L’impossible monarchie libérale (I) : La Restauration

Guizot par Daumier credits tygerbelton (licence creative commons)

Cette tentative de fonder une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, de faire un « 1688 » légitime n’a pas réussi à fonctionner correctement.

Par Gérard-Michel Thermeau.

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Comment terminer la Révolution française ? Telle est la question que se pose Guizot, la plus importante figure intellectuelle de cette période qui va de la chute de Napoléon à la fuite de Louis-Philippe. Il ne s’agit pas de refaire 1789 : à ses yeux, l’égalité civile et la société moderne relèvent de l’évolution historique de la civilisation en Europe. Il s’agit de trouver un gouvernement politique stable et libre accordé à cette société nouvelle. Comme le soulignait Royer-Collard dans un discours de janvier 18221 : « la Révolution n’a laissé debout que les individus (…) de la société en poussière est sortie la centralisation (…) En effet, là où il n’y a que des individus, toutes les affaires qui ne sont pas les leurs sont des affaires publiques, des affaires de l’État. » Dès lors, quels freins opposer à l’action de l’État et à l’obéissance des citoyens ?

Si les classes dirigeantes sont d’accord sur la nécessité d’avoir des institutions à la fois monarchiques et libérales, elles ne partagent ni les mêmes sentiments ni les mêmes idées. Les uns sont dominés par la nostalgie de l’ancienne France et rejettent ce que les autres acceptent, soucieux d’une synthèse entre le passé national et 1789. La Restauration et la Monarchie de Juillet illustrent à leur façon ces deux visions irréconciliables. La monarchie de propriétaires devait se révéler un rêve impossible. Loin de terminer la Révolution, les tentatives de réussir un « 1688 » à la française vont contribuer à la revitaliser.

Les épisodes de 1814-1815 illustrent plus que tout long discours en quoi le quart de siècle révolutionnaire et impérial est irréversible et rend impossible tout espoir de « renouer avec la chaîne des temps ». En 1814, les Bourbons ne bénéficient d’aucun appui populaire ou politique. Les Cent Jours illustrent la fragilité du compromis et laissent « voir la vigueur des enracinements idéologiques et politiques2 ». Napoléon lui-même a contribué à consacrer le système représentatif par son alliance avec les libéraux. La toute puissance momentanée de Fouché lors de la seconde Restauration3 « atteste, bien au-delà de son caractère éphémère, à quel point le pouvoir royal est coupé du peuple ».

Les « purs » royalistes, ceux que leurs adversaires vont qualifier d’Ultras, partagent cependant l’illusion que la France était de nouveau royaliste : « les eaux du cataclysme révolutionnaire maintenant retirées, la colère divine apaisée, l’arc-en-ciel de la réconciliation entre le roi et ses sujets va désormais éclairer les destinées du pays4 ».

Les Ultras souhaitent un ordre monarchique et religieux et refusent l’idée même de la Charte. Ils disposent d’une majorité écrasante dans la Chambre dite Introuvable élue en 1815. Cette noblesse de province qui n’a pas pardonné à la grande noblesse d’avoir conduit la monarchie à sa perte en 1789 ne peut accepter un compromis entre l’ancien régime et la révolution : peut-on transiger avec le mal ? Surtout, le principe même d’une constitution écrite, héritage du rationalisme et du volontarisme révolutionnaire, leur fait horreur.

Contre le « régime arbitraire et abstrait » issu de 1789, ils opposent l’expérience des siècles, la notion idéalisée d’une évolution lente conformément aux lois naturelles. Pour eux, la révolution n’a été qu’une parenthèse, un accident malheureux et il s’agit de retrouver la monarchie d’avant l’absolutisme, dans la redécouverte d’un Moyen-Âge idéalisé, âge d’or s’étendant de Saint-Louis rendant la justice sous son chêne au bon roi Henri5. Soucieux des anciennes libertés, ils rejettent sincèrement le despotisme dont ils dénoncent les instruments : la conscription, l’Université6 et la centralisation administrative.

Néanmoins, ils défendent un royalisme parlementaire, voire populaire. En 1815, ils sont les premiers à soutenir que le roi est tenu de prendre ses ministres dans la majorité. Selon La Bourdonnaye, « nier le prérogative de la Chambre, c’est nier le gouvernement représentatif lui-même ». Leurs grands écrivains sont Chateaubriand et surtout le vicomte de Bonald, leurs idées sont diffusées par les journaux : la Gazette de France, la Quotidienne, le Journal des Débats et le Drapeau blanc. Le comte d’Artois, frère du roi, est le chef du parti qui se montre très discipliné à la Chambre, sous l’influence de la société secrète des Chevaliers de la Foi.

