Après la marche républicaine, des questions en suspens

Marche républicaine 11 janvier 2014 Paris Chalie Hebdo - Credit AcuaLitté (Creative Commons)

Après le bel élan collectif auquel nous avons pu assister, voici une série de questions qui font débat.

Je me réjouis de ce bel élan collectif auquel nous avons pu assister ou participer ces derniers jours. Néanmoins, je poserai ici une série de questions, pour lesquelles je ne prétends pas avoir les réponses. Une base de réflexion, en somme.

Par Johan Rivalland

Marche républicaine 11 janvier 2014 Paris Chalie Hebdo - Credit AcuaLitté (Creative Commons)

Les terribles événements auxquels nous avons assisté ces derniers temps ont donné et continuent de donner lieu à toutes sortes de réactions. Les débats s’enchaînent, des prises de conscience naissent, les élans solidaires se manifestent (et certaines réactions hostiles aussi). Personnellement, j’ai été satisfait de certains échanges que j’ai pu avoir avec des personnes de différents milieux, différentes origines, différentes confessions ou non-religions. Lorsqu’on débat dans la sérénité, le calme, ouvert à l’argumentation de l’autre, il peut en ressortir du positif. Il peut aussi y avoir des enseignements à en tirer.

Je n’entrerai pas, ici, dans des considérations politiques, ni dans du moralisme de bas étage, ce n’est pas l’objet. En revanche, je poserai une série de questions ouvertes qui me taraudent (et ne sont pas forcément nouvelles), et ce sans esprit polémique. Ces questions sont des questions certainement partagées par beaucoup d’autres et dont il conviendrait de débattre. Je n’en pose ici que quelques-unes, qui me viennent spontanément à l’esprit. Il y en aurait certainement bien d’autres.

« Nous sommes en guerre »

La première surprise (si c’en est une) est d’entendre (de la part de nos plus hautes instances) que, ça y est, nous sommes en guerre.

Un air de déjà entendu. Il me semblait me souvenir avoir entendu la même chose en 2001. Une prise de conscience avait eu lieu, nous étions un peu endormis, dans notre bulle, ne nous rendant pas compte de la réalité d’ennemis de notre civilisation qui, eux, étaient déjà en guerre contre nous depuis longtemps. Pourquoi, donc, faire mine de redécouvrir ce que l’on savait déjà ?

L’attitude de déni

rené le honzec après la marche charlie hebdoDans la continuité du point précédent, pourquoi avoir, dans les actes terroristes précédents et récents ayant touché notre territoire national à plusieurs reprises, amoindri l’importance ou la signification de ces actes, arguant un peu trop systématiquement de « problèmes psychologiques » de leurs auteurs, d’actes isolés ou je ne sais quoi d’autre (même si ce pouvait parfois être en partie le cas) ?

Rappelons que le gouvernement Aznar, en Espagne, avait été renversé au cours des élections qui avaient immédiatement suivi les attentats de Madrid du 11 mars 2004, pour avoir menti, sans doute par calcul politique à la veille des élections, sur les véritables commanditaires.

Même si le cas est quelque peu différent et que l’on peut imaginer les raisons pour lesquelles on a eu cette attitude officielle de déni, n’était-on pas là aussi dans une certaine forme de mensonge ?

Et pendant ce temps-là dans le reste du monde ?

Je comprends que nous soyons tous en émoi devant quelque chose qui nous touche au plus près et au cœur de notre société. C’est humain. Mais quid du reste de l’actualité ? Pourquoi ne sait-on plus ce qui se passe ailleurs ? Pourquoi ne consacre-t-on plus, même ne serait-ce que cinq minutes, durant ces quelques jours qui suivent ces événements, à un résumé de ce qui se passe ailleurs dans le monde ?

Il se trouve qu’une fillette de dix ans (!!), au Nigeria, s’est vue poser une ceinture d’explosifs autour de la taille, dont le détonateur a été actionné, faisant 19 morts sur un marché. N’est-ce pas au moins aussi choquant ? Est-ce si banal et anecdotique (et surtout loin de chez nous) pour qu’on n’évoque même pas cette monstruosité, digne de figurer dans toute bonne argumentation face à ceux qui se disent du côté des terroristes ici et susceptibles de basculer dans le camp des fanatiques ?

Une liberté d’expression à géométrie variable

Parmi les débats urgents (et perpétuels sur le présent site, qui peut s’en honorer), celui de la définition de la liberté d’expression. On entre ici dans un débat particulièrement délicat et difficile. Trop souvent, on a le sentiment que cette liberté est à géométrie variable. Et il faut prendre garde à ce que l’on peut dire. Le manque de clarté ou de cohérence sur le sujet peut mettre à mal la cohésion que l’on recherche au sein de la société.

