Manifestations anti-Charlie Hebdo : le terreau de l’extrémisme, c’est l’ignorance

Paix, lors d'une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.

La plupart de ces gens que nous voyons manifester leur haine de la France sur nos écrans n’ont, en réalité, pas la moindre idée de ce qu’est la France.

Par Guillaume Nicoulaud.

Paix, lors d'une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.
Paix, lors d’une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.

Ça s’est passé lundi au Pakistan. Une foule de manifestants qui protestaient contre les caricatures de Charlie Hebdo a brûlé une effigie de Nicolas Sarkozy, puis celle d’un illustre inconnu qu’ils pensaient être le rédacteur en chef du journal satirique ainsi qu’un drapeau français qui n’était en fait pas un drapeau français mais un drapeau italien (la vidéo est ici).

Au-delà de l’anecdote, cette triple bévue illustre parfaitement un des faits essentiels que nous autres, occidentaux, avons systématiquement tendance à sous-estimer : la plupart de ces gens que nous voyons manifester leur haine de la France sur nos écrans n’ont, en réalité, pas la moindre idée de ce qu’est la France.

Puisque j’évoquais le Pakistan, prenons cet exemple-là : selon les données de l’UNESCO, environ 45% de la population pakistanaise (15 ans et plus) est purement et simplement illettrée. Ça vous semble élevé ? Eh bien figurez-vous qu’en Afghanistan, au Mali ou au Niger, c’est plus de 70% de la population qui ne sait ni lire ni écrire.

Nous avons des journaux, des télévisions et, de plus en plus, nous nous informons sur internet. Mais eux : que savent-ils du monde qui les entoure ? Avez-vous la moindre idée du taux de pénétration d’internet au Pakistan ? Tout juste un pakistanais sur dix 1. En Afghanistan c’est 5,5% ; au Mali on tombe à 2,2% et au Niger c’est à peine 1,4% de la population qui est en capacité de se connecter au réseau et d’essayer d’y trouver un minimum d’informations.

Laissez-moi vous donner un autre exemple. En 2013, M6 diffusait un reportage dans lequel une équipe de journalistes suivait le périple d’un groupe de jeunes Afghans qui tentaient d’émigrer en France 2. Il y avait, dans ce reportage, un passage absolument inimaginable pour la plupart d’entre nous : c’est celui où l’un d’entre eux, Javeed je crois, semblait absolument convaincu qu’à Paris, des hélicoptères aspergent la ville de parfum. « Il faut fermer les yeux, disait-il, si tu regardes en l’air tu en prends plein la tête. » Il y croyait vraiment ; c’est l’image qu’il se faisait de notre capitale.

Ces gens ne savent quasiment rien de nous. Nous sommes, bien sûr, nous aussi biaisés et loin de comprendre toutes les subtilités de leurs cultures, mais il faut toujours garder à l’esprit que ces manifestants pakistanais sont sans doute incapables de localiser la France sur une carte, qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’est notre culture et qu’ils ignorent probablement qu’il existe, quelque part dans ce vaste monde, un pays nommé Italie.

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Sans utiliser internet, lequel de ces deux drapeaux est celui du Niger ?

Bref, ils ne savent pas vraiment ce qu’ils brûlent. Beaucoup d’entre nous se sont étonnés de ce que des églises soient attaquées par certains de ces manifestants mais ça n’a, en réalité, pas grand-chose de surprenant : les seules informations dont ils disposent – sans doute relayées par les salafistes locaux – c’est qu’un journal français a caricaturé le prophète et que la France est, en gros, un pays de chrétiens qui agressent les musulmans. Comment diable voulez-vous qu’ils en sachent plus ?

Gardons toujours ça à l’esprit : le terreau fertile de l’extrémisme c’est avant tout l’ignorance et rien n’est plus facile à manipuler qu’une population illettrée et sous-informée. Nous n’avons pas ces excuses.


Sur le web

  1. Chiffre de la International Telecommunications Union (juin 2013).
  2. « Clandestins : ils traversent l’enfer pour venir vivre en France », diffusé par M6 (Zone Interdite) le 24 novembre 2013.