Qui est de droite, qui est de gauche ? On s’y perd.

Droite versus gauche (Crédits : Justin Trudeau, CC-BY-NC-ND 2.0)

On croit à tort qu’il revient à la droite de créer des richesses et à la gauche de les redistribuer.

Par Guy Sorman.

droite-gauche credits justin trudeau (licence creative commons)

La distinction droite-gauche est universelle mais à peu près indéfinissable. Pour ajouter à la complexité, versons une nouvelle pièce au dossier : la révolte en cours des étudiants de Hong Kong qui s’inspirent et se réclament des Indignés de Madrid comme du mouvement Occupy Wall Street à New York, il y a trois ans. Où situer ces rébellions sur une échelle droite-gauche ?

La réponse des autorités communistes chinoises aux protestataires qui réclament des élections démocratiques est mémorable. Excluant de dialoguer avec les étudiants, Leung Chun-ying, le Chef de l’exécutif de Hong Kong, désigné par Pékin, a convoqué la ploutocratie locale, les entrepreneurs dont la fortune dépend de leur relation avec le Parti. Il leur a déclaré, sans nuances, que la démocratie amènerait les « pauvres » au pouvoir, la moitié des électeurs de Hong Kong disposant d’un revenu inférieur à 1 200 $ par mois. Ceux-ci exigeraient des politiques « sociales » comme le relèvement du salaire minimum et une redistribution de type européen : la démocratie serait donc nuisible pour les « affaires », tandis que le Parti communiste garantit que les riches le deviendront plus encore.

Leung a exprimé pour la première fois en public, ce que les dirigeants de Pékin laissent entendre par allusion : le capitalisme d’État en Chine est fondé sur l’écrasement des pauvres. La nouvelle classe moyenne chinoise, environ deux cent millions de personnes, qui constituent le socle du Parti communiste, est hostile à la démocratie par crainte qu’elle ne conduise à une certaine solidarité sociale. Mais le Parti communiste chinois n’est-il pas de gauche ?

Aux États-Unis, Paul Krugman, le maître à penser de la gauche démocrate, a invoqué le cas de Hong Kong dans le New York Times pour en conclure que le Parti Républicain américain était le défenseur de la ploutocratie contre le Parti Démocrate, favorable à la redistribution. La comparaison avec la Chine laisse perplexe puisque le Parti Républicain est de droite, qu’il est en ce moment majoritaire et que la moitié des Américains ne sont pas des ploutocrates. En fait, Krugman commet la même erreur, délibérée ou inconsciente, que Leung, laissant croire que l’on vote en fonction de sa fortune : un déterminisme archéo-marxiste, historiquement faux. Les marxistes, conscients de cette contradiction, ont toujours tenté de la dépasser en expliquant qu’un « pauvre » qui vote à droite est « aliéné », ignorant ce qui serait si bon pour lui. Sans poursuivre ce débat psychanalytique usé, demandons-nous plutôt, de manière concrète, qui agit plus pour la prospérité et la solidarité : la droite ou la gauche ?

En Chine c’est clair, la gauche déclarée est au service d’une minorité enrichie. Mais en Europe ou aux États-Unis, la droite parce qu’elle est favorable à l’entreprise et à l’économie de marché est incontestablement un moteur historique de la prospérité pour tous : Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Helmut Kohl, José Maria Aznar, Nicolas Sarkozy furent tous des progressistes en économie.

contrepoints 896 Hollande droite gaucheReviendrait-il à la droite comme on l’entend souvent (tous les lieux communs ne sont pas nécessairement exacts) de créer des richesses et à la gauche de les redistribuer ? Ce partage des rôles est historiquement inexact. Les premiers systèmes de solidarité sociale furent créés en Allemagne à la fin du dix-neuvième siècle, par un gouvernement de droite (Bismarck étant Chancelier) et en France, il revient au Général de Gaulle qui n’était pas de gauche, d’avoir fondé l’État-providence moderne sous le nom de Sécurité sociale. Ces hommes de droite étaient-ils intoxiqués, à leur insu, par les vapeurs du socialisme ? Le fondement philosophique de leur action était plutôt le Christianisme social : l’État-providence peut être considéré comme une extension de la charité chrétienne, raison pour laquelle cet État-providence est quasi inexistant dans l’Orient confucianiste.

Il est donc absurde de réduire la gauche et la droite à des déterminismes sociaux et économiques puisqu’on rencontre des communistes chinois hostiles aux pauvres et des droites européennes plus solidaristes que la gauche. Mais il est indéniable que toute société se divise spontanément entre droite et gauche : existerait-il des tempéraments de droite et des tempéraments de gauche, tempéraments naturels plutôt que conditionnés par la situation sociale ? Et comment qualifier ces tempéraments ? Serait-on, par exemple, progressiste et optimiste à gauche, et à droite, conservateur et pessimiste ? Ce lieu commun ne résiste pas plus à l’épreuve des faits : en Europe aujourd’hui, la gauche est plus pessimiste que la droite. J’esquisserai donc une autre ligne de partage qui remonte aux débats philosophiques du XVIIIe siècle. Au siècle des Lumières, s’opposaient ceux qui voulaient perfectionner la nature humaine, créer l’Homme nouveau – Jean-Jacques Rousseau – et ceux qui envisageaient le progrès social à partir de la nature humaine telle qu’elle était : Voltaire, Adam Smith. Au total, la droite, naguère et maintenant, accepte l’homme tel qu’il est, tandis que la gauche ne s’en accommode pas : elle nous voudrait autre que ce que nous sommes, ou que Dieu nous a faits. Le Gouverneur de Hong Kong est bien de gauche, puisqu’il ne comprend pas que des Chinois exigent spontanément la démocratie, tout simplement parce qu’elle relève de la nature humaine, une nature universelle.


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