Le top 10 des organisations qui ont cédé au chantage en 2014

censure.jpg licence CC/ credits Isaac Mao

Top 10 des institutions qui ont cédé aux revendications de groupes divers, renoncé à leur liberté d’expression et ouvert la voie à Sony face à la Corée du Nord.

Par Brendan O’Neil, depuis les États-Unis.
Un article de Reason.

Sony a essuyé de nombreuses critiques après avoir cédé aux mystérieux Guardians of Peace et avoir annulé la sortie du film The Interview. Le studio a certes retrouvé depuis une partie de son épine dorsale en autorisant sa diffusion en ligne ou dans quelques cinémas le jour de Noël, mais l’impact de cette autocensure continue de se faire sentir : Sony Entertainment a été, et à juste titre, critiqué pour avoir voulu retirer une œuvre culturelle au bénéfice d’un groupe de personnes hargneuses et menaçantes.

Cependant, Sony n’est pas la seule à avoir mis en danger la liberté artistique car elle est loin d’être la seule organisation à avoir cédé aux demandes d’autocensures l’année passée. 2014 a été l’année de l’autocensure, l’année où des institutions se sont bâillonnées d’elles-mêmes face à l’injonction « Vous ne pouvez pas dire ça ! ». Voici un top 10 des organismes qui ont cédé aux revendications de groupes divers et ouvert la voie à Sony.

1. ITV2 (Royaume-Uni)

Logo ITV 2 (Tous droits réservés)La chaîne britannique a renvoyé son comédien sexiste Dapper Laughs en réponse à un soulèvement en ligne de vierges effarouchées. Dapper, de son vrai nom Daniel O’Reilly, est un humoriste de 25 ans qui délivrait ses conseils aux hommes d’une vingtaine d’années sur la façon de « débusquer les moineaux » (des femmes) et de « se faire un trou » (coucher). Les commentateurs bien propres sur eux ont organisé des opérations contre sa misogynie. Une pétition en ligne a été lancée, demandant à ITV2 de « supprimer Dapper Laughs », récoltant 62 000 signatures. De façon plus choquante, 44 comédiens ont écrit une lettre ouverte pour dénoncer Dapper, ce qui n’est pas sans rappeler les artistes de la RDA qui dénonçaient leurs confrères moins obéissants à la Stasi.

La pression virtuelle a fini par gagner : en novembre, ITV2 a mis un terme à l’émission de Dapper, et O’Reilly lui-même a fait une apparition dans une émission d’actualités pour s’excuser et confirmer que son personnage Dapper n’apparaîtrait plus jamais en public. Une demande d’excuses publique des plus staliniennes, et exigée par la foule.

2. The Economist (Royaume-Uni)

Logo The Economist (Crédits : The Economist, tous droits réservés)La bible de l’élite du business se targue d’avoir à la fois des tripes et des neurones. « D’après les sondages d’opinion, 100% des lecteurs de The Economist en ont », affirment ses publicités. Mais il semblerait que certaines opinions soient trop portées à controverse, même pour ce magazine. En septembre, après avoir subi des attaques véhémentes sur Twitter et divers blogs, The Economist a pris la décision extraordinaire et orwellienne de « dépublier » un article sur l’esclavage. L’article, une critique du livre d’Edward Baptist The Half Has Never Been Told: Slavery and the Making of America, se désolait qu’il n’y ait pas d’histoire « objective » de l’esclavage qui ne se conforme pas à la vision selon laquelle « tous les noirs (…) sont des victimes, [et] tous les blancs sont des méchants ».

Un point de vue plutôt absurde, nous sommes d’accord, puisque l’esclavage reste un cas assez évident de suprématie blanche sur des victimes noires. Mais en s’excusant de façon abjecte pour l’article, et en le retirant de ses archives officielles, The Economist a fait de lui, et de nous, un otage des gens indignés. Ces derniers ont célébré la réaction de The Economist comme une grande victoire, l’un d’entre eux tweetant : « Il aura fallu une émeute sur Twitter pour que The Economist retire sa recension idiote ». Alors, la prochaine fois que The Economist publie un article qui vous déplaît, lancez une émeute sur Twitter, ça devrait suffire pour vous en débarrasser.

