Najat Vallaud-Belkacem voudrait-elle en finir avec le collège unique ?

Najat Vallaud-Belkacem (Crédits Ségolène Royal, licence Creative Commons)

Cette semaine, pendant que les rêves révolutionnaires grecs étaient – comme prévu – douchés par une humide réalité, pendant que les craintes turbo-libérales françaises étaient drainées par le tsunami de macron-bricolages, on apprenait, étonné mais satisfait, que la ministre de l’Édulcoration Nationale abandonnait enfin l’idée de remplacer les notes par une distribution de gommettes colorées.

Eh oui : en l’espace d’un gros mois, Najat Vallaud-Belkacem aura propulsé son ministère d’une position où la suppression des notes jusqu’à la sixième était, pour ainsi dire, actée, à celle, diamétralement opposée, où il devient urgent de ne surtout rien changer à la notation telle qu’elle existe. Il faut dire qu’entre temps, le Chef de l’État a, encore une fois, fait preuve de son habituelle lucidité de boule de billard et, ayant prestement rebondi sur les événements terroristes comme sur une bande caoutchoutée du jeu au tapis vert, il a décidé que, tout compte fait, l’école devait évaluer. Exit donc, l’idée des gommettes.

Et si l’on passe sur la forme, particulièrement cavalière (et donc d’autant plus amusante) qui accompagne cette bonne nouvelle, on pourra se réjouir du fond qui permettra de ralentir enfin un peu la navrante déconstruction scolaire à laquelle s’emploient maintenant à peu près tous les ministres qui se sont succédé au poste depuis plusieurs années, à coup de réformes toutes plus néfastes et brouillonnes les unes que les autres.

Et justement, en matière de réformes brouillonnes et néfastes, on commence à peine à dresser le bilan de celle des rythmes scolaires dont le coût gonfle gentiment pour atteindre actuellement les 80 millions d’euros, à la charge des départements qui se feront un plaisir de les facturer à leurs contribuables (souriez, vous êtes taxés).

C’est dans ce contexte qu’on apprend que la ministre s’est longuement entretenue le 16 février dernier avec François Lenglet pour appuyer, en bonne soldate ministérielle, les déclarations de Manuel Valls qui voit perdurer trop de ghettos et d’apartheid social dans le pays. Et, ô surprise, au milieu de la soupe de grumeaux gluants que la socialiste nous livre habituellement, on trouve quelques étonnantes réflexions.

Tout part, bien sûr, du constat évident que Manu le Premier a raison, forcément. Et forcément, « Nous avons besoin d’une action très forte des pouvoirs publics pour casser cette ségrégation sociale et territoriale », parce que cette ségrégation n’est pas le résultat d’un choix, ni de l’État, ni des Français eux-mêmes. C’est probablement (faute d’autres explications) un hasard malheureux. Mais les hasards, ça se combat, « les Français dans leur ensemble doivent être convaincus ». Doivent. Au besoin, on utilisera une solide propagande communication.

najat vallaud belkacem scrogneugneuPropagande Communication qui devra pourtant s’accommoder d’une réalité indépassable : s’il y a de l’apartheid, il n’est pas au niveau du diplôme. Parce que bon, la ministre le rappelle, « L’école pour tous existe. Nous avons près de 90% d’une classe d’âge au baccalauréat. »

Zut. C’est confus, mais c’est Najat, que voulez-vous. Il y a des gros bouts de ghetto partout, MAIS 90% d’une classe d’âge au bac. Ce qu’il faut combattre. Les ghettos, pas le bac. Suivez, un peu.

Et pour obtenir ce résultat, deux solutions existent : l’une revient à augmenter l’intelligence et la culture moyenne du lycéen. C’est très complexe et coûteux. Alternativement, on peut baisser le niveau requis pour obtenir le diplôme. C’est assez simple et peu coûteux sur le court terme, ce qui tombe exactement dans les prérequis politiques électoraux (ça tombe bien). Sur le long terme, cela donne bien sûr des générations de têtards munis d’un papier sans valeur, bercés d’illusions, sachant à peine lire, écrire et compter mais qui restent persuadés d’avoir atteint un niveau suffisant pour la suite de leur carrière. C’est du rêve en poudre, instantané, qui gonfle avec un peu d’eau et un brassage à la petite cuillère… mais ça reste du rêve.

