Entrepreneurs : Le cou de Grisou

Pourquoi le bourrin Grisou ne tire plus de charrette comme autrefois.

Par Jacques Clouteau.

Petit âne - Credit  iki-photos (CC BY-NC-SA 2.0)
Petit âne – Credit iki-photos (CC BY-NC-SA 2.0)

 

Après avoir vécu longtemps à la ville, une fois le moment de la retraite arrivé, je suis revenu dans le village où j’avais passé ma jeunesse et les premières années de ma carrière professionnelle. Un jour où je me promenais dans la campagne, j’aperçus un vieil âne que j’avais connu quelques années plus tôt travaillant sur les chemins de la commune. Me reconnaissant, il courut vers la clôture me prodiguer son amitié et mendier quelques caresses. Il s’appelait Grisou et possédait, comme de nombreux bourrins, le don de la parole, pour ceux, bien sûr, qui savent l’entendre. Je m’enquis de sa santé et de sa vie :

Moi — Dis-moi, Grisou, tu tirais bien une charrette autrefois ?

Grisou — Oui, avec mon maître, on transportait des pierres depuis la carrière jusqu’aux chantiers de construction. Mais plus les années passaient, plus il fallait rajouter des pierres. Et à la fin je ne pouvais plus tirer. C’était devenu trop lourd. Alors mon maître a vendu la charrette l’année dernière et trouvé un travail salarié.

Moi — Comment ça, il fallait rajouter des pierres ?

Grisou — Il fallait rajouter des pierres dans la charrette parce que travailler coûtait de plus en plus cher, et mon maître, pour payer ses charges, devait absolument vendre de plus en plus de pierres.

Moi — Mais pourquoi diable est-ce devenu si compliqué de transporter des pierres ?

Grisou — Ça se voit que tu as quitté le village depuis longtemps. Autrefois tu chargeais les pierres, tu roulais jusqu’au chantier, le maçon te payait ta charretée et tu rentrais chez toi peinard. Mais ça c’était avant… Au fur et à mesure des années, le gouvernement, sous la pression de quelques niaiseux qui n’avaient jamais charroyé un caillou de toute leur misérable vie, a estimé que le transport de pierres dans des charrettes à âne était un scandale permanent dont il fallait incontinent faire cesser les abus.

Moi — Ah oui donc, et quels étaient ces abus dont je ne me souviens même plus ?

Grisou — La sécurité, mon Dédé, tu te rends compte que mon maître graissait les essieux comme ça, au pif, avec son chiffon et sa boîte de suif, au risque d’un désaxage de la roue et d’un chavirage de la charrette. Il n’avait jamais eu d’accident, ni son père d’ailleurs, ni son grand-père non plus, qui avait construit cette charrette un siècle avant. Mais il aurait pu en avoir un, si la puissance publique n’était pas vigoureusement intervenue pour mettre un peu d’ordre. Le gouvernement a donc créé le CSE, le Comité de Surveillance des Essieux, dont les bureaux sont à côté de la mairie. Les contrôleurs des Essieux se postaient souvent aux carrefours pour vérifier la solidité des fusées de roue, le taux de graissage, et l’absence de « trit-trit  » quand tu roulais. En cas d’infraction, c’était l’amende assurée, l’immobilisation de la charrette, et donc l’absence de revenu…

Moi — Certes c’est un peu stupide, mais en quoi ce CSE empêchait-il ton maître de travailler ?

Grisou — Le Comité de Surveillance des Essieux ne l’empêchait pas de travailler, mais pour payer les contrôleurs des Essieux, leur bel uniforme, leur camionnette, leur local, leur secrétariat, leurs bureaux départementaux, leurs instances régionales, leur siège national, leurs représentants syndicaux, leur comité d’entreprise, leur école de formation et leurs villages de vacances, le gouvernement a institué une taxe de graissage, calculée selon le tonnage de pierres transportées. Au départ cette taxe était de 2%, puis elle est passée rapidement à 4%, et enfin à 5%. Et puis plus tard, comme la taxe rapportait moins, ils ont estimé un prix de référence pour une charretée de pierres, qui n’a rien à voir avec le prix réel. Pour eux c’est pratique : si la taxe donne moins, ils augmentent le prix de référence… Donc ils marquent 5% sur le bordereau de taxation, mais au final ça te fait 10% sur le coût réel…

Moi — C’est vrai que 10%, c’est déjà beaucoup quand ça ne sert à rien, mais ton maître a-t-il arrêté à cause de cette taxe ?

