Gaz de schiste : rapport enterré et débat interdit

Puits de gaz de schiste (Crédits : Beyond Coal and Gas, licence Créative Commons)

Un rapport d'experts commandé par Arnaud Montebourg, en 2012, préconise une alternative à la fracturation hydraulique pour l'exploitation du gaz de schiste.

Par Aurélien Véron

Puits de gaz de schiste (Crédits : Beyond Coal and Gas, licence Créative Commons)
Puits de gaz de schiste (Crédits : Beyond Coal and Gas, licence Créative Commons)

 

La France possède d’importantes réserves de gaz de schiste sous ses pieds. Et il existe une alternative à la fracturation hydraulique. C’est ce que révèle un document confidentiel sur « les nouvelles technologies d’exploration et d’exploitation » que s’est procuré Le Figaro. Le rapport d’experts a été commandé par Arnaud Montebourg lorsqu’il était ministre du Redressement productif, en 2012. D’après le quotidien, il a été « consciencieusement enterré » après sa publication, en seulement sept exemplaires, début 2014. Il recommande l’expérimentation d’une technologie a base de fluoropropane pour extraire les gaz de schiste.

Ce déterrement discret vise sans doute à relancer un débat crucial que Ségolène Royal, la ministre de l’Écologie, tente d’éteindre en le déclarant comme n’étant « plus d’actualité ». Ne l’a-t-elle pas ouvert elle-même en déclarant en mai dernier que « si de nouvelles technologies non dangereuses apparaissent, pourquoi pas ? ». Les gisements de gaz de schiste, en France, sont parmi les plus importants d’Europe occidentale selon l’agence indépendante Energy Information Administration. Ils nous assureraient un siècle de consommation de gaz, « une manne d’au moins 100 milliards d’euros pour la France » et « entre 120.000 et 225.000 emplois ».

Coup de pouce à l’économie américaine

Cette énergie présente l’immense avantage de coûter beaucoup moins cher que le gaz importé. Le prestigieux think tank de gauche Brookings Institution vient de publier un rapport dans lequel il estime à 74 milliards de dollars par an le gain pour les entreprises et les consommateurs américains. L’industrie américaine a pu rebondir grâce à cette ressource abondante et bon marché.

Un organisme spécialisé dans l’analyse économique, IHS Global Insight, calcule que son exploitation a créé 600.000 emplois jusqu’en 2010, et devrait en générer plusieurs centaines de milliers supplémentaires dans les dix prochaines années si le prix de l’énergie ne chute pas davantage. D’importateurs nets, les États-Unis sont devenus exportateurs de gaz naturel. Pourquoi nous priverions-nous d’une telle autonomie en gaz ? Est-ce raisonnable de priver notre industrie fragilisée de cet atout déterminant ?

Diversification des approvisionnements

L’enjeu touche aussi à notre sécurité. Malgré la diversification de notre approvisionnement en gaz, notre pays reste dépendant de la Russie, de l’Algérie, du Qatar et de la Libye. Ne serait-il pas préférable de cesser de financer ces pays instables pour acheter ce qui se trouve sous nos pieds ? Une fois de plus, les dirigeants français s’enferment dans le déni, refusant même la moindre expérimentation de forage sur notre territoire.

Notre pays est plus dense que les dix États américains, ce qui complique un peu la question des puits. Mais les techniques de forage sont reconnues suffisamment propres aujourd’hui pour démarrer l’exploitation des champs existants. Il suffit de demander à nos entreprises qui, pendant ce temps, sont devenues des références dans le monde entier pour leur maîtrise technologique dans l’extraction des huiles et gaz de schiste.

Nous retrouvons dans ce marché Total et GDF Suez, bien sûr, mais aussi Vallourec, Technip et bien d’autres. Le Danemark a autorisé Total à ouvrir des puits afin d’étudier leur impact économique et environnemental. L’Autriche a lancé un premier forage. L’Allemagne est en train d’autoriser les forages jusqu’à 3.000 mètres de profondeur. Les investissements se multiplient au Royaume-Uni. Tous ces pays y voient un bon moyen de soulager leurs industries en attendant la transition vers des énergies renouvelables abordables et performantes.

Veto vert

Les écologistes se sont fait une spécialité de s’opposer à l’innovation technologique indépendamment de toute expertise scientifique, des OGM aux nanotechnologies. Leur opposition virulente au gaz de schiste confirme cette expertise à jouer de la peur, à surfer sur la défiance. Bien qu’ils ne parviennent pas à cueillir les fruits de leur engagement sur le plan électoral, la loi s’est pliée comme d’habitude à leurs revendications. Ils doivent sans doute leur victoire à l’art de François Hollande de diviser ses alliés pour mieux s’enliser.

L’opinion publique est réticente devant les blocages de la gauche, mais aussi de l’hostilité d’une bonne partie de la droite qui préfère ne pas s’engager sur la voie du progrès. Ne devons-nous pas à Jacques Chirac l’inscription du principe de précaution – hostile à toute audace scientifique – dans la Constitution ? Le gouvernement peut aider nos industries et gagner des points de croissance en autorisant les premiers puits de forage en France. Les scientifiques sont nombreux à défendre cette technologie, au moins au stade expérimental. Pour retourner l’opinion publique encore sceptique, le gouvernement dispose d’un levier simple.

Contrairement aux États-Unis, les propriétaires fonciers sont dépossédés du droit d’exploiter leur sous-sol par le Code minier en France. Cette forme d’expropriation n’a jamais été remise en cause. En les rendant maîtres de l’exploitation du gaz de schiste, le gouvernement n’aurait plus à imposer arbitrairement une exploitation de leur sous-sol à des propriétaires de la surface qui n’en perçoivent aucun bénéfice. Les forages seraient évidemment mieux accueillis par des citoyens libres de les accepter ou non, et d’en percevoir les revenus légitimement négociés le cas échéant. Cette adaptation législative promet au pays un vrai bond économique et industriel, sans coûter un centime au contribuable.