Et Dieu créa la Montbéliarde…

La Montbéliarde est une vache appréciée pour sa fertilité, sa longévité, sa résistance aux maladies. Elle supporte bien la vie au grand air et à la montagne. Elle s’exporte maintenant jusqu’en Asie.

Par Michel Gay.

Droit dans les yeux credits Jean-Marc Desfilhes (CC BY-NC-SA 2.0)
Droit dans les yeux credits Jean-Marc Desfilhes (CC BY-NC-SA 2.0)

 

En 1710, une décision politico-religieuse locale prise par Leurs Excellences de Berne, en Suisse, allait ébranler de proche en proche, et au fil des siècles, la vie des paysans en Franche-Comté puis dans le Jura, l’Auvergne, les Alpes, les Flandres, et maintenant le Maroc et même l’Argentine, l’Australie et la Mongolie.

Cet événement initial, passé inaperçu dans les soubresauts de l’Histoire, a pourtant contribué involontairement à améliorer le niveau de vie des éleveurs, le développement économique de la France, et la santé d’une partie de l’humanité.

Cette année-là, une cinquantaine d’anabaptistes est expulsée du canton de Berne. Il s’agit de mennonites parmi les membres les plus radicaux de ce mouvement issu de la Réforme, et dont un autre mouvement dissident donnera les fameux Amish1.

Après avoir songé à les envoyer en Amérique, ils sont finalement accueillis en Franche-Comté avec leurs vaches Simmental, dans la région de Montbéliard, où le seigneur des lieux, Léopold-Eberhard de Wurtemberg, leur attribue des terres autour de la localité d’Héricourt (Haute-Saône). Ils fondèrent notamment une ferme à Essouavre2, qui semble être un des points de départ de la lente sélection qui allait aboutir à « la Montbéliarde3« , descendante de l’Auroch qui vivait dans l’arc jurassien il y a… 6000 ans.

Jusqu’en 1793, date à laquelle Montbéliard fut annexée par la France, la ville faisait partie du Saint-Empire romain germanique. Elle formait le cœur du comté fondé par l’empereur Henri III en 1042 et qui devint ensuite la principauté de Montbéliard (« Grafschaft Mömpelgard »). Au XVIe siècle, Montbéliard avait adhéré à la Réforme protestante, de même que la République de Mulhouse et quelques cités suisses.

Auparavant, l’Alsace étant devenue française en 1648, un édit de Louis XIV obligea les protestants, et notamment les anabaptistes, à fuir pour s’installer en Lorraine, et… au pays de Montbéliard. Ces terres ne dépendaient pas alors de la couronne de France. Actuellement, on retrouve les mennonites français principalement dans ces régions.

hollande vache rené le honzecDurant son règne, Léopold-Eberhard s’est surtout distingué par ses mœurs déplacées. Méprisé de ses sujets pour ses injustices et la vie licencieuse qu’il menait publiquement, il s’attacha par des méthodes frauduleuses à augmenter ses biens. En 1713, il envoya, dans chaque localité, des agents chargés de saisir en son nom les biens immobiliers dont les possesseurs étaient hors d’état de produire les titres de propriété. Cette mesure entraîna de nombreuses expropriations. Les habitants craintifs et peu instruits n’osèrent pas s’y opposer. Le prince plaça ses fermiers, dont des anabaptistes, dans de grands domaines, notamment à Etobon (près d’Héricourt). Chèvres et moutons fournissaient alors principalement le lait nécessaire à la fabrication du fromage.

Les anabaptistes introduisirent de bonnes pratiques dans le pays pour la culture des terres et l’élevage. Ils exercèrent une influence sur les populations locales qui, peu à peu, renoncèrent à leur routine. Ils « créèrent » ce qui deviendra la vache « Comtoise » puis « la Montbéliarde » par des croisements avec des races locales (Taurache et Fémeline). Elle sera nommée ainsi en 1872 pour la première fois à la foire agricole de Langres, par un éleveur anabaptiste de Couthenans (près de Montbéliard).

À cette date, la vache montbéliardaise était appelée « l’Alsacienne ». Cependant, après la défaite de la France en 1871 et la perte de l’Alsace, les éleveurs du Pays de Montbéliard considérèrent que leurs vaches ne pouvaient porter le nom d’une province perdue. Les mennonites se rappelèrent alors que leurs ancêtres avaient été bien accueillis par le prince Léopold-Eberhard de Wurtemberg. Ils donnèrent à leurs bêtes le nom de « Montbéliarde » et elle fut reconnue en tant que race en 1889.

Dans les campagnes, les paysans se sont longtemps désintéressés de la sélection du bétail. Seule la reproduction comptait. Le taureau du village servait seulement au troupeau de la commune. L’obsession céréalière a également été longtemps un frein à l’extension des surfaces herbeuses car les paysans avaient peur de manquer de pain. Il n’y a donc pas eu vraiment d’économie laitière avant 1850.

À partir de 1850, la lente adoption de la Montbéliarde va révolutionner le cheptel comtois en devenant un pilier de la filière laitière. Mais cela ne se fera pas sans heurt, sans réunions houleuses et même sans affrontements jusque dans les années 1980. Ainsi, en 1964, un ingénieur agronome jurassien « frondeur » (Émile Richème) dû s’exiler en Haute-Saône parce que son programme novateur d’élevage et de sélection heurtait de front les vieilles habitudes. En 1980, des batailles rangées eurent lieu entre « richémistes » et leurs adversaires « légalistes » appuyés par des CRS et des hélicoptères !

La commune des Fins, dans le Val de Morteau, a été un des hauts lieux de l’essor de la race Montbéliarde grâce à l’action de lignées d’éleveurs, notamment les Mamet. Le cheptel français compte aujourd’hui environ 700.000 bêtes qui consomment chacune 100 kg d’herbe chaque jour et qui fournissent de 6000 à 7000 litres de lait par an pour fabriquer, entre autres produits, des fromages comme le Comté, le Cantal, le Reblochon ou le Beaufort.

Aujourd’hui, la Montbéliarde est une race appréciée pour sa fertilité, sa longévité, sa résistance aux maladies. Bonne marcheuse, elle supporte bien la vie au grand air et à la montagne. Elle est devenue un marqueur identitaire de la Franche-Comté autant, sinon plus, que le lion comtois.

En septembre 2013, 155 Montbéliardes se sont envolées par avion pour la Mongolie, et, dorénavant, des paillettes congelées de semence de la Montbéliarde voyagent par avion partout dans le monde.

  1. En 1693, Jakob Amman, un des principaux leaders de l’anabaptisme, en divergence théologique avec la branche suisse des Mennonites, fonde le mouvement Amish.
  2.  Commune de Saulnot (70400).
  3.  La Montbéliarde appartient au rameau « pie rouge » des montagnes. C’est une cousine de la Simmental suisse. Elle a été croisée avec des races locales, notamment la Taurache et la Fémeline.