Grisou — Eh beh non, il a continué, il fallait bien qu’il vive… Mais quelques années plus tard, le CSE a estimé que la graisse à essieux vendue dans le commerce par des entreprises privées ne donnait pas satisfaction, et qu’il fallait donc que l’État impose une graisse standard dont les normes soient rigoureusement contrôlées. Il a mis à contribution le CNRS, qui a fait travailler ses meilleurs chercheurs sur le problème. Ils ont cherché, ils ont trouvé, et c’est ainsi qu’est née la graisse UTS4500, dont chaque charretier doit acquérir une boîte par mois et par essieu de sa flotte de charrettes. Le gouvernement a construit une usine quelque part dans le nord du pays et embauché une horde de fonctionnaires graisseurs 1er échelon. Mais pour payer ces graisseurs, leurs chefs de service, leurs sous-directeurs, leurs directeurs, leurs camions de livraison, leur usine, leur secrétariat, leurs entrepôts départementaux, leur siège social, leurs représentants syndicaux, leur comité d’entreprise, leur école de formation et leurs villages de vacances, le gouvernement a fixé le prix au double des anciennes boîtes de suif. 100 euros la boîte au lieu de 50 euros auparavant…

Moi — Ouh là, ça commence à faire lourd à payer…

Grisou — Et ce n’est pas fini… Un an plus tard, sous la pression des Écologistes est né l’OHS, l’Observatoire de la Hauteur des Sabots, dont le but était de contrôler si la hauteur de la corne des sabots des ânes était suffisante. Les charretiers ont protesté en argumentant qu’ils étaient bien capables tout seuls de vérifier l’état des sabots de leur cheptel, et que leurs ancêtres faisaient ça très bien depuis quelques centaines de siècles. Rien n’y a fait. Le gouvernement n’a pas cédé et créé l’Obervatoire. Il fallait se présenter régulièrement à leur bureau, près de la mairie, afin qu’un observateur assermenté inspecte les sabots, note la hauteur sur un formulaire et tamponne la fiche de circulation de l’âne. Mais pour payer les observateurs, leurs salopettes de travail, leur atelier, leur secrétariat, leurs agences départementales, leurs agences régionales, leur siège national, leurs représentants syndicaux, leur comité d’entreprise, leur école de formation et leurs villages de vacances, le gouvernement a institué une contribution égale à 5% de la valeur moyenne du chargement de pierres transporté au cours d’un mois. Ce qui impliquait pour mon maître de remplir un cahier chaque soir pour noter le tonnage charroyé, puis de faire la moyenne, sans tenir compte des jours fériés, enfin si, en en tenant compte par une multiplication du tonnage des trois jours précédents par un coefficient notifié par un décret en Conseil d’État. En cas de contrôle de son cahier par l’Observatoire, et si un manquement était constaté, mon maître écopait d’une contravention »

Moi — Donc il en a eu marre et il a arrêté ?

Grisou — Pas encore… Un an après l’Observatoire de la Hauteur des Sabots est né la BLAT, la Brigade de Lutte anti-Taons. Avant chaque journée de travail, il fallait passer à leur hangar, près de la mairie, pour me faire asperger de produits contre les taons et les mouches plates dès que la température dépassait 26,5°. Bien entendu, chaque aspersion coûtait une vingtaine d’euros. Et pour financer cette brigade, pour payer les soigneurs, leurs pulvérisateurs, leur entrepôt, leur secrétariat, leurs agences intercommunales, leurs agences interrégionales, leur siège national, leurs représentants syndicaux, leur comité d’entreprise, leur école de formation et leurs villages de vacances, le gouvernement a institué une taxe calculée sur la surface corporelle de l’âne pondérée par un coefficient de température. Les charretiers ont objecté qu’ils n’avaient attendu personne pour protéger leurs animaux par des applications régulières d’huile de cade les jours de grande chaleur. Ils n’ont pas été écoutés. Cette stupidité a coûté à mon maître encore 5% de plus en taxe sur ses charretées.

