Accaparement des terres agricoles : un problème ?

Cultures agricoles à Monterrey (Crédits : Richard Masoner-Cyclelicious, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

Faut-il empêcher le rachat des terres agricoles par des investisseurs ?

Par Le Minarchiste.

Cultures agricoles à Monterrey (Crédits : Richard Masoner-Cyclelicious, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.
Cultures agricoles à Monterrey (Crédits : Richard Masoner-Cyclelicious, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

À chaque mois de décembre, le chef du conseil d’administration de la Banque CIBC, Charles Sirois, rencontre les actionnaires importants (dont fait partie la firme pour laquelle je travaille) pour discuter de l’avenir de la banque. Ma rencontre avec lui en décembre 2014 fut la dernière puisqu’il cédera bientôt son poste à John Manley.

M. Sirois est un entrepreneur en série. Sa plus grande réalisation fut sans doute Telesystem, mais plus récemment, il y a quelques années, alors que nous tenions notre rencontre annuelle, il m’annonçait travailler sur un projet d’entreprise agricole. Il parcourait alors les campagnes du Québec à la recherche de terres à vendre et semblait bien excité par cette nouvelle aventure.

Durant la période des fêtes 2014, je suis tombé sur un reportage du Grand Journal de Radio-Canada au sujet de la spéculation d’investisseurs « privés » sur les terres agricoles du Québec. L’Union des Producteurs Agricoles (UPA) parle d’un « phénomène d’accaparement et de financiarisation des terres agricoles ».

Le phénomène…

De 2009 à 2014, 15 sociétés privées ont investi $139 millions pour acquérir 32.000 hectares. La superficie sous contrôle de sociétés d’investissement compte pour 2 % de toute la zone cultivable au Québec, indiquent les données de l’UPA. Ce serait l’équivalent de 320 fermes de taille moyenne. L’entreprise Pangea, fondée par l’entrepreneur Québécois Charles Sirois, est particulièrement montrée du doigt.

Selon le PDG de l’UPA, Marcel Groleau, « Le modèle d’affaires proposé par les sociétés d’investissement est une coquille vide dans laquelle les jeunes n’ont aucune participation dans les actifs, seulement dans les risques d’opération ». Il mentionne qu’au Lac St-Jean, le prix de l’acre serait passé de $1500/$1800 à près de $4000. Cela nuirait à la relève, confirme Pascal Hudon, président de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ) : « ces sociétés, par leurs investissements spéculatifs, représentent une concurrence déloyale qui déstabilisent le marché et freinent l’établissement ».

Chassons ces vilains spéculateurs financiers…

Mais qui sont donc ces investisseurs « privés » qui paient des « prix de fous » pour « s’accaparer » ces terres et les enlever des mains des nouvelles générations de fermiers « sans même les cultiver »? De vilains « spéculateurs »? De vulgaires « capitalistes financiers »?

Pour l’UPA et la FRAQ, il n’y a pas de doute, le gouvernement doit intervenir et imposer un moratoire de 3 ans sur ces transactions « suspectes » et, par la suite, imposer une limite de 100 acres par année pour chaque investisseur. On parle aussi de prêts à perpétuité pour l’achat de terres, à destination des fermiers locaux en vue de concurrencer les sociétés d’investissement ! Autrement, les fermiers ne seront plus « maîtres chez nous », les fermes vont disparaître, faute de relève, et les communautés rurales vont s’éteindre.

En fait, le fermier outré interrogé lors du reportage n’est pas moins un entrepreneur « privé » que Pangea. Il ne s’agissait rien d’autre que d’un propriétaire de terres agricoles qui veut en acheter d’autres pour s’enrichir. Affubler ces entreprises de termes tels que « spéculateurs financiers » n’est que de la poudre aux yeux et ne sert qu’à effrayer le  commun des mortels dans le but de faire bouger le gouvernement. L’objectif ultime est d’utiliser le pouvoir coercitif du gouvernement pour évincer des investisseurs et permettre à ces agriculteurs d’obtenir les terres au rabais pour qu’ils puissent eux-mêmes s’enrichir, en plus des subventions, quotas et autres mesures protectionnistes dont ils bénéficient déjà aux frais des contribuables et des consommateurs.

Par ailleurs, ces sociétés d’investissement ne nuisent pas plus à la succession que les fermiers locaux qui achètent les terres des fermiers partant à la retraite. Si un fermier veut vendre sa ferme à sa fille plutôt qu’à Pangea, il n’a qu’à le faire ! Le prix sera peut-être plus bas, mais à lui de choisir. Que Pangea accepte de payer plus cher qu’un fermier local qui ne fait pas partie de la famille ne change rien à cela.

