Bitcoin à la rescousse

bitcoin (Crédits Zach Copley, licence Creative Commons)

Hollande passe de la pluie au déluge, Nabilla du plastique à la taule, mais ce n’est pas parce que l’actualité française se remplit à toute vitesse des frasques de nos stars de télé-réalité qu’il ne se passe rien ailleurs. L’actualité économique et monétaire récente me donne à ce sujet l’occasion de revenir un peu sur l’état de l’art en matière de crypto-monnaies en général et sur Bitcoin en particulier.

Il faut dire que, question marché des changes, c’est un peu le monde des bidouilles et des carabistouilles.

Alors qu’il y a quelques années, on découvrait que le marché des taux (le LIBOR) était salement truqué, alors qu’il y a quelques mois, on apprenait (pas trop surpris pour ceux qui suivent ces colonnes) que le marché de l’or était lui aussi suffisamment opaque pour offrir toutes les possibilités de manœuvres de grandes institutions afin d’en manipuler les prix, on s’aperçoit à présent que le marché des monnaies est tout autant que les précédents truqué soumis aux aléas humains de l’honnêteté fluctuante. C’est avec une relative discrétion que la presse nous aura appris que nos amis banquiers, égaux à eux-mêmes, se trouvaient impliqués dans des opérations de manipulation systématique sur le marché des changes, implications qui ont conduit les régulateurs financiers américain, britannique et suisse à condamner ce mercredi 12 novembre six grandes banques à une solide amende de 4,2 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros).

Normalement, cette nouvelle aurait largement dû déclencher un vent de panique et des cris outrés de la part d’à peu près tout le monde. Mais à la faveur de petites actualités locales plus intéressantes (Fillon, Jouyet, Sarkozy et Hollande se chamaillant bruyamment), à peu près personne n’aura cru bon d’épiloguer sur le sujet. C’est dommage parce que ces manipulations de cours illustrent à quel point il devient de plus en plus simple à des organismes, totalement en cheville avec les États (et les Banques centrales, ici), de truquer des marchés à leurs seuls profits.

Mais le plus drôle, ici, est de constater que ce que font les traders au sein d’une conspiration, les États le font ouvertement, au su et au vu de tout le monde, et sous les applaudissements du public qui n’y comprend rien et qu’on aura pris soin de laisser dans l’ignorance la plus crasse. En effet, pendant que quelques banques jouent avec les monnaies en se sucrant au passage, les Etats font exactement la même chose avec leur propre monnaie, soit pour relancer une inflation qui n’en finit pas de ne pas arriver, soit pour la dévaluer discrètement et, comme avec un petit fix de mauvaise qualité, retrouver une compétitivité artificielle de quelques mois et prétendre avoir agi pour l’emploi, la croissance et les chatons affamés. Ainsi, les efforts pour saboter la valeur des monnaies fiat commencent à payer puisque l’euro s’aplatit mollement devant le dollar, tout comme le yen.

Et ces manipulations monétaires des apprentis-sorciers keynésiens ne sont pas prêtes de s’arrêter puisque Mario Draghi l’a clairement expliqué : le Conseil des gouverneurs de la BCE dont il est le président a unanimement décidé, jeudi 6 novembre 2014, d’injecter 1000 milliards d’euros de liquidités supplémentaires dans le circuit monétaire de la zone euro pour soutenir la croissance.

draghi whatever it takes

Lorsqu’on lit ceci, on ne peut aboutir qu’à la conclusion que l’ensemble du marché est sous un contrôle parfait, tenu qu’il est d’un côté par des banques intègres et transparentes, et de l’autre par des institutions sérieuses et pondérées qui ont à cœur le souci du bien-être général. Forcément, tout va bien se passer.

D’ailleurs, les monnaies fiat ont tellement le vent en poupe que plusieurs acteurs majeurs, comme la Chine et la Russie, ont décidé de montrer leur totale confiance dans la reine d’entre elles, le dollar. C’est ainsi que les Chinois ont récemment signé (là encore, dans la discrétion d’une presse qui avait d’autres Nabilla à fouetter) des accords de swaps avec le Canada et le Qatar, ce qui, si cela ne s’appelle pas officiellement « dédollarisation », en a furieusement la couleur, l’odeur et la saveur. Quant aux Russes, ils ont décidé de se passer de Swift, ce réseau interbancaire d’échange de fonds international, en mettant en place leur propre système. Pour rappel, ils se passent déjà fort bien du système GPS américain, et il n’est pas invraisemblable de penser qu’ils parviendront à réitérer la même chose avec ce nouveau réseau.

bitcoin logoParallèlement à ces nouvelles tout à fait rassurantes dans le monde merveilleux des monnaies en papier, celui des monnaies cryptographiques continue son petit bonhomme de chemin. Peut-être est-ce dû au fait qu’au contraire du papier étatique, qui impose sa valeur par la force et l’interdiction de toute concurrence, les monnaies numériques partent du principe qu’on ne peut jamais faire confiance à un tiers pour stocker de la valeur. Franchement, avec la solidité de nos États et l’honnêteté de nos banquiers, on se demande où les créateurs de ces monnaies sont allés chercher des principes aussi pessimistes…

