Le problème de l’individualisme

individu credits K cabral (licence creative commons)

Sommes-nous victimes de l’individualisme ?

Par Rafaël Amselem.

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Il apparaît aujourd’hui une chose évidente, la catastrophe économique et sociale qui sévit en France n’est pas due à ce qui semble être de mauvais choix politiques ou économiques. Pour preuve, la croissance est de retour, même en France : le pays bondit à 0,4% et 0,3% de croissance pour les deux prochains trimestres. En 2016, il serait même possible d’espérer parvenir à 1,5%. Cette fantastique évolution ne se fera pas grâce à l’action des citoyens. Ce ne sont pas les entrepreneurs, les salariés ou autres commerçants qui permettent ce nouveau départ. Il faut regarder la vérité en face : nos gouvernements, par d’énormes politiques d’austérité, par la création monétaire en euros, et surtout par des réformes inédites, ont permis d’amener la reprise.

Finalement, quel est le réel problème ? Il apparaît comme évident que le problème, c’est vous. Non, il n’y a pas de faute de frappe dans ce que j’écris. Vous êtes la source de tous nos maux. La population n’est pas prête à faire les efforts. Et la raison est évidente : la société est devenue individualiste, cet égoïsme poussé qui bloque l’économie toute entière, et dont chacun d’entre vous est responsable.

Clarifions les choses, je ne pense pas un mot de ce que vous venez de lire. Tout ceci n’est que l’argumentaire propre au collectiviste, et même la justification de l’existence du politicien. C’est parce que la société est en cause que le politique doit exister pour la moraliser, la contraindre par la régulation. Sans cela, aucun des partis actuels n’existeraient. Mais ce regard de la société ne concerne pas uniquement les cadres de ces mouvements politiques. Il est tout autant accepté par une grande part de la population : d’une part, l’individualisme est une forme d’égoïsme, et d’autre part, le corps collectif peut agir sur l’individu par la coercition. Ce ne sont pas des fausses idées économiques qui amènent à penser cela, auquel cas des experts s’y seraient déjà opposés. L’origine exacte de cette pensée vient d’erreurs purement philosophiques.

Lorsque, exemple totalement pris au hasard, madame Hidalgo dit à monsieur Koenig à la télévision, qu’il encourage l’individualisme et qu’il ne croit pas au groupe, le maire de Paris fait une erreur intellectuelle majeure. Ce qui est d’autant plus navrant que madame Hidalgo a une responsabilité en tant qu’élue. Si toute sa pensée trouve ses racines dans l’idée fausse selon laquelle l’individualisme prône le repli sur soi et l’autosuffisance, alors quid de ses décisions au nom des citoyens ?

À vrai dire, le problème ne s’arrête pas là et concerne toute la classe politique française, de tous bords. Aujourd’hui, les partis politiques se limitent à justifier une intervention plus ou moins importante du collectif, soit dans l’économie, grossièrement représentée par la gauche ; soit dans les mœurs, grossièrement représentée par la droite ; ou même encore les deux, très bien représentée par les deux extrêmes.

Il semble bon d’en revenir à une réflexion sur notre société, car ici, c’est bien de justice dont il est question. Si chaque individu fonde ses actes sur une pensée qui n’a pas de justification intellectuelle, alors c’est toute la société qui est condamnée à être profondément injuste. Toute la problématique est philosophique.

Il sera donc ici question de savoir ce qu’est la justice.

Pour y répondre, il semble bon de s’intéresser à deux autres problématiques : Le corps collectif a-t-il un pouvoir quelconque sur l’individu ? Et enfin, qu’est-ce que l’individualisme ?

La justice, une question de liberté

Il existe une définition capable de mettre tout le monde d’accord sur le rôle de la Justice, quelle que soit son idéologie : l’homme est libre d’agir comme bon lui semble, tant qu’il ne nuit pas aux autres. Dans le cas contraire, l’État peut le contraindre par la loi. Il suffit de lire De la liberté de John Stuart Mill qui est le meilleur ouvrage pour le comprendre. Mais c’est de ce constat que naissent toutes les erreurs car s’opposent ici deux visions de la notion de nuisance. En effet, que signifie nuire aux autres ?

