Sophie Heine : « Je suis libérale avant d’être féministe ! »

« Le libéralisme contient en germe tous les éléments pour penser le combat pour l’émancipation des femmes. »

À l’occasion de la journée internationale de la femme, une interview de Sophie Heine, auteure de Genre ou liberté. Vers une féminité repensée (2015, Academia).

sophie heineContrepoints : Si vous deviez nommer un seul événement de l’histoire de l’émancipation des femmes à commémorer, lequel retiendriez-vous et pourquoi ?

Sophie Heine : Plutôt que de mentionner des avancées classiques telles que la conquête du droit de vote, je citerais la pénalisation des violences domestiques. Celle-ci s’est produite en Europe dans les années 1990, suite à une longue mobilisation d’associations et d’intellectuels. Pendant longtemps, la violence envers les femmes n’était pas pénalisée juridiquement et était peu condamnée moralement. Le respect de la vie privée était souvent utilisé comme un argument pour ne pas poursuivre les auteurs de violences commises dans la sphère domestique. C’est d’ailleurs toujours le cas dans un grand nombre de pays, malgré les conventions internationales sur le sujet (telle que la Convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre les violences à l’égard des femmes et la violence domestique). Dans la plupart des pays occidentaux, la violence domestique est aujourd’hui pénalisée dans ses multiples aspects : non seulement les violences physiques mais aussi émotionnelles, verbales, psychologiques, sexuelles et financières. Les manifestations de la violence contre les femmes se sont en effet diversifiées et complexifiées mais leur objectif est toujours le même : instaurer un contrôle ou une domination sur la victime.

S’il s’agit d’une avancée, la dénonciation actuelle de la violence domestique dans ses divers aspects recèle aussi certaines limites. Ainsi, la violence qui n’est pas avant tout physique est plus difficile à déceler et dès lors à incriminer. On pourrait aussi alléguer que la condamnation de ces formes plus insidieuses de violences domestiques pourrait ouvrir la porte à l’arbitraire étant donné qu’elles sont beaucoup plus difficiles à prouver. C’est d’ailleurs sans doute l’une des raisons pour lesquelles le nombre de plaintes contre les auteurs de violences psychologiques ainsi que le pourcentage de condamnations demeurent assez limités. Plus largement, il est essentiel de souligner que les violences domestiques ne se produisent pas dans un vide sociétal mais sont directement liées aux normes dominantes. Elles sont ainsi influencées par les normes sur le féminin et le masculin et par la façon dont ces normes voilent, facilitent ou justifient certains rapports de domination. Pour comprendre les ressorts des violences entre hommes et femmes, on ne peut, dès lors, faire l’impasse sur les stéréotypes de genre et sur la façon dont ils légitiment les dominations subies par les femmes. De plus, la perspective psychologique qui s’est imposée ces dernières années est quelque peu simpliste : d’une part, elle tend à isoler le phénomène des violences domestiques des rapports sociaux plus larges, et d’autre part, elle ne prend pas toujours suffisamment en compte les liens étroits entretenus par les différentes facettes de la violence domestique. Par conséquent, si la pénalisation des violences faites aux femmes constitue un progrès certain, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir dans ce domaine.

Quel combat pour une femme libérale aujourd’hui ?

Je me réclame du libéralisme Rawlsien, tout en en critiquant certains aspects. Ce dernier représente en effet un cadre de pensée tout à la fois riche et réducteur. Il est d’une grande richesse en ce qu’il permet potentiellement de rassembler de nombreuses approches progressistes. Ainsi, l’idée que le contrat social de base ne doit concerner que des questions de justice plutôt que d’organiser la mise en œuvre collective d’une conception du bien spécifique est éminemment pertinente pour les sociétés multiculturelles et complexes dans lesquelles nous vivons. Le principe du « consensus par recoupement » – qui postule que tout un chacun peut arriver aux mêmes conclusions universalistes à partir de présupposés particuliers différents – est aussi d’une grande utilité et d’une grande clairvoyance. Enfin, la métaphore du « voile d’ignorance » pour arriver à penser des principes de justice universels est claire et pédagogique.