En tout cas, c’est peut-être à cause de ces principes que Bitcoin (tant la monnaie que son protocole et l’idée qui le sous-tend) gagne tous les jours un peu plus de notoriété et d’appuis de gens qui ont une vision du monde un peu plus large que celle offerte par nos gouvernants. Ainsi, Bill Gates, qui n’a sans doute aucun mal à comprendre la nature extrêmement disruptive (voire « dévastatrice » comme l’envisage ce récent article paru sur Contrepoints) de cette innovation, a récemment exprimé son enthousiasme vis-à-vis de la monnaie numérique :

« Bitcoin shows how cheap it can be. Bitcoin is better than currency in that you don’t have to be physically in the same place and of course for large transactions, currently, it can get pretty inconvenient. »

Et il n’est pas le seul à comprendre les implications profondes de cette invention. Certains sont même prêts à partir à l’aventure entrepreneuriale avec Bitcoin. C’est le cas d’Eric Larchevêque, l’un des fondateurs de la Maison du Bitcoin, récemment interviewé par La Tribune et qui explique ainsi :

« Le bitcoin constitue une rupture technologique comme l’a été Internet. À mon sens c’est véritablement le point de départ d’une nouvelle révolution industrielle. Le protocole mathématique qui le régit est d’une fiabilité absolue. Il permet d’imaginer une nouvelle donne financière, bien au-delà du concept de monnaie. C’est une alternative au système financier actuel, une manière concrète pour le citoyen de devenir sa propre banque en évitant tout intermédiaire. »

Si je ne partage pas tout à fait son assurance sur la fiabilité du protocole (il est suffisamment sûr, certes, mais le croire d’une fiabilité absolue me paraît pour le moins hardi), je rejoins l’opinion émise que les principes sous-jacents offrent un terreau propice à une importante révolution technologique, tout en notant, comme le fait du reste France-Bitcoin, que ces nouveaux services périphériques à la blockchain (vote électronique, gestion de propriété privée, preuve documentaire, etc…) nécessiteront toujours que celle-ci soit étroitement associée à une création de valeur monétaire.

Quant à la prise de conscience que Bitcoin peut modifier drastiquement la façon de comprendre la monnaie, elle s’étend doucement parmi la population, à commencer bien sûr par les sbires de l’Etat qui, sans trop comprendre comment ça fonctionne mais sentant bien une menace sur leur pré-carré, tâtent le terrain à coup de petites questions parlementaires discrètes, histoire de sortir de la bonne grosse régulation le moment venu.

Ailleurs dans le monde, c’est le même mécanisme : Bitcoin apparaît petit-à-petit pour ce qu’il est, à savoir une disruption fondamentale de l’idée qu’on peut se faire d’une monnaie, une alternative crédible à ce monopole d’État et sur laquelle il ne pourra techniquement pas avoir d’emprise sauf à contrôler Internet lui-même au-delà du raisonnable. Et forcément, ça l’irrite et ça déclenche chez lui les habituelles démonstrations de mauvaise humeur.

When in doubt, inflate !

Au passage, pour un bricolage numérique qui a longtemps été vu comme incapable de faire la moindre ombre aux monnaies officielles, on s’étonnera de voir les États monter aussi rapidement dans les tours … Mais voilà : tant les banques que les politiciens commencent à comprendre que le monde qui s’ouvre à présent n’est vraiment plus tendre pour eux. En effet, pour chaque service qu’une banque rend, il y a maintenant au moins une technologie qui peut le faire mieux, plus vite et moins cher. Et pour chaque pouvoir que l’État prétend avoir, il en est déjà de même pour une partie et l’avenir de ce qui reste est tracé.

Bref, si peu peuvent se permettre d’affirmer de quoi l’avenir sera fait, et encore moins en ce qui concerne Bitcoin, en tout cas, les récents développements, tant du côté européen avec ces nouvelles injections que du côté chinois avec ces nouveaux accords de swaps, n’augurent rien de bon pour les monnaies fiat comme l’Euro et le Dollar. L’euro, en baisse marquée, ne séduit plus face au dollar, et ce dernier n’inspire manifestement plus confiance aux Chinois.

À mesure que les applications innovantes se multiplient pour utiliser aussi bien la monnaie numérique que son épine dorsale, la blockchain, la position prudente consiste donc à conserver ouverte toutes les options, y compris celle d’une utilisation croissante de Bitcoin par les individus, notamment pour se prémunir des bidouilles de plus en plus dangereuses des États et de leurs dirigeants sur les monnaies qu’ils nous imposent.

On doit surtout conserver à l’esprit les performances historiques de la monnaie fiat, pour laquelle l’Histoire a démontré plus d’une centaine de fois qu’elle retombe toujours à sa valeur intrinsèque, zéro.
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