Ce que cache le numérique à l’école

école credits gsofv (licence creative commons)

Sans méconnaître les avantages du numérique, tableaux interactifs, tablettes, ordinateurs, comment croire sérieusement que celui-ci va résoudre tous les problèmes ?

Par Jean-Baptiste Noé.

école credits gsofv (licence creative commons)

À lire articles et commentaires ici et là, le rapport au numérique semble à la fois passionnel et irrationnel. Le numérique est présenté comme la seule solution qui pourra résorber tous les problèmes de l’école, réduire l’analphabétisme et réconcilier les élèves avec l’apprentissage. Une telle naïveté laisse pantois les professeurs. Sans méconnaître les avantages du numérique, tableaux interactifs, tablettes, ordinateurs, comment croire sérieusement que celui-ci va résoudre tous les problèmes ? N’étions-nous pas capables d’apprendre à lire et à écrire avant les années 1980 ? On ne niera certes pas les avantages que le numérique peut représenter : projection de cartes, écoute de fichiers audio, communication avec les parents via les plateformes de notes, une simplification s’opère, une facilité se produit. Mais de là à penser que le numérique va résoudre tous les problèmes, c’est là un saut auquel beaucoup de professeurs ne croient pas. Le décalage entre les communications politiques (communes, départements, régions) et institutionnelles (rectorats, académies, État), et les professeurs semblent diverger de plus en plus.

Plus les premiers louent le numérique comme la solution unique pour la révolution de l’école, plus les seconds se montrent perplexes et dubitatifs. Encore une fois, les acteurs principaux paraissent éloignés de la décision éducative. Les études universitaires démontrent l’inutilité du numérique (Université Cergy Pontoise, 2012), les cadres des grandes entreprises informatiques inscrivent leurs enfants dans des écoles sans ordinateur (telle l’école Waldorf dans la Silicon Valley), et même le New York Times reconnaît que Steve Jobs interdisait l’usage des tablettes à ses enfants. Et pourtant, le rouleau compresseur numérique semble inexorable. Accepter la numérisation de l’école, c’est aller dans le sens de l’histoire. Pourquoi un tel décalage entre la pratique et la volonté politique et administrative ? C’est que l’enjeu numérique dépasse largement le cadre pédagogique pour se parer d’autres habits.

Un enjeu politique

L’enjeu est d’abord politique : le numérique permet de paraître. Ce n’est ni mauvaise volonté ni pensée mauvaise si les communes, départements et régions dépensent à tout va pour équiper leurs écoles, collèges et lycées d’outils numériques. Mais la capacité de dépense est une des dernières choses qui restent à l’homme politique pour justifier de son existence. Le numérique a l’avantage d’être visible, d’assurer une communication de premier ordre, de faire moderne, et de singer les autres collectivités qui font de même. Comme dans Obélix et compagnie, si les voisins ont acheté un menhir et en sont très contents, il est normal à son tour d’en acheter un, sans forcément se poser la question de son utilité. À ma connaissance, jamais aucune collectivité locale n’a commandité d’étude sur l’utilité du numérique avant de voter les crédits autorisant l’achat des outils incriminés. Cela aurait pourtant été la moindre des choses quand cette dépense n’est pas obligatoire, qu’elle se chiffre en plusieurs milliers d’euros, voire millions, et qu’elle doit être renouvelées au moins tous les trois ans pour se maintenir à jour de la technologie. Ici, c’est le suivisme qui est à l’œuvre, et l’on n’interroge pas les professeurs, premiers acteurs concernés.

