Fusion nucléaire : pourquoi Lockheed va réussir son pari

Le géant américain de l’armement Lockheed Martin a annoncé être bientôt capable de réussir à faire fonctionner et rendre commercialisable un réacteur à fusion nucléaire.

Par Philippe Fabry.

Lockheed Martin F 22 Raptor credits Nathan Rupert  (CC BY-NC-ND 2.0)
Lockheed Martin F 22 Raptor credits Nathan Rupert (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Il y a quelques mois, le géant américain de l’armement Lockheed Martin a annoncé être capable, d’ici une dizaine d’années, de réussir à faire fonctionner et rendre commercialisable un réacteur à fusion nucléaire. L’annonce a surpris à deux titres.

D’abord, le principal projet alors en cours au sujet de la fusion nucléaire est le fameux Iter, projet international à 15 milliards de dollars (soit un tiers du chiffre d’affaire annuel de Lockheed Martin, pour donner une idée du rapport) dont la construction du réacteur prototype ne devrait être achevée qu’en 2020, pour une exploitation possible seulement quelques décennies après, vers le milieu du siècle. Qu’une unique entreprise privée affirme pouvoir faire mieux en moins de temps et d’une manière différente (un réacteur contenant dans un semi-remorque promis contre un réacteur de la taille d’un immeuble pour Iter) est en soi surprenant

Ensuite, l’annonce a surpris en raison de son auteur : venant de nombreuses autres entreprises, on aurait haussé les épaules, suggéré avec une quasi-certitude qu’il ne s’agissait que d’un coup de pub pour faire parler de soi. Mais d’un géant de l’armement, créateur et fournisseur des plus beaux fleurons de l’aviation militaire américaine, il y a de quoi s’interroger : Lockheed Martin n’a pas besoin de publicité mensongère dans ce genre pour faire le buzz. Au contraire, pour un groupe d’un tel secteur d’activité, le sérieux est de rigueur. Il semble donc qu’il faille accorder quelque crédit à l’annonce.

Mais, pour la plupart des commentateurs, c’est très difficile, car ils ne voient pas comment Lockheed Martin, qui n’est pas spécialement un spécialiste du nucléaire, pourrait réussir si vite là où un projet international de grande envergure prévoit une planification à long terme. La seule explication, c’est qu’ils auraient trouvé quelque chose permettant de remédier aux difficultés techniques soulevées par le projet (voir article lié in limine), une innovation technologique révolutionnaire. Mais faute de savoir laquelle, l’on reste tout de même très dubitatif.

Personnellement, je suis convaincu que Lockheed Martin dit vrai, et je crois savoir quelle est l’innovation en question. Oh, je ne l’ai pas découvert, simplement je me souviens d’une conférence donnée par Jean Pierre Petit à l’École polytechnique en 2009 sur la Z-Machine. En 2006, cette machine des laboratoires Sandia, au Nouveau-Mexique, aurait accidentellement produit une température de plus de 2 milliards de degrés. L’expérience fut renouvelée plusieurs fois, et le résultat sembla suffisamment validé par le laboratoire pour qu’il en fît l’annonce officielle. Par la suite, Jean-Pierre Petit notait une relative mise en veilleuse des résultats de la Z-Machine, et une minimisation de ses résultats, et suggérait que les Américains, ayant découvert un outil technologique fabuleux, auraient choisi de le taire et de poursuivre leurs recherches sur le sujet avec plus de discrétion. Le physicien s’en attristait, craignant que ne soit employée à des fins militaires une merveille technologique rendant la fusion nucléaire beaucoup plus facile à atteindre, avec des réacteurs miniaturisés… comme celui dont Lockheed, cinq ans après ladite conférence de Petit, a fait l’annonce.

Or, il suffit de suivre le lien Wikipedia des laboratoires Sandia pour s’apercevoir qu’ils sont une filiale de… Lockheed Martin. Lorsque l’on sait que pour produire une réaction de fusion, il faut obtenir une température de 100 millions de degrés, on imagine l’atout que représente la maîtrise technologique d’un procédé permettant de générer deux milliards de degrés. Peut-être est-ce là ce sur quoi se base, d’ailleurs, Lockheed pour annoncer un réacteur dix fois plus puissant que ce que promet Iter ; mais je ne suis pas physicien, et je ne dis cela qu’en considérant la différence d’ordre de grandeur entre la température de fonctionnement d’Iter et celle que pourrait générer la Z-machine, et cela n’est peut-être pas pertinent.

Quoi qu’il en soit, il me semble donc bien que Lockheed Martin tiendra sa promesse, car l’entreprise est manifestement en possession d’une technologie spécifique. Et l’on comprend pourquoi et comment un spécialiste de l’armement se lancerait subitement dans la production d’énergie : c’est une question d’opportunité, comme un producteur de céréales trouvant du pétrole sous son champ deviendrait pétrolier.

Énergétiquement, ce sera une véritable révolution. Non seulement elle arrivera plus tôt que ce que promettait Iter, mais la petite taille des installations (transportable par semi-remorque !) en fera une source d’énergie extrêmement praticable : on pourra l’embarquer dans des avions, qui de ce fait deviendront non-polluants, ne recrachant que de l’hélium. Mais on pourra, aussi, l’embarquer sur des vaisseaux spatiaux, réglant un tas de problèmes logistiques quant à la propulsion, tout en mettant Mars à un mois de la Terre, au lieu de six – chose qu’Iter était incapable de faire. En outre, la prolifération de tels réacteurs pourrait créer une forte demande pour l’hélium 3, abondant sur la Lune. L’impact sur la conquête de l’espace pourrait être gigantesque.

Et enfin, bien sûr, la fabrication d’énergie bon marché et non polluante aura des conséquences incalculables sur l’économie mondiale, qui pourrait déboucher sur un monde quasi-cornucopien. À moins, bien sûr, que la robolution concomitante ne se passe mal.

Mais, en dehors de ces perspectives fascinantes, notons une petite morale libérale : une fois encore, on aura dépensé des dizaines de milliards dans un projet pharaonique devant produire à t+50 un résultat fabuleux, pour s’apercevoir qu’à t+10, avec moins, des entreprises privées auront fait mieux. C’est une nouvelle défaite cinglante de la planification étatique qui s’annonce, et une disqualification totale de l’idée si souvent rabâchée que sans État, dans des domaines d’envergure comme le nucléaire, rien n’aurait jamais été fait, et que nous serions arrivés à un stade de développement technologique où le progrès ne serait plus guère possible, tant les choses seraient complexes et coûteuses, que par une puissante planification internationale. Le très vraisemblable développement de la fusion nucléaire par l’avionneur militaire Lockheed Martin nous rappelle que, bien souvent, les grandes découvertes sont dues au hasard, et adviennent en cherchant autre chose ; elles ne sont pas planifiables, et un ou des états planificateurs ne cherchent jamais que dans une direction prévisible… où bien souvent la réponse n’est pas. Ce faisant, ils gaspillent durant des années des fortunes pour atteindre une destination les premiers, et en chemin apprennent que d’autres les ont dépassés après avoir trouvé, par hasard, un raccourci. Lorsque nous verrons voler les premiers avions à fusion – vraisemblablement militaires – de Lockheed Martin, nous aurons une pensée pour ces milliards partis en fumée, en gueuletons de chercheurs subventionnés et en gigantesques travaux de BTP qui s’avèreront inutiles, désolant exemple de keynésianisme scientifique.

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