La liberté n’est pas le problème, elle est la solution

charlie hebdo (Crédits : Aurélien Guichard, licence Cretative Commons)

Notre salut réside dans la réaffirmation intransigeante, et la garantie en actes, de nos libertés fondamentales.

Par Drieu Godefridi.

charlie hebdo credits aurélien guichard

Dès le lendemain des attentats du 11 septembre 2001, le gouvernement américain se mettait à bâtir fébrilement un formidable dispositif sécuritaire. Formidable par les moyens budgétaires dont il est doté, formidable par sa capacité en hommes. Et formidablement intrusif et négateur des libertés constitutionnelles, à commencer par le droit au respect de la vie privée. Du Patriot Act (octobre 2001) à l’inflation exponentielle de la NSA (National Security Agency), il ne se trouve plus un seul citoyen américain dont la vie ne s’inscrive par bribes et en temps réel, fût-ce par Google ou Facebook interposés, dans la mémoire d’un Léviathan administratif omni-voyant que plus personne ne maîtrise.

De nombreux gouvernements européens se sont engagés dans la même voie, pourtant sans issue. Prétendre qu’on préviendra le terrorisme en fliquant tout le monde, tout le temps, est une illusion. Les associations américaines de défense des libertés attendent toujours qu’on leur fournisse une liste convaincante d’attentats soi-disant déjoués par ce monstre voyeur sur le sol américain. D’autant que les agences administratives en question ne peuvent pas réellement communiquer sur le sujet, pour des raisons, of course, de sécurité. Ainsi l’irréfutable de leur utilité est-il parfait.

Dans un registre différent, des voix s’élèvent pour exiger la fin de l’anonymat sur Internet. On explique que les prêcheurs de haine se servent de cet anonymat pour répandre leur prose et qu’il faut donc y mettre un terme. Il faut lire les comptes Twitter et Facebook de ces islamistes en pyjama, pour mesurer l’ampleur du phénomène, qui n’est pas contestable. Mais qui prétend que l’appel au meurtre relève de la liberté d’expression ? Même les pays, tels les États-Unis, qui se font de la liberté d’expression la vision la plus large – le free speech, premier amendement à la Constitution américaine – traitent l’appel au meurtre comme un délit. Les appels au meurtre, sur Internet ou ailleurs, doivent être impitoyablement réprimés. Ce qui est déjà possible en l’état actuel du droit et de la technique ; l’anonymat sur Internet n’étant que de façade. Si l’auteur de l’appel au meurtre réside en Europe, il est pleinement justiciable des tribunaux européens.

Pour le reste, chacun doit rester libre d’exprimer ses opinions, aussi odieuses soient-elles, sur Internet ou ailleurs. C’est la définition même de la liberté d’expression. Depuis des années, les lois se multiplient, en Europe et particulièrement en France, qui restreignent la liberté d’expression, au nom du devoir de mémoire, de la lutte contre le racisme et autres. Qui ne voit l’inefficacité absolue de ces lois à endiguer la haine et le terrorisme ? Qui ne voit qu’en limitant la liberté d’expression on met le doigt dans un engrenage qui nous conduit tout droit à la criminalisation du blasphème, donc à la négation de la liberté d’expression ? Surtout, qui ne voit la tragique ironie qu’il y aurait à brider, à brimer, finalement à briser la liberté d’expression au nom même de ceux qui sont morts pour elle ?

Méfions-nous encore des polémiques recuites et purement nominales sur la question de savoir si les musulmans doivent s’intégrer, s’assimiler ou autre. La plupart de ces musulmans sont nés en Europe ; les deux terroristes qui ont décimé Charlie-Hebdo étaient des Parisiens de souche, nés et éduqués en France : on ne fait pas plus français. L’idée même qu’il faille s’intégrer dans une culture a d’ailleurs un fumet collectiviste, castrateur et autoritaire qu’on peut ne pas trouver séduisant. D’autant que cela n’est pas nécessaire. Historiquement, c’est pour vivre en commun sans esprit tribal qu’on a rédigé des constitutions : on se met d’accord sur un certain nombre de valeurs, de règles et de libertés fondamentales, et pour le reste chacun fait à sa guise, y compris dans le domaine religieux. Quant au respect de ce socle, en revanche, on n’accommode pas, on ne cherche pas constamment à composer avec je ne sais quelle frange, secte ou minorité : on se montre, tout au contraire, intraitables. C’est la méthode américaine qui, il faut l’admettre, ne leur réussit pas trop mal. Le modèle français, dont on ne sait d’ailleurs plus trop bien à quoi il correspond, entre assimilation totale (en paroles) et multiculturalisme échevelé (dans les faits), est mort dans les bureaux de Charlie, le 7 janvier 2015.

Concrètement, ce constitutionnalisme en actes implique, par exemple, que tout musulman, sur le sol européen, a le droit de renoncer à l’islam, de se convertir, de se faire athée, et de récuser bruyamment toute référence à la norme islamique. Sur le sol européen, il convient d’accepter sans barguigner que le prophète ne l’est que pour les musulmans ; les autres ayant le droit inviolable et non négociable de considérer Mahomet (570-632) comme un personnage historique, de le figurer, de le caricaturer, de l’injurier si cela leur chante. Celui qui n’accepte pas le socle constitutionnel de notre vivre en commun devrait se donner un autre lieu de vie, plus conforme à ses aspirations, comme le soulignait avec netteté Nouredinne Smaïli, président de l’Éxécutif des musulmans de Belgique (Bel-RTL, 9 janvier).

Appliquons nos lois pénales, elles sont bien suffisantes. Réaffirmons nos libertés, traitons les terroristes avec l’intransigeance joyeuse et professionnelle qui s’impose, et nous gagnerons la partie. « Il n’existe aucune raison objective de nous montrer pessimistes », me soufflait il y a deux jours ma grand-mère, qui eut 17 ans en 1940. La liberté est belle, la liberté est notre civilisation ; elle sera notre salut.


Article publié également par la Libre.be