L’Europe condamnée à réussir ? Retour sur les élections

Jean-Claude Juncker (Crédits : European People's Party EPP, licence Creative Commons)

Jean-Claude Juncker condamné à réussir sous peine de voir lors du prochain scrutin les Européens se détourner définitivement de l’Union.

Par Corinne Deloy.
Un article de Trop Libre.

Jean-Claude Juncker (Crédits : European People's Party EPP, licence Creative Commons)

Aucune baisse de la participation n’a été enregistrée lors des élections européennes des 22-25 mai derniers, une première depuis 35 ans. La participation est néanmoins restée faible : 42,54% et seulement 28% parmi les moins de vingt-cinq ans. Selon l’enquête réalisée auprès des Européens par l’institut TNS Opinion au cours du mois suivant le scrutin, cette stabilité n’est pas due à un regain d’intérêt ou d’enthousiasme des citoyens des vingt-huit pour l’Union européenne. Les votants, quant à eux, ont rempli leur devoir civique, d’abord par sens du devoir ou par habitude puis, loin derrière, pour soutenir un parti politique précis. Fait notable de l’enquête post-électorale de 2014 : la hausse de la proportion de personnes déclarant avoir souhaité exprimer par leur vote leur désapprobation à l’égard de l’Union européenne (7%, + 5) ou de leur gouvernement national (10%, + 5).

De même, l’opposition aux vingt-huit n’est pas la raison principale de l’absence de mobilisation : seuls 4% des abstentionnistes disent avoir boudé les urnes pour cette raison et 8% parce qu’ils sont insatisfaits de l’Union.

La méfiance ou l’insatisfaction à l’égard de la politique (23%, – 5 points par rapport à la précédente en quête du même type réalisée en 2009) est le premier motif mis en avant par les abstentionnistes pour expliquer leur choix. Un cinquième d’entre eux mentionnent leur manque d’intérêt pour la chose publique (19%, + 2).

Chose intéressante, plus de la moitié d’entre eux se déclarent attachés à l’Europe (56% pour près des trois quarts des votants – 72%).

La majorité des Européens (57%, + 5) affirment avoir été suffisamment informés pour se prononcer au scrutin européen et les deux tiers (65%) d’entre eux disent avoir lu, entendu ou vu des messages les incitant à voter.

Des institutions européennes considérées comme de plus en plus lointaines

europe rené le honzecLa succession de José Manuel Barroso a peu intéressé les Européens. L’adoption du traité de Lisbonne, en 2009, oblige le Conseil européen à tenir compte des résultats des élections des députés de Strasbourg au moment de choisir le président de la Commission européenne. Chaque parti européen avait donc présenté son propre candidat à ce poste pour le scrutin de mai. La personnalisation du scrutin européen est toutefois demeurée faible et seules 5% des personnes interrogées ont indiqué s’être prononcé en tenant compte des candidats à la succession de José Manuel Barroso, dont 12% des Autrichiens et 10% des répondants dans les deux pays dont étaient issus les deux principaux candidats en lice, l’Allemagne, patrie de Martin Schulz (Parti socialiste européen, PSE), et le Luxembourg, pays de Jean-Claude Juncker (Parti populaire, PPE).

Les Européens, et notamment ceux des États membres les plus affectés par la crise économique (Espagne, Grèce, Portugal, Italie, France), se montrent de moins en moins confiants dans les institutions européennes. Une majorité d’entre eux (52%) – et 43% des personnes ayant participé au scrutin des 22-25 mai derniers – expriment leur méfiance (+ 12 points par rapport à 2009).

Le recul de la confiance est important dans les pays du Sud de l’Union : – 25 points par rapport à la précédente enquête de 2009 en Italie (35%) ; – 24 au Portugal (34%) ; – 21 en Espagne (38%) ; – 18 à Chypre (48%) et – 12 en Grèce (39%). Une majorité d’Européens estime également que le Parlement de Strasbourg pour lequel ils étaient appelés à voter en mai dernier ne prend pas correctement en compte leurs préoccupations (54%, + 13 points en cinq ans). Une opinion en progression de 35 points au Portugal, 34 en Espagne, 28 à Chypre mais aussi de 32 points en Slovaquie.