individualisme rené le honzecÀ bien y réfléchir, et dans une certaine mesure, nous passons notre existence à nuire aux autres, ce qui est assez dommageable. Citons en exemple celui des librairies, ayant fait débat sur Contrepoints ; l’Assemblée Nationale a fait voter une loi visant à taxer Amazon sur le marché des livres au motif que ce site de vente en ligne exerce une concurrence déloyale envers les librairies physiques ne pouvant y faire face. Au plan philosophique, la question est de savoir à qui nuit le consommateur qui achète des livres moins chers sur une plateforme virtuelle ? De toute évidence, lorsque l’acheteur donne son argent à Amazon, il ne le donne pas aux libraires. Ces derniers seront donc impactés. Ils auront moins d’argent et leur liberté économique va donc en pâtir. Mais alors, si on en revient à ce qui a été énoncé précédemment, est-ce que le fait de nuire par nos actes à la liberté d’autrui autorise alors le corps collectif à nous punir ? Si l’on ne s’attache qu’à l’aspect théorique de cette situation, il serait acceptable que l’État intervienne pour réguler ce problème.

À travers l’étude de la liberté, il a été démontré philosophiquement que cette loi a une justification intellectuelle, au-delà de l’économie, puisque de toute évidence, des individus nuisent à d’autres. Ce raisonnement appliqué à bien d’autres lois permet ainsi de comprendre la nature de l’État français.

Mais en réalité, il sera très vite évident que ce raisonnement ne peut être recevable. Il y a une erreur intellectuelle grave à accepter cette justification, et j’y reviendrai plus loin. Dans tous les cas, vous aurez compris que la pensée qui vient d’être développée s’apparente à celle du collectiviste.

Le collectivisme, un non-sens humain 

Le collectivisme, c’est l’idée que l’homme n’est homme qu’au sein d’un groupe social, un corps collectif. Il sera répondu que ce constat est totalement juste. Et il est vrai que si un point est à accorder au collectivisme, c’est celui-ci. L’enfant, par exemple, a besoin de ses parents pour évoluer, donc d’un corps collectif. De même au travail, l’entrepreneur ou le salarié a besoin de partenaires pour pouvoir produire, et adapter ses méthodes. Mais ce n’est qu’un constat que chacun peut faire. Personne n’a attendu le collectivisme pour le comprendre, et heureusement. Cependant le problème du collectivisme, est qu’on parvient très vite à l’idée que c’est ce corps collectif qui détient le pouvoir d’extraire l’homme de ses passions malsaines, et de son égoïsme. Ainsi, le moi individuel n’est rien, et le moi collectif est tout.

Selon les préceptes collectivistes, il est donc possible, si nécessaire, de contraindre l’individu pour le moraliser. La nature même du collectivisme peut être ainsi pacifique, mais la plupart du temps est guerrière et violente.

Il a plusieurs visages, et ils sont connus de tous : le socialisme, le communisme, la social-démocratie, ou encore le (libéral) conservatisme. Autant de visions qui en appellent à une intervention du corps social, ici l’État. Le but recherché est toujours le même, il faut moraliser la société, que ce soit dans l’économie, ou dans les mœurs. Combien de fois avez-vous entendu à la télévision que le capitalisme devait être moralisé ? Combien de fois avez-vous entendu que la société devait être moralisée en prohibant la drogue, le mariage pour tous, la prostitution, ou à une autre époque le rock ? Si en apparence socialistes et conservateurs s’opposent, ils prennent pourtant racine sur le même terreau idéologique.

Le problème ? L’individualisme 

Il me semble bon de faire un point sur la vision libérale de la société et de la justice avant d’exprimer la critique du collectivisme.

Pour cela, il convient de s’interroger sur la définition de l’individu, toujours dans cette analyse de la collectivité.

Un individu, c’est un homme qui est avant tout propriétaire de son propre corps. Dans le cas contraire, il est esclave. Telle est la limite entre la liberté et la servitude. Si l’homme est donc propriétaire de lui-même et de sa pensée, il en va de même de ses actes, il est maître de ce qu’il produit, que cela soit un objet, une réflexion spirituelle, ou un échange d’idées. L’homme est responsable de ce qu’il entreprend.

C’est l’individu qui précède l’État et le collectif. Il n’existe pas de nation souveraine ni de collectifs naturels, s’il n’y a pas d’individus souverains. En cela, le collectivisme le nie. Cette idéologie oublie totalement que l’individu précède en tout point le collectif. Jamais il n’y aura un homme semblable à un autre intellectuellement parlant. Chaque être contient en lui une morale différente et c’est en quoi le réduire au sein d’un groupe constitue sa négation. Considérer un groupe de manière globale, c’est oublier ce qu’est un individu. Ce principe se retrouve également dans le planisme économique car aucun homme ne peut prétendre diriger l’économie au nom d’un « intérêt général » revenant à nier l’existence d’intérêts privés, les différentes morales et actions individuelles. Un tel homme est au mieux un utopiste, au pire, une personne démente voulant contrôler la société toute entière.

