Liberté d’expression : l’hypocrisie du gouvernement français

Manifestation républicaine du 11 janvier 2015 Credit francediplomatie (Creative Commons)

Certaines personnes ont été arrêtées pour leur opinion lors de la marche défendant la liberté d’expression.

Par Andrew Napolitano, depuis les États-Unis.

Manifestation républicaine du 11 janvier 2015 Credit francediplomatie (Creative Commons)

Les photos de 40 chefs d’État du monde marchant bras dessus-bras dessous le long d’un boulevard parisien lors de la manifestation du dimanche 11 janvier, en l’absence du président des États-Unis, a provoqué de nombreux débats. Cette marche était bien sûr la réponse directe aux attaques meurtrières contre les collaborateurs de l’hebdomadaire satirique français Charlie Hebdo par les frères Kouachi, et contre les clients d’un supermarché casher à Paris par un de leurs camarades.

Le débat a porté sur la participation du président Obama à la marche. Cette marche a été présentée comme une défense de la liberté d’expression en Occident ; mais elle s’est déroulée dans un environnement où la liberté d’expression a beaucoup reculé, et le débat sur l’absence d’Obama est passé à côté de ce point.

Dans l’ère post-Seconde Guerre mondiale, l’État français a repris la politique mise en œuvre il y a près d’un siècle par Woodrow Wilson. Ce dernier a lancé l’idée moderne que les constitutions des pays ne limitent pas les gouvernements ; elles les libèrent. Ainsi, même si la Constitution française garantit la liberté d’expression, l’État français considère la liberté de parole comme un cadeau accordé par le gouvernement, et non comme un droit naturel, comme le fait la constitution américaine.

L’État français a interdit l’expression des propos considérés comme haineux et les a même criminalisés. Lorsque Hara Kiri, le magazine qui a précédé Charlie Hebdo, s’était moqué de la mort de Charles de Gaulle, le gouvernement français l’avait fait taire – de façon définitive.

La théorie qui justifie les lois interdisant les propos haineux assure que ces discours conduisent fréquemment à la violence, que la violence entraine l’intervention de la police et la hausse des dépenses publiques. En rendant illégales les expressions haineuses, l’État fait des économies budgétaires. Cette position suppose que l’État est à l’origine de la liberté d’expression et peut légalement limiter les discours qu’il déteste et redoute, comme l’avait fait Wilson poursuivant ceux qui chantaient publiquement des chansons allemandes pendant la Première Guerre mondiale. Elle suppose aussi que toutes les idées sont égales, et qu’aucune ne doit être haïssable.

Lorsque les massacres ont eu lieu la semaine dernière à Paris, les trois assassins savaient que les policiers seraient désarmés et ne seraient que des victimes supplémentaires. C’était comme un tir aux pigeons. Pourquoi ? La réponse se trouve dans la même mentalité qui croit qu’on peut éradiquer la haine en règlementant la parole. Cette mentalité exige que l’État ait le monopole de la violence, y compris la violence contre le mal.

Donc, pour ceux qui partagent cette théorie terrible, le drame à Paris de la semaine dernière n’est pas la perte de vie humaine, don de Dieu ; c’est la menace contre la liberté d’expression, don de l’État. Ainsi, le gouvernement français, qui semble ne pas se soucier des vies humaines, au lieu de s’attaquer à ces massacres comme des crimes contre des personnes innocentes, a proclamé que ces massacres étaient des crimes contre la liberté d’expression. Le gouvernement français aurait-il réagi de la même façon si les meurtriers avaient tué les salariés d’une usine d’armement, en lieu et place d’un magazine satirique ?

Quelle hypocrisie de la part du gouvernement français de prétendre défendre la liberté d’expression ! En France, vous pouvez aller en prison si vous exprimez publiquement de la haine pour un groupe dont les membres peuvent être généralement définis par les caractéristiques de la naissance, comme le sexe, l’âge, la race, le lieu d’origine ou la religion.

Vous pouvez aussi aller en prison si vous défiez l’État en paroles. Le week-end dernier, des millions de gens en France brandissaient pancartes et banderoles qui proclamaient « Je suis Charlie ». Ceux qui affichaient des pancartes « Je ne suis pas Charlie » se sont vus intimé l’ordre par la police de les enlever. Ceux qui avaient des pancartes affirmant, satiriquement ou haineusement, « Je suis Kouachi », ont été arrêtés. Arrêtés pour une opinion lors d’une marche défendant la liberté d’expression ? Oui.

Que se passe-t-il donc ? Ce qui se passe en France, et qui pourrait être l’avenir de l’Amérique, c’est que l’État défend les propos avec lesquels il est d’accord et punit ceux avec lesquels il est en désaccord. Ce qui a eu lieu était une attaque par certains islamistes radicaux, non pas contre la liberté d’expression, mais contre des gens innocents dans leur vie quotidienne afin d’intimider leur État. Ce qui se passe est le déploiement de 90 000 policiers et militaires français pour attraper et tuer trois assassins parce que l’État ne fait pas confiance ni à la police locale pour utiliser des armes afin d’assurer la sécurité des personnes ni aux individus privés pour leur permettre d’utiliser les armes pour se défendre eux-mêmes.

Pourquoi certains islamistes radicaux tuent-ils des innocents en Occident afin d’influencer les politiques des États occidentaux ? Serait-ce parce que l’invasion occidentale infructueuse de l’Irak a tué 650 000 personnes, dont la plupart étaient des civils innocents ? Serait-ce parce que l’invasion pour éradiquer al-Qaida dans la région a engendré Daesh ? Serait-ce parce qu’Obama a tué plus de civils innocents au Moyen-Orient avec ses drones qu’il n’en a été tué aux États-Unis lors des attentats du 11 septembre 2001 ? Serait-ce parce nous sommes mis sur écoute par les services d’espionnage, plutôt que ceux qui présentent de réels dangers ?

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec la liberté d’expression ? Rien, sauf si vous faites confiance au gouvernement français.


Article original titré « French Government Shows Stunning Hypocrisy on Free Speech », publié le 15.01.2015 par Reason. Traduction : Gérard-Michel Thermeau pour Contrepoints.