Poutine, le Terrible

Poutine (Crédits : Platon, CC-BY-NC-SA 2.0)

Vladimir Poutine s’est désormais réincarné en tyran slavophile, figure connue de l’histoire russe.

Par Guy Sorman

Poutine credits Platon (licence creative commons)

Il faut avoir rencontré Vladimir Poutine pour prendre la mesure du personnage. Ayant eu ce privilège, pour la première fois et la seule, un homme d’État m’a inspiré une véritable peur physique. La mise en scène de Poutine par lui-même a sans doute contribué à ma frayeur, mais la théâtralisation du personnage révèle sa nature et ses intentions. On sait, par les médias, que le Président russe cultive son corps, à force de gymnastique et de chirurgie esthétique : le résultat n’en est pas moins troublant, il en exsude des vibrations négatives qui font reculer d’instinct.

On connaît moins la mise en scène qui accompagne l’arrivée de Poutine : en retard, toujours, et son départ, en avance toujours, et impromptu. Une cohorte le précède, sélection de grandes jeunes femmes blondes et stéréotypées dont on devine la préparation militaire dissimulée derrière des allures de vamps. Suit une cohorte de gardes du corps plus classiques mais sélectionnés sur des critères inspirés de quelque production hollywoodienne. Le regard de Poutine est froid, l’œil presque vitreux. Il ne regarde pas son interlocuteur, ni ne lui parle vraiment : il s’adresse à une assemblée imaginaire, située en-delà du public réellement présent. Et Poutine parle, parle, enivré par son propre discours. Puis s’éclipse, sans courtoisie. Staline au moins prenait le temps de trinquer avec ses convives.

On devine que le comportement de Poutine au Kremlin ne saurait être différent de la scène ici relatée à Paris. Poutine nous laissa effarés ou inquiets : si nous étions russes et à Moscou, nous aurions été terrifiés.

De cette mise en scène de Poutine par lui-même devrait-on en tirer quelque enseignement sur ses projets en Russie et en dehors ? Il me semble que oui parce que les pièces sur l’échiquier se mettent progressivement en place : elles dessinent une stratégie, relativement récente, mais sans doute définitive si nul ne s’y oppose. Une opposition qui ne saurait provenir que de l’extérieur puisque à l’intérieur, toute résistance a été achetée ou anéantie. Stratégie récente, parce que Poutine Premier, de 2000 à 2008, avant son retour à la  Présidence en 2012, parut tenté par l’État de droit, un respect minimum pour la Constitution et pour ses concitoyens : les profits inouïs du gaz, du pétrole et des matières premières autorisèrent Poutine Premier à améliorer le confort des Russes et d’envisager une modernisation économique. Mais les ressources se sont taries et rien n’a été investi dans cette modernisation d’un pays qui, en dehors de la façade moscovite, se délabre.

Poutine Second s’est donc réincarné en tyran slavophile, figure connue de l’histoire russe. Pour s’inscrire dans cette histoire et rester au pouvoir, Poutine a choisi la guerre. Non pas une guerre impériale de type soviétique, car le Poutinisme n’est pas une idéologie universaliste : le Poutinisme slavophile qui exalte la différence et la supériorité russe sur les Européens veules et corruptibles (ce qui n’est pas forcément mal vu) ne vaut que pour les Russes. La guerre, directe ou par procuration, ne vise pas à restaurer les frontières de l’Union soviétique, mais celles d’un soi-disant espace russophone. L’annexion de la Crimée et de l’Ukraine orientale, et de la Transdniestrie en perspective, tend à reconstituer cet espace mythique. Cet espace peut aisément être dessiné en englobant les communautés russophones, une diaspora linguistique dispersée sur les marches de feu l’Empire, comme au Kazakhstan et dans les Pays baltes. On comprend l’angoisse des Lettons, sachant que les Russophones sont majoritaires à Riga et ne bénéficient pas des mêmes droits que les Lettons de souche : il faut, par exemple, parler le letton, ou l’estonien en Estonie, pour accéder à la fonction publique. Ce qui autorise Poutine, mêlant les époques et les circonstances, à invoquer la sécession du Kosovo, le référendum écossais, voire le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tel qu’il apparut (souvent contre l’Empire russe) au XIXe siècle et, au XXe siècle, dans la rhétorique de la décolonisation.

Bien des mouvements nationalistes en Europe sont en sympathie avec ce retour au sang, au sol, à la terre. Poutine compte quelques alliés idéologiques en Occident sans négliger les entreprises capitalistes prêtes, comme le disait Lénine en 1919, « à vendre la corde pour les pendre ». Face à cette machine de guerre désormais en action, la résistance occidentale est anémique. On entend bien, chez Angela Merkel en particulier, que Poutine II remet en cause l’ordre international, fondé sur le droit et non pas sur la race. N’est-ce pas un discours abstrait à l’usage des peuples pas forcément lecteurs assidus de la Charte des Nations unies ? Et l’Occident – en dehors des Américains post Obama peut-être – étant devenu pacifiste, se réfugie derrière des sanctions appliquées mollement et trahies allègrement, par les entreprises pétrolières, entre autres. Pas de quoi arrêter Poutine : donc Poutine ira jusqu’au terme de son ambition.

Mikhaïl Gorbatchev, commémorant il y a peu (avec quelque regret sans doute) la disparition du Mur de Berlin, exprimait sa crainte d’un retour à la Guerre Froide. Pourquoi Froide ? On meurt chaque jour à Donetsk : les tirs et bombardements sont réels. Et comme l’observait Soljenitsyne, les victimes ultimes des tyrans russes, en tout temps, seront toujours les Russes. Aider vraiment les Russes exigerait d’arrêter Poutine II, maintenant.

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