Au moment de la première abdication de Napoléon, le marquis de Maisonfort s’étant écrié joyeusement : « Sire ! Vous êtes roi de France », Louis XVIII avait répondu : « Est-ce que j’ai jamais cessé de l’être ? »7

La Restauration paraît renouer en apparence avec l’Ancien Régime, dans le préambule de la Charte, le roi affirme être dans la dix-neuvième année de son règne, revendique toute la légitimité dans la continuité du droit divin, rappelle les « funestes écarts » de la Révolution et « octroie » à ses « sujets » le texte constitutionnel. En réalité le texte est libéral, reconnaissant les principes de 89 : égalité civile devant la loi, les principales libertés et les acquis plus matériels de la période révolutionnaire et impériale, des achats fonciers aux titres nobiliaires récents. Le code civil, l’organisation administrative, le Concordat de 1801 sont maintenus à la grande indignation des Ultras. Loin de remettre en cause l’œuvre de la Révolution, la Restauration contribue à enraciner la centralisation voire la laïcisation de l’État tout en permettant l’acculturation du régime représentatif et parlementaire.

En votant le bannissement des régicides, en célébrant le 21 janvier la mort du « roi martyr » puis Madame Elisabeth, Marie-Antoinette et le duc d’Enghien, les députés font revivre les malheurs de la monarchie, inscrivant la royauté restaurée dans le calendrier de la Révolution comme le note François Furet8 : « cette expiation collective ravive la mémoire de la Révolution plus que la tradition de la monarchie ».

Le décret du 5 septembre 1816 dissout la Chambre introuvable. La loi électorale du 8 février 1817 prévoit des élections partielles pour renouveler par cinquième la Chambre et surtout permet au gouvernement d’agir sur les électeurs aux dépens des Ultras9. Louis XVIII justifie ainsi sa politique auprès de son frère10 : « Le système que j’ai adopté et que mes ministres suivent avec persévérance est fondé sur cette maxime qu’il ne faut pas être le roi de deux peuples, et tous les efforts de mon gouvernement tendent à faire que ces deux peuples, qui n’existent que trop, finissent par en former un seul ».

Mais les Ultras reviennent au pouvoir après le départ de Richelieu en décembre 1821 avant de dominer la « Chambre retrouvée » suite aux élections de 1824. La mort de Louis XVIII (16 septembre 1824) amène sur le trône celui qui passe pour le chef du parti. Le sacre de Charles X (28 mai 1825) achève de donner l’image d’une alliance trop étroite entre politique et religion. L’opposition ne va cesser de jouer sur le thème de l’anticléricalisme pour discréditer le règne, dénonçant l’ultramontanisme, le jésuitisme et le règne de la Congrégation, vue comme une société secrète visant à établir une théocratie. En août 1829, Jules de Polignac devient le chef d’un gouvernement qui s’efforce de rassembler toutes les nuances de la droite royaliste mais qui déchaîne l’hostilité de l’opposition. Pour le Journal des Débats, « voilà encore la cour avec ses vieilles rancunes, l’émigration avec ses préjugés, le sacerdoce avec sa haine de la liberté ».

Pourtant, Charles X, présenté rituellement comme le « paladin infatigable de la Contre-Révolution depuis 178911 » estime l’Ancien régime « impossible, archi-impossible » confiant à son cousin Orléans, le 14 juin 183012 : « moi qui suis plus vieux que vous, et qui ai mieux vu l’ancien régime que vous, je vous dit que s’il était possible il ne serait pas désirable. » Pour le dernier roi Bourbon, « hors de la charte, point de salut ». Les mesures maladroites de Charles X, brave homme mais médiocre politique, donnent à ses opposants l’impression d’un retour à une monarchie chrétienne et absolue. Surtout, l’alliance du Trône et de l’Autel ressuscitait le spectre de la Contre-Révolution. Or, l’Église catholique, au travers des missions, s’était lancée dans la reconquête des esprits à travers un catholicisme de repentance politique condamnant la Révolution française.

Les libéraux forment l’aile marchante de la critique du régime et groupent tous les mécontents de cette politique cléricale et réactionnaire. Sous le nom d’Indépendants, ils rassemblent républicains, bonapartistes et orléanistes. La Maçonnerie les inspire. Le cerveau du parti est Benjamin Constant, le drapeau, Lafayette et le bailleur de fond, Laffitte. Leurs journaux sont le Constitutionnel et le Journal du Commerce. Les romantiques, qui avaient d’abord célébré la catholicité et la monarchie, glissent peu à peu vers la gauche à l’image de Victor Hugo qui écrit dans la préface d’Hernani, dénonçant les « ultras de tout genre », que « le romantisme n’est à tout prendre que le libéralisme en littérature ».

