Procès DSK : entre hypocrisie et stéréotypes

Dominique Strauss Kahn DSK (Crédits Le Jhe, licence Creative Commons)

Les poursuites engagées contre DSK constituent-elles une victoire pour les partisans de l’égale liberté entre les hommes et les femmes ?

Par Sophie Heine.

Dominique Strauss Kahn DSK (Crédits Le Jhe, licence Creative Commons)
Dominique Strauss Kahn DSK (Crédits Le Jhe, licence Creative Commons)

 

Dominique Strauss-Kahn est récemment revenu au devant de la scène médiatique. Depuis une première inculpation pour tentative de viol en 2011, les révélations concernant ses agissements sexuels potentiellement délictueux ou criminels avaient suivi. Et le procès pour « proxénétisme aggravé » dans lequel il se débat en ce moment pourrait déboucher sur une sévère peine de prison. Il est donc temps de s’interroger : les poursuites engagées contre DSK constituent-elles une victoire pour les partisans de l’égale liberté entre les hommes et les femmes ? De prime abord, on pourrait le supposer. Un homme qui se permet ce genre de comportements mériterait sans doute d’être condamné à payer davantage que par une perte de réputation. Cette affaire pourrait même constituer un repoussoir pour les hommes tentés par ce type d’actes. Mais, en réalité, la diabolisation du personnage a quelque chose d’hypocrite. Les comportements de DSK ne sont-ils pas surtout une illustration extrême de nos visions, préjugés, et stéréotypes sur la sexualité et, de façon sous-jacente, de nos présupposés sur le « féminin » et le « masculin » ?

Plutôt que de s’attaquer à un homme, il semblerait donc plus fructueux de dénoncer ces nombreux stéréotypes qui continuent à voiler ou à justifier les multiples dominations et injustices subies par les femmes, notamment dans le domaine de la sexualité. C’est d’abord et avant tout parce qu’elles sont perçues et se conçoivent elles-mêmes comme des objets et des instruments au service des fins, des objectifs et des désirs d’autrui que ce genre de cas extrêmes peut advenir. La réification des femmes imprègne les mentalités d’une majorité d’individus (en ce compris des femmes elles-mêmes) et se marque dans un grand nombre de sphères. Ainsi, on continue à faire peser sur celles-ci des attentes étouffantes et irréalistes d’empathie, souvent considérée (à tort) comme synonyme d’altruisme. On suppose évident qu’elles se soumettent, comme des objets, à des besoins, préférences et visions extérieures. Par exemple, les positions favorables à la légalisation de la GPA – gestation pour autrui – font abondamment appel à ce cliché de femmes qui, naturellement, « se donneraient à autrui ». Plus largement, on considère encore normal que les femmes fassent passer les besoins et désirs des autres avant les leurs. Elles l’attendent également d’elles-mêmes et des autres femmes. C’est aussi ce qui explique qu’elles continuent à être majoritaires dans certains secteurs sous-payés et peu valorisés liés au soin, à l’écoute et à la communication ou à vivre leur maternité de façon encore exagérément sacrificielle. Et c’est encore ce qui permet de comprendre qu’elles puissent accepter, parfois des années durant, des situations de violence et de maltraitance. Cette empathie intégrée se manifeste alors à l’égard d’abuseurs, tandis que ces derniers usent abondamment de ce cliché pour manipuler et contrôler leur victime.

Cette vision « fonctionnelle » des femmes transparaît aussi dans le postulat toujours prééminent selon lequel la valeur d’une femme se définit avant tout par son apparence, jaugée à l’aune de critères esthétiques non seulement étroits mais aussi définis par d’autres : ici aussi, les femmes ne sont pas sujets mais objets, d’attentes et de standards extérieurs. Et dans ce domaine également, ces critères sont contraires à leur capacité à s’appréhender elles-mêmes et à être vues comme des sujets capables de s’engager pour que leur liberté devienne effective. D’autres clichés, sur leur douceur et leur esprit de conciliation supposés – par opposition à une agressivité et à un esprit de compétition qui seraient plus typiquement masculins – véhiculent également cette idée que les femmes sont davantage des objets et instruments de fins extérieurs que les artisans de leurs propres conceptions du bien et projets de vie. Mais c’est bien entendu dans le domaine sexuel que l’image de la femme-objet s’affirme avec le plus de force et de clarté : considérées comme des objets de désirs plutôt que comme des sujets désirants, elles sont, d’une part, particulièrement vulnérables sur le plan sexuel et, d’autre part, soumises aux pires risques d’abus, de violence et de domination. Les clichés dominants sur le masculin continuent, quant à eux, à faciliter de telles pratiques. Il est à cet égard frappant que la ligne de défense de DSK soit d’affirmer qu’il ignorait que les femmes concernées par l’affaire du Carlton étaient des prostituées.

On voit immédiatement ici affleurer l’hypocrisie imbibant les positions en présence. En effet, si le parlement français a adopté en 2014 une proposition de loi visant à abolir la prostitution, le Sénat a supprimé la mention visant à pénaliser des clients. Ce qui risque de priver cette loi de toute efficacité. Dans plusieurs pays européens, la prostitution continue d’ailleurs à être autorisée ou tolérée. Plus largement, il semble qu’une grande partie des citoyens continuent à ne pas trouver anormal qu’une femme vende ses services sexuels à des clients hommes. Peut-être parce que ce phénomène constitue simplement une illustration extrême de la réification fréquente, voire, quotidienne de toutes les femmes, ainsi que du cliché tout aussi répandu de l’homme comme sujet prédateur et tout puissant dans l’acte sexuel.

Par conséquent, la dénonciation et la condamnation des actes commis par DSK et ses acolytes n’est utile que si elle contribue à l’objectif plus large de remise en question de nos catégories mentales sur le « féminin » et le « masculin ». Des comportements de même nature sont malheureusement pratiqués tous les jours et sont encore trop souvent acceptés, voire, légitimés, par les stéréotypes de genre. La dénonciation de tels actes est en revanche contre-productive et inefficace si elle fait simplement office d’exutoire aux rancœurs accumulées par les victimes d’abus ou encore de diversion à ceux qui en pratiquent de façon quotidienne et moins visible. A termes, il s’agit de travailler non seulement à déconstruire les catégories de genre quand elles s’opposent à la liberté effective des individus, mais aussi d’en construire de nouvelles, plus compatibles avec l’objectif d’émancipation individuelle. Dans cette entreprise constructive et positive, la différence ne devrait pas être un repoussoir mais une source d’inspiration et un moteur. De fait, le problème des interprétations dominantes des genres n’est pas tant leur postulat d’une différence – naturelle ou construite – entre les hommes et les femmes, mais l’usage de cette rhétorique différentialiste pour justifier les abus et les dominations.

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