Une participante raconte la manifestation du 11 janvier 2015

charlie hebdo credits valentina cala (licence creative commons)

Une anonyme nous raconte ce qu’elle a vu à hauteur d’homme, Place de la République à Paris, dimanche 11 janvier 2015.

charlie hebdo credits valentina cala (licence creative commons)

Quelques dernières pensées sur la manifestation de dimanche dernier. C’était si étrange, irréel, qu’il n’y ait eu d’autres slogans que « Qui es-tu ? » (« CHARLIE ! ») et « Liberté », et qu’on entonnait, de façon répétée, la Marseillaise. Et, une fois ou deux, « I have a dream ! » Hormis cela, un large et pesant silence règnait.

La foule autour de moi était énormément diverse : des turbans Sikhs, des femmes voilées, des juifs en kippa, des vieux, des jeunes, des drapeaux de tous les pays, un bon nombre de drapeaux kabyles et ukrainiens. Un drapeau grec, un drapeau norvégien, un drapeau de la gay pride, des drapeaux algériens, turcs, marocains, j’ai même vu un drapeau français et marocain rattachés bout-à-bout, des drapeaux allemands, des Union Jack, un drapeau israélien, irakien, syrien. Un drapeau américain tenu ensemble avec les drapeaux français et israélien. Nombre de ces bannières ont été passées à ceux qui se tenaient sur la statue au centre de la Place de la République, pour y être brandis puis rendus vers le bas, d’une façon proche des représentants du congrès américain qui font flotter des drapeaux sur le Capitole des États-Unis pour les habitants de leur circonscription. Et si votre pays a un drapeau turquoise avec avec une rayure diagonale et une étoile jaune, vous y étiez aussi, je ne sais juste pas qui vous êtes (correction : il semble que c’était la République Démocratique du Congo).

Il y avait des garçons juifs qui chantaient d’une voix rauque et criaient « Vive la République ! ». Et un jeune Gabonais en tenue très colorée, avec un grand sourire qui lui barrait tout le visage, essayant de chanter la Marseillaise avec la foule, tandis que sa compagne secouait la tête, amusée et gênée. Il y avait le jeune Iranien portant une pancarte qui disait « Iran est Charlie ». Un homme en fauteuil roulant, des enfants avec des trottinettes (inutiles), et des jeunes déterminés grimpant aux poteaux pour mieux voir, tel Zachée le percepteur des impôts.

Il y avait des pancartes faites maison, une famille entière portant comme couvre-chef ce qui ressemblait à des pointes de crayon géantes, beaucoup de dessins, beaucoup de caricatures et de copies de couvertures de Charlie Hebdo. #JeSuisCharlie écrit à la peinture sur les habits et collé sur les sacs. « Charlie’s still alive ! » (avec un doigt d’honneur) peint sur une affiche et « Charlie forever ! » et même un chien avec un t-shirt « Je Suis Charlie ». Il y a avait des symboles religieux mélangés ensemble, #JeSuisJuif, #JeSuisAhmed, #JeSuisFlic, et de très, très, très nombreux drapeaux français volant au vent. Un jeune homme sur la statue portait une banderole peinte avec soin « Je suis musulman, pas terroriste. » « L’amour est plus grand que la haine ». « République, tu es enfin de retour ». Partout des stylos et des crayons. Des crayons à papier géants brandis en l’air avec insistance, des crayons pris dans les cheveux des gens. Des gens qui déroulaient des banderoles depuis les balcons au dessus de nos têtes, et d’autres qui lançaient vers le bas des petits papiers faits maison porteurs de messages, rappelant les grandes parades de New-York. Une femme a grimpé sur les épaules de son compagnon, pour mieux brandir son poster, « Vous vouliez tuer Charlie / Vous avez créé une armée / Aujourd’hui nous nous battrons pour défendre nos libertés / Nous n’avons pas peur ».

Il y avait des familles, des amis et des gens tout seuls. Tout le monde semblait relativement affable et prêt à aider quand il le fallait. Quand une femme s’est évanouie juste devant moi et que je me suis avancée pour porter les premiers secours, d’autres sont allés appeler le personnel paramédical et de jeunes étudiants en médecines se sont précipités, comme elle restait sans réaction. Les gendarmes sont arrivés pour faire une chaise avec leurs bras pour l’emporter (quoique l’un d’entre eux ait admis, tout penaud, qu’il ne pouvait pas aider parce qu’il avait un genou abîmé). Si c’est votre tasse de thé, priez pour cette dame. Elle était inanimée tout le temps que j’étais près d’elle, trois à quatre minutes au moins, quoique heureusement son pouls battait et qu’elle respirait par ses propres moyens.

Ceux qui avaient escaladé des poteaux criaient du haut de leur perchoir, si besoin était, « Secours ! Quelqu’un est tombé, par ici. », tout en pointant du doigt. Tandis que nous quittions la place, (pas une mince affaire, ça a pris 40 minutes, juste pour en rejoindre le bord), un groupe de trois personnes sur un poteau pointait du doigt et indiquait le meilleur chemin tels des oracles delphiques sur une perche. Malheureusement, ils n’étaient pas d’accord entre eux sur la meilleure route à suivre… Mais quelqu’un dans la foule leur a quand même passé un bouquet en remerciement.

Il y a eu, dans ce qui était certainement une première en France, des applaudissements pour la police, qui avait l’air gênée, et l’a même écrit sur sa page Facebook officielle. Il n’y avait pas de pancartes ou banderoles de syndicats ni de partis politiques visibles de là où je me trouvais. Pas de clameur pour une réponse de la part du gouvernement, pas d’exigences. Se pourrait-il que, pour une fois, tout le monde semblait penser que les valeurs républicaines qui les unissent étaient plus grandes et plus importantes que ça ? C’était un beau rêve, quelle que soit sa durée de vie.