Ron Paul : les attaques contre Charlie Hebdo ne relèvent pas de la liberté d’expression

Ron Paul (Crédits Gage Skidmore, licence Creative Commons)

Certains libéraux et progressistes américains pensent que l’attaque contre le journal satirique n’était pas une attaque contre la liberté d’expression.

Par Matt Welch, depuis les États-Unis.

Ron Paul (Crédits Gage Skidmore, licence Creative Commons)

Ron Paul a publié un article intitulé « Leçons de Paris » dans lequel il enjoint ses lecteurs à considérer le massacre de Charlie Hebdo comme un « retour de flamme » contre la politique étrangère impériale française et américaine, argument à propos de ces attaques qu’il soutient d’ailleurs depuis le début. Si cela peut sembler contre-intuitif que des attaques répétées contre un journal de caricatures anti-guerre, anti-militariste, anti-Bush, anti-torture, anti-Guantánamo, pro-État palestinien, pro-immigration, a fortiori originaire d’un pays s’étant farouchement opposé à la guerre en Irak, soient dues partiellement aux mésaventures franco-américaines en terres musulmanes, l’argument sous son meilleur angle porterait sur le fait que l’historique de l’interventionnisme occidental aurait créé un nid favorable plus large de terroristes potentiels, et que, de fait, nous ne devrions pas être surpris lorsque ces terroristes répliquent.

La partie la moins convaincante de l’argument de Ron Paul, comme pour un certain nombre de libéraux et de commentateurs progressistes de cette semaine, est de nous entrainer dans une analyse abstraite en niant catégoriquement l’explication directe de la liberté d’expression.

Exemple :

« Les médias classiques ont immédiatement décidé que la fusillade était une attaque contre la liberté d’expression. Nombreux aux États-Unis préfèrent une version du style « ils nous haïssent parce que nous sommes libres », déclaration du Président Bush après le 11 septembre. Ils ont exprimé leur solidarité envers les Français et ont juré de se battre pour la liberté d’expression. Mais n’ont-ils pas remarqué que le premier amendement est violé de façon routinière par le gouvernement américain ? Le Président Barack Obama a fait davantage usage de l’Espionage Act que toutes les administrations précédentes combinées afin de réduire au silence et d’emprisonner les lanceurs d’alertes. Où sont les manifestations ? Où sont les manifestants demandant la libération de John Kiriakou, qui avait tiré la sonnette d’alarme sur l’usage de tortures pratiquées par la CIA ? Le lanceur d’alerte est allé en prison alors que les tortionnaires ne sont pas inquiétés. Zéro manifestation.

Ils préfèrent croire en leurs interprétations illusoires d’attaques perpétrées parce que les terroristes haïssent nos libertés ou ne peuvent supporter notre liberté d’expression. »

Le surlignage en gras est de moi. Il est vrai que le Président Barack Obama a été particulièrement mauvais concernant la liberté d’expression, sujet que nous avons traité de manière exhaustive dans les pages de Reason (à propos de l’Espionage Act, de John Kiriakou, et des lanceurs d’alerte). Mais il est vrai aussi que cette médiocrité n’a rien à voir avec le fait de considérer les attaques répétées des fondamentalistes islamistes contre le seul journal occidental important à les avoir critiqués comme une attaque contre la liberté d’expression.

Les rédacteurs de Charlie Hebdo ont caricaturé les fondamentalistes en sachant qu’ils pouvaient se faire attaquer pour cela ; ils ont ensuite été poursuivis en justice, ont été victimes d’attentats à la bombe, à nouveau attaqués en justice, « fatwadés », et enfin massacrés par des musulmans qui se déclaraient choqués par les caricatures. Et pourtant ce serait un « fantasme » d’estimer « qu’ils ne soutiennent pas notre liberté d’expression » ? Cela me fait doucement rire.

Ron Paul n’est clairement pas le seul à balayer du revers de la main la problématique de la liberté d’expression pour faire place à d’autres théories plausibles.

J’ai quatre autres exemples en tête :

Chris Hedhes de Truthdig :

« L’attaque terroriste en France du journal satirique Charlie Hebdo ne portait pas sur la liberté d’expression… Elle était le signe avant-coureur d’une dystopie émergente où les damnés de la terre, dépourvus de ressources pour survivre, dénués d’espoir, brutalement contrôlés, méprisés et moqués par les privilégiés qui vivent dans la splendeur et l’indolence de l’Occident industriel, se déchainent dans une furie nihiliste. »

Note : les tueurs de Charlie Hebdo étaient nés et élevés en France.

Becky Akers de LewRockwell.com :

« Si vous insultez la mère d’un homme, de façon répétée et agressive, seriez-vous surpris ou outré si le gars vous tombe dessus ? Le fils vengeur aurait-il vraiment violé votre « liberté d’expression » ou votre « liberté de parole » ? Ou auriez-vous tout simplement subi les conséquences de votre comportement grossier ?

De la même façon, si vous publiez durant des années des insultes envers une figure religieuse majeure, peut-on considérer que les adeptes de cette religion ont violé votre « liberté d’expression » ou votre « liberté de parole » lorsqu’ils réagissent à votre provocation délibérée ? Les adultes, en particulier les lettrés se targuant d’une sophistication cynique, ne devraient-ils pas comprendre que les victimes de caricatures incessantes et de violences verbales vont presque toujours riposter ?

Évidemment, je ne cautionne en aucun cas les assassinats de journalistes et de dessinateurs. Mais soyons bien clairs, ces meurtres n’ont rien à voir avec la liberté de parole ou d’expression, en dépit de ce que veulent nous faire croire nos dirigeants et ceux de la France. Seuls les États ont le pouvoir de restreindre nos libertés. […] »

Asghar Bughari de Medium :

« Cette attaque n’avait rien à voir avec la liberté d’expression – c’était un acte de guerre. »

Diane Johnstone, Counterpunch (dans un article republié par l’Institut Ron Paul) :

« En réalité, Charlie Hebdo n’était pas un modèle de liberté d’expression. Comme la plupart des droits-de-l’hommiste de gauche, le journal a fini par défendre les guerres menées par les États-Unis contre les « dictateurs ». »

Note : Johnstone ne nomme aucune desdites guerres.


Traduction pour Contrepoints de « Ron Paul: The Notion That Charlie Hebdo Was Attacked Over Free Speech Is ‘fantasy’ » par Virginie Ngô.