fait de l’homme un être libre…

Cet exemple donne le ton de ce roman atypique, où, en marge de la progression du récit, des citations réelles ou imaginées, en rapport avec lui, l’illustrent, en contrepoint aux situations souvent burlesques et fantastiques qui le jalonnent, et sont autant de matières à fructueuses réflexions.

Joachim Brik est un jeune universitaire géographe, collaborateur d’un institut zürichois dirigé par le professeur ordinaire Victor Oberhölzli. Ils se retrouvent tous deux, à Zapomeli, en Dacénie, pays danubien, où un fonctionnaire local de l’Union Européenne, cravaté de jaune, au titre oublié, leur rappelle les termes de leur mission :

« Les confins de l’Europe ne sont pas assez clairs, dit la cravate. Certains citoyens ne savent pas où elle s’arrête. D’autres ne savent pas où elle commence. Il faut fabriquer une conscience du territoire européen. »

Pour fabriquer cette conscience, encore faut-il que le citoyen européen puisse accéder en ligne à ses contours. Il est donc nécessaire de lui fournir une information géographique durable, qui en quadrille le territoire, afin qu’il puisse jouer avec.

Pour ce qui concerne la frontière dacène, le professeur Oberhölzli propose au fonctionnaire cravaté de digitaliser les archives du boyard Kraïenski, qui se trouvent dans un coffre du château de ce noble, à l’aide du scanner à cartes que Joachim Brik a emporté dans ses bagages.

Las, pendant le voyage de Zürich à Zapomeli, la valise qui contient ledit scanner a été égarée à Vienne. Joachim Brik se rend tout de même chez le boyard Kraïenski pour lui demander l’autorisation de scanner ses archives. Afin de le convaincre, il a préparé sur son ordinateur une présentation du projet, intitulé :

« Intégration adaptative des cartes historiques du cadastre des régions externes de l’UE dans une interface interactive en ligne. »

Le boyard donne son accord sans discuter. En attendant son scanner – l’attente va durer un bon mois -, Joachim Brik ne perd pas complètement son temps. Il entreprend de prendre des photos des cartes du boyard Kraïenski et les mémorise dans son ordinateur, mais le résultat n’est évidemment pas à la hauteur du but recherché.

Au cours du récit, Joachim fait des rencontres en se rendant au château et alentour. Il discute avec nombre de personnages pittoresques et mystérieux et abordent avec certains d’entre eux des sujets philosophiques. Il explore le château, qui lui révèle bien des surprises, la moindre n’étant pas de découvrir qu’il comporte plusieurs étages en dessous du niveau du sol…

Cartographe, il n’en est pas moins homme. Des souvenirs de son ex-femme lui reviennent, mais ils sont bientôt occultés par Adalina (sur laquelle il fantasme depuis qu’il l’a vue nue sous un angle étrange, alors qu’elle prenait une douche), puis par une autre femme, qui s’avèrera moins farouche que la première, donc moins cruelle avec lui…

La fin du récit est-elle inattendue ? Pas vraiment. Le lecteur attentif pourra en déceler les signes avant-coureurs dès un peu plus de la moitié du livre. En tout cas, elle est symbolique de la fin d’un monde, désormais bien enfoui, et confirme l’éphémère des êtres et des choses…

Parmi les nombreuses réflexions qui émaillent le récit, terminons par une considération qui, à titre d’autre exemple, vaut la peine d’être citée :

« Toute ambition de vue d’ensemble est une négation de l’ineffable. Les empires naissent par suffisance. Il faut que quelqu’un, quelque part, soit persuadé d’être le centre du monde pour qu’un cercle obscène se forme autour de lui. Alors le monde appuie de tout son poids contre les murs d’enceinte. Et les frontières intérieures deviennent les armatures du cercle, avec leurs lots d’interdits et d’impossibles. Leur fardeau de victoires et d’accords foireux qu’on traîne dans les siècles à venir.« 

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