Le gestionnaire de portefeuille, un animal à sang froid ?

Crocodile asset management (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

La gestion de portefeuille est un métier émotionnellement épuisant.

Par Guillaume Nicoulaud

rené le honzec crocodile

Une des questions récurrentes que l’on retrouve presque systématiquement dans tous les questionnaires de due diligence consiste à savoir si le gérant a investi ses économies personnelles dans le fonds qu’il gère. C’est une question tout à fait légitime : à l’image d’un cuisinier qui s’abstient de manger les plats qu’il prépare, on est en droit de s’inquiéter quand celui à qui on confie une vie d’épargne ne s’applique pas à lui-même les recettes qu’il préconise. La question est légitime, donc, mais sans doute inutile.

Très concrètement, en tant que gérant de portefeuille, ma capacité à supporter des pertes est infiniment plus élevée quand il s’agit de mon argent que quand il s’agit de celui de mes clients. Supporter les conséquences de vos choix sur votre propre situation matérielle est une chose ; assumer de mauvais résultats face à un client qui, par définition, vous fait confiance en est une autre : bien au-delà de l’aspect matériel des choses, gérer l’argent des autres c’est aussi apprendre à gérer la charge émotionnelle que comporte inévitablement ce métier.

Gérer un ou plusieurs portefeuilles pour compte de tiers est un métier émotionnellement épuisant. Nous sommes, je crois, tous comme atteints de troubles bipolaires : les phases d’euphorie – quand nos stratégies fonctionnent – succèdent aux périodes d’abattement dans le cas contraire et cet effet est d’autant plus important que nos stratégies sont actives et les marchés volatils. À titre personnel, j’ai même le sentiment que mes résultats influent sur mon état de santé général ; comme si mes défenses immunitaires étaient sensibles aux performances de mon portefeuille.

La gestion de portefeuille d’actifs financiers est un métier fascinant et intellectuellement enrichissant mais c’est aussi un métier qui implique d’apprendre à gérer cette pression. Là où un pompier, par exemple, doit apprendre à maitriser son stress lors d’épisodes violents et ponctuels, nous devons apprendre à vivre avec une pression évidemment bien moindre mais étalée sur des périodes beaucoup plus longues : tenir le cap par gros temps n’est pas toujours chose facile ; surtout si la tempête dure un an ou plus.

Ça n’a, bien sûr, rien d’exceptionnel. Il existe sans doute des centaines d’activités qui, à des degrés d’intensité et des fréquences variés, demandent à ceux qui veulent en faire leur métier d’apprendre à gérer leur stress. Ce qui, en revanche, me semble tout à fait saillant dans notre industrie, c’est que cette dimension de nos métiers est complètement occultée. Là où nous admettons tous comme une évidence qu’un chirurgien ne peut humainement pas enchainer les heures en bloc opératoire sans que son discernement soit affecté, il semble que les gérants de portefeuille soient réputés être des animaux à sang froid, des machines qui ne sont sujettes ni au stress ni à la fatigue.

Rien ne saurait être plus faux. Le stress, l’usure de la pression à long terme sont des réalités quotidiennes de nos métiers et sont des facteurs de risque infiniment plus important à identifier et à maîtriser qu’une value at risk fût-elle paramétrique. Qui peut, en toute conscience, affirmer n’avoir jamais été tenté de couper une position parce qu’elle devenait trop difficile à assumer vis-à-vis de sa hiérarchie ou de ses clients ? Combien de fois avons-nous été tentés de dévier d’une stratégie mûrement réfléchie parce que c’était simplement plus confortable ?

Rester discipliné. C’est le sage conseil que nous prodiguons à longueur de brochures et que nos clients – à juste titre – estiment être la marque d’investisseurs aguerris. Le suivons-nous seulement et, peut-être de manière aussi importante, nos clients sont-ils vraiment prêts à le suivre avec nous ? La faculté de résilience des gérants dépend aussi et même probablement essentiellement du soutien de leurs clients ; la confiance des uns se nourrit de celle des autres.


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