Les Ultras ne sont pas les seuls à se tourner vers le passé : l’histoire est à la mode. En 1818, l’ouvrage posthume de Germaine de Staël, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, qui vise à refaire une seule histoire en amont et en aval de 1789, autour d’une tradition de liberté13, connaît un grand retentissement et pour sa fille Albertine de Broglie, dans une lettre à son ami Barante en 1825, « l’histoire est la muse de notre temps ». En 1823 paraît le premier volume d’une Histoire de la Révolution, qui devait en compter dix, par Adolphe Thiers, où le ton objectif révèle néanmoins les sympathies de l’auteur pour la société nouvelle14. C’est l’historien de la Révolution qui est élu à l’Académie française en 1834 comme Thiers devait le dire dans son discours de réception15 : «  J’ai consacré dix années de ma vie à écrire l’histoire de notre immense révolution ; je l’ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour la grandeur de mon pays ».

Guizot par Daumier credits tygerbelton (licence creative commons)

Guizot reprenant son cours à la faculté en 1820 expose l’histoire des origines du gouvernement représentatif en Europe. C’était tirer les conséquences politiques, sociales et morales de la Révolution française : la victoire de la classe moyenne sur la noblesse et l’organisation du gouvernement représentatif, mouvement de l’histoire irréversible. C’est bien ainsi que l’entend Villèle qui suspend dès octobre 1822 ce cours d’histoire moderne aux accents trop politiques. S’il n’écrit pas d’histoire de la Révolution, Guizot ne cesse de revenir sur le sujet.

En 1816, il note dans la préface de sa traduction d’un ouvrage de Frédéric Ancillon16 : « Il est impossible d’entendre sans effroi tant de gens répéter : « la révolution est finie ». Comme si une révolution pouvait finir à jour fixe et par l’effet magique d’un seul événement ! (…) nous avons déjà vu finir trois ou quatre révolutions et nous en avons vu renaître de nouvelles ». Dans sa brochure de 1820, Du gouvernement de la France depuis la Restauration, il revendique la révolution : « la révolution, amenée par le développement nécessaire d’une société en progrès, fondée sur des principes moraux, entreprise dans le dessein du bien général, a été la lutte terrible, mais légitime, du droit contre le privilège, de la liberté contre l’arbitraire ».

La comparaison avec la révolution anglaise s’est imposée dès 1819 avec l’Histoire de Cromwell d’Abel Villemain tandis qu’en 1826 paraissent conjointement le premier volume de l’Histoire de la Révolution d’Angleterre de Guizot et l’essai de politique historique de Chateaubriand consacré aux Quatre Stuarts destiné à « faire sentir les principales ressemblances et différences des deux révolutions, de la révolution de 1640 et de 1688 et de la révolution de 1789 et de 1814 ». Les libéraux français sont fascinés par le dénouement heureux d’une révolution marquée par le régicide, la surenchère égalitaire, la dictature d’un homme et la restauration du trône.

(À suivre)


Ce texte a été publié initialement dans Mélanges en l’honneur des deux républiques françaises, 2009.

  1.  François Furet, La Révolution 1770-1880 in Histoire de France, 4, Hachette 1988, p. 294.
  2. Jean-Clément Martin in S. Bernstein & Michel Winock, L’Invention de la démocratie 1789-1914, Histoire de la France politique, 3, Points Histoire, Le Seuil 2002, p. 105.
  3. Idem, p. 106.
  4.  René Rémond, Les Droites en France, Aubier 1982, p. 47.
  5. René Rémond, op. cit., p. 56.
  6. C’est-à-dire l’Éducation nationale.
  7. G. de Bertier de Sauvigny, La Restauration, Flammarion 1955, p. 55.
  8. François Furet, La Révolution 1770-1880, p. 286.
  9. G. de Bertier de Sauvigny détaille les pratiques utilisées par l’administration pour influencer les élections : La Restauration, p. 296-297.
  10.  G. de Bertier de Sauvigny, op. cit. p. 149.
  11. Jean-Clément Martin, op. cit., p. 107.
  12.  Guy Antonetti, Louis-Philippe, Fayard, p. 559.
  13. François Furet, op. cit., p. 287.
  14. Son ami Mignet compose une Histoire de la Révolution française beaucoup plus brève parue en 1824.
  15. Pierre Guiral, Adolphe Thiers, Fayard 1986, p. 42.
  16. Laurent Theis, François Guizot, Fayard 2008, p. 307.