Rêve qui provoque, on le comprend, quelques soucis : « Le plus terrible dans tout cela, ce sont les élèves qui bataillent et obtiennent des diplômes, ont des compétences, mais qui ne trouvent pas d’emploi. »

Ah oui, ma brave dame, mais d’un autre côté, si le diplôme ne vaut rien, faut-il vraiment s’étonner que les entreprises ne se jettent pas sur des candidats dont les aptitudes à réfléchir n’ont absolument pas été démontrées ? Ici, les deux faits « bac distribué généreusement » et « faible employabilité même muni du bac » n’entrent jamais en contact l’un de l’autre dans l’argumentaire de Najat. Ça ne fait pas chbing dans sa tête, tout simplement parce qu’il y a une autre explication, plus appétissante (parce que plus socialiste) : « Les rentiers et héritiers sont toujours mieux servis que ceux qui doivent faire leurs preuves avant d’accéder à quoi que ce soit. Nous essayons de corriger cela en donnant des moyens aux établissements scolaires. »

Et ces moyens n’ont jamais diminué en 30 ans, jamais. Pourtant, les résultats sont de plus en plus mauvais. Mieux : cette distribution d’argent public dans l’éducation est supérieure à la moyenne européenne, supérieure à celle de l’Allemagne par exemple, qui obtient pourtant de bien meilleurs résultats.

dépenses publiques éducation union européenne

En fait, il n’y a pas de corrélations évidentes entre le niveau de dépenses publiques dans l’enseignement et les résultats obtenus ! Pire : ne rien dépenser ne signifie pas nécessairement qu’on n’obtient aucun résultat, et les trente dernières années ont largement prouvé que dépenser toujours plus ne permet pas d’obtenir un résultat positif. À bien y regarder, on aurait même furieusement tendance à penser le contraire. Seule conclusion opérationnelle que tire cependant notre ministricule ? Il faut plus de moyens, pardi !

parabole de l'aspirine (c) Maître Du Monde

Le pompon est cependant atteint lorsque l’entretien aborde la douloureuse question de l’ascenseur social français, tristement bloqué.

« Quand vous ne connaissez que des adultes au chômage ou des adultes ouvriers, vous ne pouvez pas rêver, spontanément, de devenir astrophysicien. »

Parce que voyez-vous, apparemment pour la socialiste, l’élève pauvre est un peu con.

Voici résumé, en une petite perlouse de Pensée Socialiste Magique™ de Najat, la vraie, l’ultime raison pour laquelle l’ascenseur social français serait resté coincé dans sa rouille entre le deuxième et le premier sous-sol : comme les enfants ne voient autour d’eux que des chômeurs ou des ouvriers, ils ne peuvent pas rêver de devenir astrophysiciens. Au passage, le fait de voir des chômeurs et des ouvriers ne les empêche toujours pas de rêver de devenir astronautes, pompiers ou joueurs de football, mais je suppose que c’est parce que ces enfants sont entourés de pompiers chômeurs, d’astronautes ouvriers et de joueurs de football astrophysiciens.

La suite, logique, est toute tracée : comme ces enfants n’ont pas autour d’eux de pompiers de joueurs de foot d’adultes qui pourraient les faire rêver, l’État omniscient, omnipotent et omnivore va leur en fournir par palettes de 12 en shrink-wrapped. Forcément, ça va marcher puisque cela n’a pas du tout été tenté pendant les trente précédentes années. Et puis, avec un diagnostic aussi pertinent, comment douter que la solution soit parfaitement calibrée pour les besoins ?

Du reste, on ne peut que s’étonner que ce soit quelqu’un qui, justement, vient de l’immigration et ne provient pas d’une famille bourgeoise qui prétende ainsi que l’ascenseur social français soit à l’arrêt : il a très bien marché pour elle et le plus amusant est qu’elle en convient par la suite sans péter un klaxibule sous le poids de ses propres contradictions. Mieux, elle démontre amplement qu’à condition de se lancer dans la politique, même en loupant l’ENA (deux fois), on peut parfaitement parvenir à décrocher la timbale. Cela suppose, bien sûr, une hontectomie très jeune qui permettra de faire avaler les plus grosses couleuvres à ses électeurs, mais la ministre établit ici par l’exemple que ses explications sociologiques sont parfaitement ineptes.

En revanche, c’est lorsqu’on lit qu’« Il faut arrêter de vouloir traiter tous les établissements scolaires de France à égalité » qu’on entrevoit, pour la première fois, une fissure dans le bel Éden que le socialisme triomphant avait réussi à bâtir dans le pays en matière d’éducation. Apparemment, l’idée même du collège unique ne fait plus l’unanimité, sinon en acte, au moins en parole. Il aura fallu trente années pour se rendre compte de l’absurdité du concept et, surtout, de son aspect néfaste.

Peut-être trente années supplémentaires suffiront-elles à passer à l’action concrète, en donnant enfin la possibilité à chaque établissement de fixer lui-même son type d’enseignement, son programme et ses objectifs ?

Seulement trente ans pour passer à l’action ? On peut rêver.

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