Un enjeu pédagogiste

Le rapport du député Jean-Michel Fourgous1 avait montré l’échec de l’utilisation du numérique à l’école : « En effet, même s’ils considèrent que la pédagogie active, par l’expérience, est l’avenir de l’enseignement, les enseignants ont tendance à utiliser les TICE afin d’être plus efficaces dans leurs pratiques actuelles, traditionnelles, transmissives » Dans une version synthétique du rapport, la mission parlementaire écrit ceci2 : « Le recrutement et la formation des formateurs d’enseignants devraient également être repensés : 34% d’entre eux considèrent que les TICE sont un « plus » dans le développement de l’esprit d’analyse ou de la créativité, 17% dans le développement de la confiance en soi. Cette faible conviction se répercute chez les futurs enseignants, dont moins d’un tiers estime que les outils numériques peuvent être un support pertinent pour aider les élèves rencontrant des difficultés »

Les professeurs sont dubitatifs quant à l’utilité réelle du numérique à l’école. Mais des intervenants extérieurs sont bien décidés à les convaincre, y compris par la coercition. Pourquoi ? Parce que le numérique doit permettre de changer la pédagogie et de changer l’école : « Afin de développer cette compétence [la motivation], il serait nécessaire d’instaurer plus d’évaluation formative positive et moins d’évaluation sommative-sanction ». (p. 8) ou, page 10, « L’important n’est plus de transmettre un savoir formaté. Il faut apprendre à collaborer pour mieux innover et être plus efficace dans ce monde qui s’accélère » et page 143 : « Internet fait évoluer le métier. Il décharge l’enseignant de ses fonctions de répétiteurs. Au XXIème siècle, l’enseignant-leader-manager guide, coache, manage et anime des communautés d’apprentissage. Le webtutorat est une réponse à un besoin de société. Les TICE permettent à l’enseignant de passer du rôle d’acteur aux rôles de metteur en scène, d’auteur et de créateur de contenus. »

Alors pourquoi pas le numérique à l’école, à condition que l’on dise la vérité. Que l’on dise clairement que la transmission des savoirs n’est plus de mise, que l’apprentissage de la lecture n’est plus la norme, que ce qui compte c’est l’accumulation des compétences.

Ainsi l’explique un délégué académique au numérique dans le magazine d’un département4 : « L’objectif est de modifier les pratiques au quotidien pour instaurer, à terme, ce que l’on appelle la pédagogie inversée et rapprochée : plutôt que d’apprendre toute la théorie en classe et faire les exercices à la maison, on inverse le processus pour qu’en classe, on puisse mieux travailler sur ce qui n’a pas été compris. »

Le numérique doit permettre de mettre en place « la pédagogie inversée ». Pourquoi pas. Mais cela a-t-il été clairement expliqué aux parents et aux professeurs, aux élus locaux et aux contribuables ? Ailleurs, le même magazine explique le nouveau rôle du professeur5 : « [Le professeur] est passé du face-à-face au côte-à-côte, laissant l’explication première à la machine pour être plus à l’écoute des besoins individuels de chacun. (…) Le numérique apporte une toute autre approche de la pédagogie. Le professeur se transforme, en classe, en un médiateur entre l’élève et l’outil. »

On comprend alors le goût amer que le numérique peut laisser dans la saveur des professeurs. Outre la débauche d’argent public pas toujours utilement dépensé, c’est aussi la réticence à voir son métier se transformer en si grande profondeur, d’autant que cette transformation est non seulement subie et imposée, mais aussi camouflée derrière des prétextes scolaires vertueux. Le numérique à l’école cache d’autres réalités, dont l’honnêteté voudrait qu’elles soient dévoilées par les acteurs qui les promeuvent.


Sur le web

  1. Rapport de la mission parlementaire de Jean-Michel Fourgous, Apprendre autrement à l’ère numérique, février 2012, p. 124. Ce qui est important dans le titre, ce n’est pas numérique mais autrement.
  2. Synthèse du rapport de la mission parlementaire, p. 12.
  3. Citations extraites de la synthèse du rapport de la mission parlementaire aux pages indiquées.
  4. Yvelines, le magazine du conseil général des Yvelines, n°10, automne 2014, p.29.
  5. Yvelines, le magazine du conseil général des Yvelines, n°10, automne 2014, encadrés pages 28-29.