Moi — C’est vrai que nous autres, à la ville, on n’est pas au courant de tout ça…

Grisou — Mais le meilleur est pour la fin… On a eu ensuite la grande grève du CSAM, le Comité Syndical des Ânes Municipaux, qui voulaient nous empêcher de travailler le temps qu’on voulait. Ils ont bloqué les chemins deux semaines pour qu’on aligne nos horaires sur les leurs. Et en même temps ils ont exigé une prime de grain et une septième semaine de pâturage d’été pour améliorer leurs conditions de travail et diminuer les périodes de stress. Mon maître n’a pas cédé, mais il a commencé à en avoir par-dessus les rênes de ce métier où de parfaits abrutis venaient lui expliquer comment il fallait faire ce qu’il savait depuis l’âge de raison. Tu comprends maintenant qu’avec cette accumulation de taxes et de servitudes, transporter des pierres coûtait de plus en plus cher, tellement cher qu’à la fin ce n’était plus rentable. Voilà pourquoi je ne travaille plus depuis un an. Heureusement que la mairie m’a procuré le RSA, le Revenu de Secours des Ânes, avec un pré où je puis brouter tranquillement.

Moi — Tout ce que tu me dis est positivement effarant. Je ne me souviens plus de tout ce que tu m’as expliqué, mais raconte moi la journée d’un âne et son maître avant que ce dernier ne jette l’éponge.

Grisou — À la fin, pour transporter un chargement de pierres, ça devenait compliqué : d’abord mon maître devait aller à la mairie faire tamponner son autorisation de circuler en charrette. Mais il pouvait y aller seulement à pied, vu qu’il n’avait pas encore le tampon. Et il ne pouvait pas y aller trop tôt, vu qu’ils embauchaient seulement à 9 heures. Ensuite il revenait à la maison et m’attelait. Puis il vérifiait le thermomètre et devait revenir au village me faire asperger par la BLAT si la température dépassait la valeur maxima. Enfin il allait à la carrière et chargeait les pierres puis effectuait la livraison. Il devait alors noter les heures de départ et d’arrivée sur son carnet de Circulation. Puis mesurer la hauteur de ma corne et la reporter sur le Bordereau HC6A avant de télécharger celui-ci sur le site internet de l’OHS. Au printemps dernier, mon maître en a eu assez. Comme tous les autres conducteurs de charrettes d’ailleurs. En quelques mois, tous ont arrêté leur activité.

Moi — Et que s’est-il alors passé ?

Grisou — Rien, il ne s’est rien produit de spécial. Sauf que la carrière de pierres a fermé, les chantiers se sont arrêtés, les charrettes ont disparu, les ânes sont allés au pré pour les plus chanceux, dans une usine de saucisson pour les autres, les conducteurs de charrettes et leurs familles sont partis travailler ailleurs, les marchands d’avoine ont déménagé, les maréchaux-ferrants aussi, de même que les deux vétérinaires. Du coup le café a déposé son bilan et l’épicerie n’a pas survécu. Dans la foulée, on a supprimé l’école du village et son instituteur par manque d’élèves.

Moi — Et que font tous ces contrôleurs et gratte-papier maintenant qu’il n’y a plus ni ânes ni charrettes de pierres dans la commune ?

Grisou — Rien, ils ne font plus rien. Ils attendent les conclusions d’un rapport de la commission d’experts qui doit évaluer les possibilités et le coût de leur reconversion. Le préfet a assuré qu’il n’y aurait aucun licenciement et que les techniciens de la CSE, de l’OHS et de la BLAT seraient recasés dans d’autres organismes. Ce qui ne les pas empêchés de porter l’affaire au tribunal des prud’ânes au motif que leur absence d’activité leur causait un préjudice moral. Soucieux de tirer des leçons de l’histoire, le gouvernement a mis sur pied une mission interministérielle pour analyser les causes de la disparition des charrettes, mission qui doit se réunir chaque semestre et proposer des solutions. Pour faire bonne mesure, le gouvernement a aussi créé l’Observatoire de la Désertification Rurale, qui doit étudier des correctifs afin d’atténuer les conséquences du phénomène. Il a également décidé d’abonder un Fonds spécial d’assistance aux charretiers, alimenté par une taxe spécifique sur les engrais à base de crottins. Comme tu vois, nous avons de la chance, nos gouvernants ont vraiment pris conscience du problème.

Moi — Merci Grisou, continue à brouter et, entre nous, toute ressemblance de ton histoire avec d’autres faits de société serait, bien entendu, une pure coïncidence…