Toutefois, la vision ralwsienne constitue aussi une doctrine restreinte et, dans une certaine mesure, un dévoiement de certains grands principes du libéralisme originel. Outre l’idéalisme axiologique et cognitif qui l’imprègne, le libéralisme rawlsien a été fortement marqué par le « tournant culturel » des deux dernières décennies à la fin du siècle dernier : celui-ci a vu la transformation en thématiques culturelles de thèmes qui étaient auparavant abordés sous un angle politique, social ou économique. En particulier dans « Political liberalism », Rawls est littéralement obsédé par la question de la tolérance. Il semble que l’objectif d’une société libérale soit chez lui avant tout de permettre la coexistence et l’interaction d’individus et de groupes aux conceptions du bien diverses ou contradictoires. De la sorte passe quelque peu au second plan l’objectif de liberté individuelle, défini de façon beaucoup plus exigeante comme la capacité, en tant que sujet autonome, d’élaborer et de mettre en œuvre sa propre conception du bien. Par ailleurs, le libéralisme à la Rawls tend à inclure dans les principes de justice de base des éléments qui devraient relever du débat démocratique plus large, telles que certaines questions socio-économiques. C’est le cas des implications de son fameux « principe de différence ». Comme la plupart des libéralismes contemporains, il réalise un amalgame entre les dimensions politiques, philosophiques et économiques de ce dernier.

De mon côté, si je me réclame d’une certaine tradition libérale sur le plan politique et philosophique, je n’adhère nullement aux présupposés du libéralisme économique en particulier dans la version qu’en donnent les visions néo-classiques et « néolibérales ». Comme je l’explique dans mes ouvrages Oser penser à gauche et Pour un individualisme de gauche, une approche exigeante de la liberté doit permettre de dénoncer les rapports de domination qui affectent une majorité d’individus pour des raisons socio-économiques, d’absence d’autonomie politique, de discriminations liées à l’origine, à la confession, au genre ou à l’orientation sexuelle et de penser un projet de société alternatif. C’est pour cela que je me considère comme une libérale avant tout : ce qui me guide personnellement et en tant qu’intellectuelle, c’est le combat pour la mise en place des conditions permettant à chacun de devenir effectivement libre de construire et d’appliquer sa propre conception du bien. Je défends une approche exigeante mais ouverte – la moins perfectionniste possible – de la liberté. Certes, le fait d’être une femme m’incite à mettre en avant une lecture particulière des rapports de domination et du chemin pour y mettre fin, mais j’ai parfaitement conscience que la lutte pour la liberté concerne l’ensemble des individus.

Genre ou libertéJe suis donc libérale avant d’être féministe. En fait, j’ai même du mal à me définir comme féministe étant donné l’acception souvent assez étroite donnée à ce terme. Il me semble que le libéralisme contient en germe tous les éléments pour penser le combat pour l’émancipation des femmes. Si le libéralisme politique et philosophique est, au départ, une doctrine élaborée par des hommes et pour les hommes, il paraît utile de s’en inspirer pour élaborer des approches émancipatrices faisant écho chez les individus d’aujourd’hui, les femmes y compris. Certaines auteures féministes, Susan Moller Okin par exemple, ont réalisé une critique interne et constructive du libéralisme en se penchant sur des aspects particulièrement importants pour les femmes. Mais il faut aller plus loin. Un libéralisme radical qui viserait la liberté effective de tout un chacun doit mener à des conclusions très exigeantes pour la pensée féministe. Comme je le montre dans mon ouvrage Genre ou liberté, la vision dominante du féminin continue à véhiculer le postulat selon lequel les femmes sont avant tout des objets de fins, de désirs et d’objectifs définis par d’autres. C’est le cas des clichés sur la sexualité, l’apparence, l’empathie, la maternité ou la douceur féminines ainsi que de la façon dont s’organise la compétition entre femmes. Or, la liberté suppose de pouvoir se penser comme un sujet capable de définir ses propres fins et objectifs. Elle requiert aussi l’accès à une morale de type kantienne qui consiste à traiter les autres humains – autrui et soi-même – toujours aussi comme des fins en soi et jamais uniquement comme des instruments de fins extérieures. À cause des idées reçues sur le féminin, les femmes ne sont pas perçues et ne s’appréhendent pas elles-mêmes de cette manière. Elles sont saisies et se conçoivent elles mêmes encore trop souvent comme des objets et des instruments au service d’objectifs, de désirs et de fins qui ont été élaborés par d’autres. Une telle conception est un obstacle énorme à l’engagement des femmes pour une société juste, comprise comme une société de liberté. Pour pouvoir s’engager pour la liberté, il faut tout d’abord avoir conscience des dominations qui nous enchaînent, et ensuite, pouvoir penser cette liberté. Il faut pouvoir s’imaginer et se rêver libre, négativement et positivement, pour ensuite se battre pour mettre en place les conditions nous permettant de choisir nos projets de vie et les rendre réels. Parce qu’elles sont prisonnières des stéréotypes sur leur propre genre et sur le genre masculin, les femmes sont tout particulièrement peu aptes à ce type de positionnement.

