Service civique, service inique

L’idée du service civique fait débat. Elle est une fausse réponse à un vrai problème et il y a mieux à faire : réformer l’école.

Par Jacques Garello

020315_caserneLe problème est réel. D’une part, il faut empêcher que la ville de Lunel se vide de sa jeunesse, attirée par les mirages djihadistes. D’autre part, il est souhaitable de donner aux jeunes quelques élémentaires leçons de savoir vivre, pour apprendre à un grand nombre d’entre eux ce que sont le respect des autres, la responsabilité, voire la générosité et l’esprit de service. Peut-être même pourrait-on combler le déficit de connaissances hérité d’un système scolaire moribond.

Mais est-ce la bonne réponse ? Certains ont la nostalgie de leur propre service militaire. Jeune officier, j’ai eu l’occasion de former des pelotons de conscrits et j’ai eu la fierté d’aider ces jeunes à acquérir une maturité, une solidarité et, parfois, un savoir culturel et technique qui leur aura servi dans la vie. C’est l’armée qui les servait tout autant qu’ils servaient la nation. Mais l’environnement était à cette époque bien différent. La jeunesse n’était pas encore abandonnée et désorientée, la famille était solide, dans tous les milieux. Se préparer à la guerre était une affaire sérieuse, une mission qui pouvait exalter – les objecteurs de conscience étaient rares. Malgré tout, le service militaire était un gaspillage de capital humain, interrompait des études ou des apprentissages pour plusieurs mois, retardait l’entrée dans la vie active. Même si les filles étaient majoritairement destinées au foyer, elles avaient un avantage indubitable sur les garçons. Enfin, l’armée de conscription n’est pas la meilleure formule pour assurer la défense collective : la guerre est mieux faite et plus économe en vies humaines quand on a des militaires de carrière.

Certains de ces inconvénients se retrouveraient à coup sûr dans un service « civique ». On les réduirait sans doute en diminuant la durée du service et en le transformant en école de la deuxième chance pour certains. Mais mon doute porte sur les objectifs et l’efficacité du « civisme ». Les psycho-pédiatres sont unanimes : le passage de l’adolescence à l’âge adulte est ingrat et, pour la plupart des individus, il est trop tard pour changer réellement les comportements. La caserne peut-elle être une maison de redressement ? Comment les « sauvageons » peuvent-ils devenir des citoyens ? Qui les formerait ? Quelle institution les gèrerait ? Un « service public » monopole d’État ? Va-t-on faire appel au corps des enseignants, ou va-t-on former des formateurs spécialisés et de qualité ? Dans les discours actuels sur le service civique, on se réfère surtout à des abstractions : les valeurs de la République, la fameuse laïcité, l’intérêt général. Je crains le copier-coller des programmes de l’Éducation Nationale et l’improvisation qui aggraverait la situation au lieu de la régler. Enfin, comment imaginer des boy-scouts dans une société qui a perdu toute idée de bonne action et où règnent l’irresponsabilité, l’égoïsme, le cynisme et la violence légale ?

À mon sens, il y a mieux à faire. Il faut aller en amont. Avant même l’adolescence, l’enfant a été façonné par son milieu scolaire. C’est à ce moment-là que se forme son comportement. L’éducation, reçue en famille comme en classe, doit lui faire prendre conscience de sa personnalité, doit lui apprendre à communiquer avec simplicité et gentillesse, doit lui inculquer l’esprit d’équipe au lieu du mimétisme de bande qui l’amènera aux déviances. C’est bien à cette époque que nous pouvons former des « boy scouts » (au sens large du terme bien sûr) qui deviendront plus tard des citoyens, mais aussi des professionnels aguerris, des pères et mères de famille affectueux, des gens polis et solidaires.

Ce beau programme est évidemment utopique dans les structures et les mœurs actuelles. À propos de la laïcité, j’ai détecté d’où venait le danger : le service public de l’Éducation Nationale quand on le veut « unique et laïque ». La base de tout succès avec la jeunesse, pour la jeunesse, c’est la totale réforme du système scolaire, en y introduisant et la concurrence et la privatisation. La transition est techniquement facile, elle a été réalisée avec rapidité et succès dans de très nombreux pays. Mais la transition est politiquement difficile, parce que les dirigeants du pays, qu’il s’agisse de la classe politique ou de l’aristocratie syndicale, sont attachés aux principes et surtout aux privilèges de la fonction publique. Ils ne tolèrent que la centralisation et la réglementation. Ils font du jacobinisme la vertu cardinale de la République, et de l’égalitarisme l’arme de la grégarisation et de la massification, ingrédients du pouvoir absolu mais vain.

Ainsi la sauvegarde de la jeunesse ne saurait-elle se trouver dans le service civique, qui aurait toutes chances d’être tout de suite un service inique, dérive naturelle du service public. La jeunesse doit bénéficier des vertus morales de la liberté et de la responsabilité.


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