Comment donc traiter la question du groupe ? En somme, l’individu est libre, et donc libre de s’associer avec d’autres. Qu’est-ce qui l’en empêche ? Rien. On peut même affirmer que c’est l’État, qui selon des critères toujours subjectifs, cherche à faire obstacle à certaines associations. Leur libre création est essentielle dans notre société, et va devenir un axe majeur face à la robotisation dans les entreprises, et à l’économie collaborative. Il serait irréaliste d’imaginer que des individus puissent être isolés, car spontanément, ils recherchent à s’associer à d’autres afin de réaliser leurs projets.
C’est cela l’individualisme philosophique. La démarche ici est de traiter chaque homme comme un individu, hors d’un groupe ou d’une ethnie. Il émerge alors une réponse réellement juste au problème des libraires, ou de l’économie française.

Cette aversion de la concurrence que nous retrouvons dans la législation trouve son fondement moral dans l’idée que cette concurrence nuit à la liberté de ceux qu’elle atteint. Mais ce constat n’est valable que dans une logique collectiviste. Or, cette dernière ne trouve pas de justification philosophique.

Il en est de même pour le contrat de travail, qui, dans la logique collectiviste, est une forme d’esclavage où le salarié se soumet au patron. Nonobstant le fait que cette vision est dépassée depuis le 19ème siècle, et que l’État, en ce sens, a un comportement équivalent par la spoliation qu’il exerce envers les citoyens, la réalité est que ce contrat de travail est une association entre le patron et le salarié, et où chaque partie s’engage vis à vis de l’autre.

Le problème aujourd’hui, c’est bien l’individualisme. Surprenant constat après tout ce qui vient d’être écrit ? Eh bien si l’on s’attache à observer la situation de la France, il est évident que nous avons un problème avec l’individualisme. Il existe dans notre pays une méconnaissance absolue de ce sujet. Cette vision de la société ne consiste pas à dire, comme le sous-entend madame Hidalgo, ou d’autres politiciens, que les hommes sont égoïstes et isolés, ou qu’ils devraient l’être. Et en aucun cas, il ne s’agit de renier les collectifs, ce qui est d’autant plus absurde.

L’individualisme ne traite même pas de cette question à la lecture ne serait-ce que d’un ouvrage sur le sujet. Dire que cette philosophie est une forme d’égoïsme n’est pas seulement une erreur, c’est aussi un énorme mensonge. Notre histoire nous montre aussi que les collectifs n’ont eu de cesse d’évoluer dans leur constitution. Et cela, le collectivisme ne l’explique pas. Seul l’individualisme, qui explique que l’individu précède le groupe, peut le démontrer. L’unique problématique de l’individualisme, ou du libéral, dans ce cas, sera de dire que les collectifs ne résultent que d’associations librement consenties par chacun de ses constituants, et non le fruit d’une machine coercitive.

Lorsqu’il est dit que la France plonge dans le libéralisme, cela me fait doucement rire. Au-delà de tous les arguments économiques que l’on peut apporter sur le sujet, il apparaît comme évident que nous sommes, sinon un pays collectiviste, mais dans une logique entrant dans cette démarche. À vrai dire, notre méfiance envers les individus, la concurrence, l’échange, les entreprises, le progressisme dans les mœurs – et j’en passe – ne provient pas d’une incompréhension économique. Son origine est d’abord philosophique et intellectuelle. Et elle atteint, en schématisant, autant la gauche sur les questions économiques, que la droite sur les questions sociales, et l’extrême-droite sur ces deux domaines.

En poussant encore plus loin la réflexion, c’est-à-dire dans l’analyse de la morale individuelle, alors il apparaît essentiel qu’en prétendant pouvoir mettre en place une morale commune, le collectivisme s’enfonce dans la subjectivité et la violence. Dans un deuxième article je tenterai de vous montrer que les dégâts du communisme, à ce jour, ne sont pas le résultat de dictateurs fous qui n’ont rien compris à cette idéologie. Mais plutôt le bilan d’une philosophie qui n’a pas compris ce qu’est l’association libre, et l’individu.