Si je reprends certaines idées que j’ai pu entendre ces temps-ci (et il faut veiller à être cohérent là-dessus si on entend vivre en bonne harmonie), certains vont faire le parallèle entre la mise en cause de la liberté d’expression du journaliste-polémiste Éric Zemmour (qu’on approuve ou désapprouve ses idées, là n’est pas la question) et celle des personnalités de Charlie Hebdo ou d’autres (souvent de gauche ou d’extrême gauche, mais aussi de droite, considérées comme faisant partie des « bien-pensants »). De la même manière, j’ai bien entendu que, en d’autres lieux, certains posent la question, de même, de la liberté d’expression d’un Dieudonné (là encore, quoi que l’on puisse en penser personnellement), mise en parallèle avec des journaux comme celui dont il est question.

Sans donner raison ni aux uns ni aux autres, prenons simplement garde à être bien cohérents dans la définition de la liberté d’expression. Où commence-t-elle, où s’arrête-telle ? Gardons-nous de toute impression dangereuse qui peut être donnée d’une liberté d’expression qui serait à géométrie variable. C’est par là même que l’on risque de diviser, de susciter l’incompréhension, la cacophonie, l’hostilité.

L’appel à l’unité nationale

J’étais ravi d’entendre les appels, dès les premières heures des événements, à l’unité nationale. Je n’en attendais d’ailleurs pas moins. Et tout semblait bien se passer, jusqu’à ce que certains esprits croient bon de commencer à établir des exceptions. Encore une fois, quoi que l’on pense de tel ou tel parti politique ou de telle personnalité, était-ce le moment de mettre à mal cette cohésion (devenue même internationale) en excluant des personnes ou des groupes ? N’était-ce pas tout simplement ridicule et inopportun en un tel moment ?

Gageons que certains sauront s’en souvenir et s’emparer de l’occasion pour retomber, très bientôt, dans l’utilisation politicienne, là où il aurait convenu de cesser de parler de politique et prendre un peu de hauteur.

Gare aussi au soufflet qui retombe et à « l’enthousiasme éphémère ». Souhaitons que l’idée de cohésion nationale (et internationale) demeure, que l’on ne retombe pas trop vite dans nos travers quotidiens.

La question des prisons

Pour finir, et ne pas multiplier les débats (car, je le répète, il y en aurait certainement bien d’autres), quid de la question des prisons ? On en parle depuis si longtemps… Mais qu’est-ce qui est fait, concrètement, pour essayer d’endiguer ce phénomène d’enrôlement, de fanatisation dont on sait qu’il se produit chaque jour dans nos prisons, où l’endoctrinement est pratiqué de manière évidente ?

Tente-t-on, à défaut de pouvoir construire suffisamment rapidement de nouvelles prisons ou de trouver d’autres solutions, quelles qu’elles soient (et là encore, quoi qu’on en pense), de réorganiser, à moyens constants, immédiatement, ces prisons de manière à tenter d’endiguer ou tout au moins réduire ce fléau ? Il est, certes, bien plus facile de poser la question que d’y répondre. Mais j’aimerais savoir ce qui est fait, où en sont les réflexions et les solutions envisagées sur le sujet (pas théoriquement, pas dans le cadre de projets de plus grande ampleur et qui ne verront pas forcément le jour, mais concrètement, plus immédiatement) ? Le savez-vous ? Moi pas.

Pour conclure

La liberté d’expression, telle qu’on la conçoit ou l’observe en pratique, peut parfois attiser les haines. À chacun, il me semble, de faire appel au bon sens pour rester dans la juste mesure (qui n’est, certes, pas facile à délimiter), ne pas blesser, ne pas susciter de réactions d’incompréhension et d’injustice, de déséquilibre (et de ne jamais répondre par la violence).

Nous avons la chance de vivre dans l’un des endroits du monde où la liberté d’expression, fragile par nature, demeure l’un des fondements de notre société. Il faut continuer coûte que coûte à la défendre. À observer beaucoup d’autres lieux, ce n’est pas toujours la chose la mieux partagée. Et, ici-même, les limites de la liberté (pas seulement d’expression) ne sont pas toujours très claires.

C’est un sujet difficile. Mais il m’apparait que cette forme de liberté ne pourra être d’autant mieux défendue que si l’on cherche à favoriser au maximum la connaissance, la réflexion, le développement du libre-arbitre. Face à cela, l’exaltation, très souvent fondée sur la propagande, la manipulation, l’endoctrinement et… l’ignorance. L’éducation joue un grand rôle, on ne le répétera jamais assez. Il faut éviter l’enfermement, le repli sur soi, le communautarisme, et favoriser l’échange, l’écoute, le débat, la réflexion.

Trop souvent on a le sentiment de l’évidence, de ce qui va de soi. Ce qui conduit trop souvent au malentendu, à l’incompréhension, aux amalgames, à la haine. L’explication, la répétition, la connaissance, la confrontation des idées, l’écoute, la patience, le non-rejet, voilà les éléments de base sur lesquels on doit s’appuyer si l’on entend éviter que ne se développent les extrémismes ou fanatismes quels qu’ils soient. Encore des mots qui peuvent sembler creux… et pourtant. Il faut des mots, mais aussi des actes. À chacun d’en être conscient et d’y participer.