D’une perspective mondiale, le phénomène d’investissement en terres agricoles ne date pas d’hier. Les investisseurs institutionnels s’intéressent à cette classe d’actif depuis longtemps, même si elle n’est pas aussi mature que l’immobilier ou les infrastructures. Au cours des 20 dernières années, le profil risque/rendement des terres agricoles américaines a été très attrayant (voir le graphique). Le risque est plus élevé que les obligations du trésor, mais le rendement a été 4 fois plus élevé. Le rendement est inférieur à celui des actions (S&P500), mais la volatilité est moins de la moitié. Par ailleurs, les évaluations bénéficient de baisses de taux d’intérêt et sont relativement dé-corrélées des autres classes d’actifs : un profil parfait pour les fonds de pension et les compagnies d’assurance-vie, qui ont des passifs à long terme et recherchent des rendements supérieurs aux obligations, mais avec moins de risque que les actions, avec corrélation négative aux taux d’intérêt et des flux monétaires annuels.

pangea4

La réalité…

Le petit monsieur est frustré parce que le prix payé par les sociétés d’investissement est trop élevé pour lui. Mais s’agit-il vraiment d’un « prix de fou » ?

La réalité est que Pangea permet à ses fermiers partenaires d’injecter du capital dans leur ferme pour obtenir des économies d’échelle et en vue d’améliorer la technologie utilisée. Cela permet de réduire les coûts et d’améliorer la productivité, ce qui permet au final de justifier un prix plus élevé. Autrement dit, Pangea permet à ses partenaires de devenir de véritables capitalistes et d’arriver à bâtir une ferme du 21e siècle pouvant être concurrentielle mondialement . Allez lire les témoignages de ceux-ci (ici) ; cela vous donne-t-il l’impression que ces coentreprises sont des « coquilles vides », laissant les terres « dormir » et nuisant à la succession intergénérationnelle?

Prenez l’exemple de la ferme familiale Lapointe, de Cookshire en Estrie :

« PANGEA m’a permis de revenir travailler avec mes parents sur la ferme familiale et de faire ce que j’aime : cultiver les terres ! » – Roch Lapointe.

PANGEA permet également à la famille Lapointe d’avoir accès à une technologie de pointe qui augmente la productivité de leur travail. Roch vient de se construire une nouvelle maison afin d’accueillir une quatrième génération de Lapointe dans la ferme familiale.

pangea3

Et en vertu du modèle d’affaires de Pangea, les fermiers demeurent maîtres des décisions stratégiques concernant leur ferme, ils ne sont pas de simples locataires ou employés de Pangea. Ils ont aussi accès à de l’expertise de pointe pour améliorer leurs pratiques agricoles et commerciales. Et contrairement à ce qu’affirme le président de l’UPA, un partenariat avec Pangea réduit les risques encourus par les fermiers, il ne les augmente certainement pas.

Finalement, bien que certaines terres aient pu être achetées par des entreprises étrangères, il n’en demeure pas moins que Pangea et plusieurs autres sociétés du genre à l’oeuvre au Québec sont des entreprises locales, et que certaines de ces terres se retrouveront peut-être dans votre fonds de retraite sans même que vous ne le sachiez. On tente de nous dresser le portrait d’un quelconque milliardaire asiatique, enrichi par les profits provenant de ces terres, alors qu’en fait ces profits viendront embellir la retraite de nombreux travailleurs québécois.

Conclusion

Ce que l’UPA, la FRAQ et tous ces fermiers réactionnaires qui se plaignent de l’investissement en terres agricoles au Québec ne réalisent pas est que si l’industrie a tant de difficultés, c’est bien par manque de capital et qu’elle se cache derrière l’interventionnisme étatique pour pallier à sa médiocrité. Ériger une barrière empêchant ce nouveau capital jugé « irrationnel » ou « spéculatif » n’améliorera certainement pas la situation. Par ailleurs, les faussetés avancées par les intervenants laissent perplexe quiconque se donne la peine d’analyser les faits.

Malgré la stupidité de ses arguments, l’UPA a tout de même réussi à obtenir une commission parlementaire sur cette question, laquelle est soutenue par le Parti Québécois. Espérons que les politiciens auront la sagesse de ne pas intervenir dans ce dossier.

Sur le web

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.