Enseigner : un emploi d’avenir ?

Pourquoi les jeunes générations se détournent du métier d'enseignant ?

Par Vincent Feré.

Salle de classe credits Theirstory (licence creative commons)

Faisant sans doute involontairement preuve d’humour, la gauche a embauché dans l’Éducation nationale des « emplois d’avenir » alors que la profession enseignante connaît une dramatique crise de recrutement qui étonne même certains spécialistes de la question comme le sociologue François Dubet. Ainsi, en juin 2014, sur le site Rue 89 déclarait-il : « avec un chômage de 25 %, une telle profession dans la fonction publique devrait attirer. Ce n’est plus le cas et c’est une énigme ». Et Dubet d’écarter l’explication par la faible rémunération des enseignants – « mon sentiment, c’est que le salaire n’est pas fondamental dans la (…) désaffection que nous constatons aujourd’hui » – au motif que « les profs n’ont jamais été bien payés mais la profession avait un prestige indiscutable ».

Certes les faibles salaires ne sont pas la seule explication à la pénurie de professeurs mais ils sont un des éléments qui expliquent le désamour pour une profession jadis enviée et recherchée. Car il ne suffira pas de lui rendre son prestige – comment ? – ni de recruter les enseignants à bac +1 ou bac+ 2 comme le propose Dubet avec un cynisme confondant pour remédier à la crise.

La crise du recrutement

Le Premier Ministre, Manuel Valls, s’est encore félicité dans sa récente interview sur France 2 de l’embauche de 60 000 enseignants, promesse du candidat Hollande pour « réduire les injustices scolaires ». Mais quels enseignants ? Car aujourd’hui plus personne ou presque ne nie l’ampleur de la catastrophe et un politique, héritier de Michel Rocard, ferait bien, sur cette question aussi, de « parler vrai ».

Ainsi le site Rue 89 s’est alarmé en mai dernier qu’avec 4,17/20 de moyenne un candidat soit reçu au concours de professeur des écoles. Lors de la dernière session du CAPES de mathématiques, 50% des postes n’ont pas pu être pourvus, faute de candidats à la hauteur. Dubet le reconnaît lui-même : « ce ne sont plus les meilleurs étudiants (…) et en sciences, ce ne sont non seulement pas les meilleurs, mais ce sont souvent les moins bons » qui passent les concours de recrutement. Ajoutons qu’en raison de la pénurie, les inspections académiques se tournent vers Pôle emploi, en vain. Tous les parents d’élèves savent du reste que les cours ne sont plus assurés partout et tout le temps. Où est la « réduction des injustices scolaires » si l’État, dans l’enseignement public comme dans l’enseignement privé sous contrat, ne peut pas mettre un professeur devant chaque classe ?

Peut-on sérieusement dire que la France est forte de sa démographie et de sa jeunesse si, dans la société du savoir et de la connaissance, elle n’est pas capable de lui donner une formation et partant de recruter ceux dont c’est la charge ? La société française n’a sans doute pas pris conscience qu’enseigner est devenu un métier comme les autres et que la crise du recrutement renvoie à une désacralisation probablement irréversible de la profession.

Un métier comme les autres

La Troisième République avait sacralisé l’école, en faisant un pilier du « modèle républicain » (S. Berstein). Elle portait ses valeurs et devait tenir ses promesses, notamment l’ascension des « couches sociales nouvelles » chères à Gambetta, fils d’épicier devenu Président du Conseil. L’enseignant se voyait donc investi d’une haute mission, une mission sacrée en quelque sorte, pour laquelle, clerc laïc, il avait la vocation. La profession a ainsi eu son heure de gloire qui a duré jusqu’aux années soixante. La rémunération relativement faible d’alors – encore qu’il faille distinguer entre l’instituteur et l’agrégé – n’entraînait aucune désaffection pour le métier. Au contraire, très vite s’est constitué un corps enseignant, une sorte de société avec ses codes, ses valeurs, finalement peu ouverte et recrutant en vase clos : on était enseignant de génération en génération. Or aujourd’hui, note justement Dubet, les enfants de professeurs sont ceux qui « souhaitent le moins le devenir ». Quel symptôme plus éclairant de la crise du métier ? Un métier dont les conditions d’exercice se sont dégradées à tous points de vue et dont l’attractivité subit les conséquences de la désacralisation de l’école, le « déclin de l’institution » dirait Dubet.

Enseigner est ainsi devenu une profession comme les autres. Et à choisir, étant donné le niveau d’étude exigé et les salaires proposés, le symbolique ne compensant plus le matériel, la jeunesse préfère se tourner vers d’autres professions. On ne peut donc pas écarter d’un revers de la main la question des salaires comme le fait Dubet au prétexte qu’ « aujourd’hui un ménage de jeunes enseignants, avec deux salaires (sic) et avec une sécurité de l’emploi totale ne démarre pas dans la vie dans les pires conditions ». Le professeur certifié a un salaire d’embauche de 1640 euros nets quand le diplômé d’une école de commerce de province commence avec 2300 euros nets en moyenne. Quant à l’agrégé, avec 1856 euros nets, il a tôt fait de comparer son sort avec celui d’un diplômé de Sciences-Po Paris et ses 2940 euros nets – l’écart entre les deux a plus que doublé en 20 ans ! Ne parlons pas des perspectives de carrière, presqu’inexistantes pour le professeur qui, certifié, devra attendre 27 ans de bons et loyaux services, si seulement il a la chance d’être inspecté régulièrement et de franchir les échelons de la grille de salaire au « grand choix », pour pouvoir prétendre au salaire du « sciences-po » débutant !

Il va donc falloir que l’Éducation nationale et la société dans son ensemble comprennent qu’on ne fera pas revenir les jeunes vers le métier d’enseignant sans leur proposer des conditions de travail et des perspectives de carrière satisfaisantes car, devenu un métier comme un autre, il est en concurrence avec d’autres, plus attractifs.

Les remèdes à la crise

Certains faux remèdes sont à écarter, à commencer par la sanctuarisation de l’école. N’en déplaise aux réactionnaires de tous bords, on ne rétablira pas l’école de Jules Ferry dans une société où le savoir est partout et l’école va au contraire devoir admettre que certaines de ses missions sont des missions partagées, avec la famille et avec l’entreprise notamment. Le prestige particulier de l’enseignant lié à sa fonction quasi religieuse ne reviendra pas.

Changer l’âge de recrutement comme le suggère François Dubet ne règlera pas davantage le problème de fond : pourquoi serait-on davantage tenté de s’engager dans l’enseignement à 20 ans qu’à 23, même si l’on est « d’origine populaire » comme il le prétend ? La solution cynique de la gauche serait-elle donc de recruter des jeunes gens de milieux défavorisés trop heureux, croit-elle, de gagner plus que le SMIC ? Car plus encore que le salaire, c’est probablement le statut archaïque – il a plus de 60 ans pour les professeurs du secondaire – qui constitue aujourd’hui un frein. À l’heure de la « discontinuité » (Jean Viard), quel jeune a aujourd’hui envie de s’engager pour un emploi qui sera le même pendant 45 ans, avec un déroulement de carrière entièrement prédit par le concours qu’il a réussi – ou pas – à 20 ou 23 ans et pas du tout par son implication et ses réussites professionnelles. Il faut sans doute changer le mode de recrutement et de formation des enseignants ; il faut sûrement revoir entièrement les conditions d’exercice de leur métier et leurs perspectives de carrière, n’en déplaise aux conservatismes syndicaux.

Et si la crise du recrutement était finalement une chance pour l’avenir de l’Éducation nationale ?


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