Comment vous situez-vous par rapport au féminisme ? Comment jugez-vous l’évolution du féminisme ?

Comme je l’ai déjà mentionné, j’ai certaines difficultés à me revendiquer du féminisme, notamment parce qu’il me semble trop éparpillé et trop sclérosé. En tout cas dans ses tendances institutionnelles et universitaires, car c’est beaucoup moins le cas des mouvements de base qui ont émergé ces dernières années. Plus largement, il me semble que le féminisme n’a pas réussi à parler aux femmes en général, ce qui constitue à la fois un grand paradoxe et un véritable échec. Les courants féministes de la première et de la deuxième vague ont contribué à réaliser de grandes avancées pour les femmes en termes de droits et d’égalité formelle avec les hommes. La troisième vague, quant à elle, celle qui a commencé à partir des années 1980, constitue à la fois un éclatement et un rétrécissement de la pensée féministe. La vision de l’américaine Judith Butler, en particulier, a reflété et contribué à cette évolution contre-productive du féminisme ces dernières années : l’idée qu’il faut non seulement remettre en question le genre comme construction sociale et les inégalités et injustices qui y sont liées a été radicalisée par ce courant pour déboucher sur une remise en question du sexe comme constituant également une construction sociale. Ces courants plus largement post-structuralistes ont permis aux adversaires du féminisme de diaboliser ce dernier en le présentant comme une tendance post-moderne extrême, cherchant à annihiler toute différence entres les genres féminin et masculin, et à confondre combat pour l’égalité entre les sexes et luttes pour la reconnaissance des droits des homosexuels. Et ce alors qu’une grande partie des études de genre s’inscrivent en réalité plutôt dans la lignée du féminisme de la seconde vague, consistant à déconstruire les idées reçues sur le féminin qui légitiment des injustices dont souffrent les femmes.

Selon moi, il est urgent aujourd’hui de construire un discours qui parlerait à une majorité de femmes plutôt qu’à une minorité d’entre elles. Un telle approche devrait aussi pouvoir être entendue par les hommes progressistes. Cela suppose de se réapproprier la notion de « différence ». La plupart des individus croient, en effet, en une différence entre les sexes, construite ou innée, qui va au-delà des simples distinctions biologiques apparentes. Dans mon ouvrage Genre ou liberté, je dénonce les approches naturalistes conservatrices contraires à la liberté, tout en me montrant sceptique vis-à-vis des dogmes constructivistes. L’état limité des connaissances scientifiques en la matière impose, en effet, une certaine dose de prudence sur ces questions. Mais surtout, je plaide dans cet essai pour un déplacement de focale : plutôt que de se braquer sur la notion de différence, il s’agit de s’intéresser à nouveau à la contradiction, intrigante et révoltante, entre la domination et la liberté. Les discours différentialistes ne sont problématiques que lorsqu’ils servent à dissimuler ou à justifier des injustices. Une approche différentialiste émancipatrice, compatible avec la liberté individuelle, pourrait en revanche être entendue par les femmes et les hommes d’aujourd’hui et, peut-être, favoriser leur mobilisation collective.