3. Festival of Dangerous Ideas (Australie)

FODI (Tous droits réservés)En août, le Festival of Dangerous Ideas (FODI ou Festival des idées dangereuses), un regroupement annuel de l’élite de gauche australienne qui se déroule à Sydney, a annulé l’intervention d’un conférencier islamique en réponse aux cris des médias et à des plaintes en ligne. L’intervenant, Uthman Badar, devait faire une conférence titrée « Tuer pour l’honneur est moralement justifiable » – un titre provocateur pour une intervention qui devait juste expliquer pourquoi certaines communautés islamistes à l’étranger pensent que tuer pour l’honneur est justifié. Des politiciens se sont plaints, Twitter a failli exploser, et enfin, les organisateurs du FODI ont capitulé en annulant l’intervention sous prétexte que « l’indignation du public » était trop importante. Vous voyez ? Kim Jong-Un (ou celui qui est derrière les Guardians of Peace) n’est pas le seul à utiliser l’indignation pour faire taire tout propos offensant. Les rumeurs selon lesquelles le FODI se nommera désormais le Festival des Idées Considérées Acceptables par les Twittos d’Australie sont encore à confirmer.

4. The Barbican (Royaume-Uni)

Logo The Barbican (tous droits réservés)Que doit faire une galerie d’art quand une foule de 200 personnes se réunit devant ses portes en exigeant l’arrêt d’une exposition ? Le Barbican, à Londres, nous a donné une réponse déprimante : fermer l’exposition. Le Barbican devait accueillir une performance artistique appelée Exhibit B, qui montrait entre autres des acteurs noirs dans des cages. Elle se présentait comme une étude de nos attitudes par rapport à la race et à l’histoire. Mais à la soirée d’ouverture en septembre 2014, un groupe de porte-paroles autoproclamés de la communauté noire britannique a bloqué l’entrée et agité des panneaux et le Barbican s’est lâchement exécuté, fermant l’exposition. Kim Jong-un (ou autre) a peut-être été inspiré dans sa cabale contre The Interview par ce précédent britannique.

5. Time (États-Unis)

Logo Time (Tous droits réservés)Nous sommes tous émerveillés par le manque d’humour impressionnant de la Corée du Nord et de ses fanboys sur Internet qui ne peuvent même pas supporter une blague de Seth Rogen sur leur Guide Suprême. Mais ils ne sont pas les seuls à exiger la censure d’un humour assumé. En novembre, Time a cédé devant les agitations féministes qui se plaignaient de l’inclusion du terme sacré « Féministe » dans son amusant sondage annuel sur les mots tellement agaçants qu’ils devraient être interdits. Après la crise d’hystérie de féministes sur Twitter, Time a publié un mea culpa et ôté le mot « Féministe » du sondage. Eleanor Smeal, de la Feminist Majority Foundation, a dit qu’elle était soulagée que Time « soit revenu à la raison », parce que le mot « Féministe » « ne peut et ne doit pas être moqué ». Comme Kim Jong-Un, qui ne peut et doit pas être moqué non plus par Hollywood.

6. L’université d’Oxford (Royaume-Uni)

Christ Church College (Crédits Toby Ord, licence Creative Commons)Si vous pensez que seules les grandes entreprises soucieuses de leur réputation suppriment du contenu, détrompez-vous. Au sein de l’un des meilleurs lieux d’enseignement du monde – Christ Church College, Oxford – un débat a été annulé en novembre après qu’un groupe de 300 étudiants a menacé de venir « outillés » pour l’empêcher. Pourquoi ? Parce que c’était un débat sur l’avortement, pour lequel les deux intervenants étaient des hommes (dont moi). La faculté a donné raison aux agitateurs étudiants allergiques à la controverse, et annulé le débat pour ne pas menacer la « sécurité mentale » des étudiants. (Mais n’est-ce pas justement la mission d’une université que de chambouler la « sécurité mentale » des étudiants ?)

L’un des manifestants a plus tard écrit dans The Independant que « l’idée que, dans une société libre, absolument tout devrait être ouvert au débat se fait au détriment des groupes marginalisés ». Ce n’est pas bien loin de ce qu’ont dit les Guardians of Peace : que The Interview devait être interdit parce que c’était un cas d’utilisation de la liberté d’expression par les Grands Méchants Américains pour attaquer la pauvre Corée du Nord marginalisée.