De même, le sentiment d’attachement à l’Europe est plus faible parmi les répondants grecs (41%, – 12), chypriotes (41%, – 15) et italiens (45%, – 14) qu’en moyenne des vingt-huit (62%). Enfin, le pourcentage des personnes déclarant se sentir citoyens européens recule dans les Etats du Sud : respectivement 46% (- 17) en Grèce ; 52% (- 19) à Chypre et 45% (- 16) en Italie pour 63% de l’ensemble des Européens.

L’opposition à l’Union européenne progresse de façon alarmante en Italie, et notamment parmi les plus jeunes (moins de vingt-cinq ans). Les trois quarts d’entre eux (75%) considèrent que le Parlement de Strasbourg ne prend pas en compte les préoccupations des Européens ; trois sur dix (29%) font confiance aux institutions de Bruxelles et quatre sur dix (39%) disent se sentir citoyens européens, soit deux fois moins qu’en moyenne de l’Union (70%). La péninsule, aujourd’hui en pleine récession (44% des jeunes sont au chômage), figurant jusqu’à il y a peu parmi l’un des États membres les plus europhiles, est actuellement en plein doute. Le populiste Beppe Grillo, avec lequel la Ligue du Nord se dit aujourd’hui prête à s’allier, souhaite organiser un référendum sur l’euro. Mais la gauche italienne n’est pas en reste et plusieurs de ses responsables ont récemment évoqué une éventualité de la sortie de Rome de la monnaie unique.

A contrario, on notera avec intérêt, avant le référendum (prévu en 2017) sur l’avenir du Royaume-Uni dans l’Union, que pour la première fois, le sentiment de citoyenneté européenne est majoritaire parmi les Britanniques, dont la moitié se sentent citoyens de l’Union contre 37% il y a cinq ans. De même, 47% se déclarent attachés à l’Europe (+ 13).

L’Europe condamnée à réussir

Lors de leur vote, les Européens se sont mobilisés sur les questions socioéconomiques : en premier lieu le chômage (37%) puis la croissance (41%). Fort logiquement, les répondants des États membres les plus fortement affectés par la crise économique ont cité le chômage en plus grand nombre (et de façon beaucoup plus importante que cinq ans auparavant) : Grèce, 73% (+ 13) ; Chypre (67%, + 28) ; Espagne (66%, + 1) et Italie (65%, + 29). La question de l’emploi progresse parmi toutes les catégories professionnelles et dans l’ensemble des classes d’âge. Plus de la moitié des plus jeunes (56%) la mentionnent, dont les quatre cinquièmes des Chypriotes (81%), des Irlandais (80%) et des Grecs (78%), les trois quarts des Espagnols (75%) et des Italiens (72%) et encore les deux tiers des Français (64%).

Troisième enjeu mentionné par les Européens : l’immigration, citée par près d’un quart des personnes interrogées (23%) et donc en forte progression (+ 7 points, en hausse dans dix-neuf des vingt-huit Etats membres). Cet enjeu a été important pour les Maltais (43%), les Britanniques (42% ; + 21 points), les Suédois (31%, + 20), les Italiens (30%), les Allemands et les Autrichiens (27% dans les deux cas, + 15 pour les premiers), les Belges (25%, + 6).

L’érosion de la confiance dans les institutions européennes et, par conséquent, du soutien au projet européen est d’autant plus grave que, comme le montrent les enquêtes d’opinion, les citoyens du vieux continent pensent que leur avenir passe par l’Union. Pragmatiques et très affectés par les conséquences sociales de la crise économique, ils veulent que les politiques les entendent et proposent des solutions efficaces à leurs problèmes.

Le nouveau président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a récemment offert de remplacer la troïka par une structure plus démocratique et plus légitime, fondée sur des institutions européennes davantage contrôlées aux niveaux européen et national. Il a également proposé la mise en place d’un plan d’investissement de 300 milliards d’euros (sur trois ans) en faveur d’investissements privés et publics. « Un vingt-neuvième État membre est en train de se constituer : l’État de ceux qui n’ont pas d’emploi. J’aimerais que ce vingt-neuvième État membre soit réintégré parmi les autres » a-t-il récemment déclaré. Le diagnostic est posé, la volonté esquissée, reste maintenant à agir.


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