7. Opera Australia (Australie)

L'Opéra de Sydney (Crédits Yukka tukka indians, image libre de droits)En juin, Opera Australia a expulsé Tamar Iveri, une cantatrice géorgienne, de sa production d’Othello après les demandes insistantes d’une communauté sur Twitter. La raison de ce renvoi : Iveri a publié une fois quelque chose de négatif sur les homosexuels sur sa page Facebook. Eh oui, il semblerait que les idées maccarthystes selon lesquelles les artistes doivent avoir les mêmes points de vue moraux soient remises au goût du jour. Une pétition en ligne exigeant l’abrogation « immédiate et définitive » du visa de travail australien d’Iveri a obtenu 4698 signatures. Le site Internet de la pétition arbore maintenant un « victoire confirmée », assez proche de ce que Mashable appelle la « victoire terrifiante » des Guardians of Peace.

8. Mozilla (États-Unis)

Logo Mozilla Foundation (Tous droits réservés)En avril, Mozilla a cédé à la pression générale et renvoyé son nouveau PDG, Brendan Eich, après la révélation que – horreur ! – il n’était pas fan du mariage gay. Alors que la foule réclamait sa tête, le site OKCupid appelait au boycott de Firefox en affirmant que « ceux qui cherchent à interdire l’amour et à imposer à la place la misère, la honte et la frustration sont nos ennemis, et nous ne leur souhaitons que l’échec ». Pour faire court, Eich est un ennemi du peuple et devait absolument être expulsé de tout travail de dirigeant, méritant une vie misérable pour avoir osé exprimer la Mauvaise Opinion. N’y aurait-il pas un autre pays, quelque part dans le monde, qui fait disparaître les ennemis de la décence des postes hauts placés ?

9. Edinburgh Fringe (Royaume-Uni)

Edinburgh Festival Fringe (Crédist Festival Fringe Society , licence Creative Commons CC-BY-SA 3.0)Cette rencontre annuelle de comédiens pour un mois de représentations et de débats est considérée comme une fête culturelle libre et ouverte d’esprit. Pas cette année. Un théâtre appelé l’Underbelly a cédé aux revendications de grands noms de la culture qui affirmaient qu’héberger un opéra hip-hop d’une compagnie israélienne était inadmissible. Les acteurs détestent Israël, voyez-vous. Incubator, la compagnie basée à Jérusalem, est financée en partie par le gouvernement israélien et c’était assez pour que des manifestants à keffieh se regroupent chaque jour devant l’Underbelly pour exiger l’annulation du spectacle. Bien sûr, ils n’ont rien dit sur les nombreuses représentations financées en partie par le Conseil des Arts du gouvernement britannique, même si le Royaume-Uni a pris part à plus de guerres et tué plus de gens qu’Israël ces dix dernières années. Il faut dire que les censeurs n’ont jamais été réputés pour leur cohérence. L’Underbelly a capitulé et exilé les Juifs de son théâtre.

10. Les universités américaines

Grand sceau de l'université Brandeis (tous droits réservés)La capitulation de Sony face aux intimidations terroristes étrangères donne l’impression que les appels à la censure n’ont rien d’américains. Pourtant, au cœur de l’université américaine, une nouvelle espèce d’étudiants intolérants et agités, et qui refusent tout débat, exerce des pressions aux cris de « la provocation a assez duré ! » pour faire taire les propos qu’ils n’aiment pas. On annule les invitations de conférenciers dont les propos prêtent à controverse, ou des groupes d’intervention s’assurent de gâcher l’événement. En avril, la Brandeis University est ainsi revenue sur son intention d’offrir un diplôme honorifique à Ayaan Hirsi Ali après qu’un groupe de blogueurs et d’étudiants agités l’ont qualifiée d’anti-musulmane et affirmé qu’il ne serait pas acceptable que Brandeis lui manifeste son soutien. Une femme qui a échappé à la tyrannie à l’étranger se retrouve donc soumise à la dictature morale de son pays d’adoption.

Il me semble donc qu’il est un peu tard pour blâmer l’attitude de Sony. L’auto-censure a été partout présente en 2014, et il nous faut nous engager de façon plus conséquente pour combattre les intolérants, qu’ils soient des acteurs écossais, des féministes occidentales ou des tarés nord-coréens, et affirmer le droit des artistes et des auteurs de penser, dire, et dépeindre ce qu’ils veulent sans nécessiter l’approbation des opinions morales majoritaire ou des minorités en colère. En 2015, assurons-nous que la liberté d’expression valorise les diverses sensibilités individuelles, chaque fois spécifiques.


Sur le web – Traduction : Lexane Sirac/Contrepoints