Quand l’extrême gauche défendait le libre-échange…

poing levé credits kunirosawa (licence creative commons)

Qui était donc Girodet, ce député radical-socialiste pourfendeur du capitalisme de connivence ?

Par Gérard-Michel Thermeau.

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Le 29 juin 1893, le député Girodet monte à la tribune : « Mes chers collègues, je vous promets d’être bref si vous voulez bien m’écouter ». (On rit).

La question que vient traiter ce député, qui siège à l’extrême-gauche de la Chambre, concerne le tarif douanier appliqué aux pétroles importés. Cette question touche particulièrement la population ouvrière qui utilise le pétrole comme éclairage. Comme le fait remarquer le député, jusqu’à présent dans le débat, on s’est surtout préoccupé des raffineurs, « mais ceux qu’on n’a pas entendus ce sont les consommateurs ».

Il dénonce le monopole des raffineurs français qui imposent des prix élevés : « de 1885 à 1892 les pétroles ont pu baisser de 14 % en Amérique, sans que les prix aient varié en France. » De surcroît, « en Amérique, le pétrole raffiné ne coûte pas plus cher que le pétrole brut ». Les conséquences ne se sont pas fait attendre, souligne Girodet, « Les bénéfices des raffineurs français sont tellement considérables que ceux-ci se soucient peu d’améliorer leur industrie ; ils négligent la fabrication des sous-produits pour épuiser la matière éclairante au détriment de la qualité de l’huile. »

Pince sans rire, ce défenseur des ouvriers continue son argumentation : « On dit dans certaines circulaires : « À qui profitera le dégrèvement des pétroles ? Il va profiter aux bourgeois parce qu’ils se servent depuis un certain temps de cet éclairage. » (…) En tout cas, puisque nous dégrevons les pétroles, nous sommes aussi heureux d’en faire profiter les bourgeois que les ouvriers : il y a là pour tous une amélioration. »

Jules Méline, chef de file des protectionnistes, l’homme du double tarif douanier de 1892, ne cesse de s’agiter sur son banc. Il interrompt à plusieurs reprises l’orateur. Girodet donnant les chiffres très élevés des bénéfices faits par les raffineurs, il s’exclame : « Ce sont des hypothèses ! » « Mais c’est de la fantaisie ! Vous n’en savez rien. » Il invoque les dépenses, les frais généraux et de fabrication.

Mais Girodet répond imperturbable à toutes les objections, cite les chiffres fournis par la commission du budget, compare avec ce qui se passe à l’étranger. Il termine : « répandre l’usage du pétrole dans le pays, en favoriser l’emploi, en doubler, tripler la consommation, c’est aider au bien-être et au progrès économique de la nation. » Finalement l’Assemblée vote la réduction des droits de douane qui sont divisés par deux !

Qui était donc ce député radical-socialiste pourfendeur du capitalisme de connivence ?

D’origine modeste, Girodet était issu d’une famille de menuisiers de Bourg-Argental, bourg de montagne, à la lisière du Massif Central, qui avait vu se développer les activités textiles avec la construction d’une ligne de chemin de fer et la proximité de deux grands centres industriels, Lyon et Saint-Étienne.

Peu heureux dans la carrière commerciale, il vendait des pétroles, Girodet devait se tourner avec plus de bonheur vers la politique. Républicain ardent, il devient maire de Bourg-Argental à 29 ans, fait placer le buste de Marianne dans la salle de séance et surtout laïcise l’école communale. Souriant, débonnaire, courtois et sympathique, et là tous les avis concordent, y compris de la part de ses adversaires politiques, il défend des idées avancés. A 32 ans, le voilà élu successivement au conseil général et à la Chambre des députés, grâce aux voix des petites villes ouvrières de la région stéphanoise. Avec l’étiquette radicale-socialiste, il siège à l’extrême-gauche en 1881, le groupe des républicains les plus avancés se voulant « socialistes » par leur attention à la condition ouvrière. Il est donc hostile aux lois constitutionnelles de 1875, au Concordat qui fait financer les cultes par l’État, à la politique coloniale menée par Jules Ferry. Lors du renouvellement de 1885, le scrutin de liste ayant remplacé le scrutin uninominal à deux tours, il ne peut se faire réélire.

En 1888, à 39 ans, il réussit à se faire élire maire de Saint-Etienne, la grande ville voisine, alors la huitième de France par sa population. Il obtient le vote des ouvriers stéphanois plus sensibles aux discours des réformateurs qu’à celui des révolutionnaires. Il manœuvre habilement, obtenant le soutien au 2ème tour du Parti ouvrier stéphanois, incarnation du socialisme révolutionnaire, en promettant la création d’une bourse du Travail. Mais cette alliance devait très vite se fissurer et provoquer finalement la défaite de la gauche radicale et socialiste.

En attendant, Girodet se représentait aux élections législatives de 1889 et réussissait à se faire élire grâce au report d’une partie des voix conservatrices soucieuses d’empêcher l’élection d’un républicain modéré.

Girodet avait décidé d’organiser une « grande exposition industrielle et des Beaux-Arts » à Saint-Étienne en 1891. Elle devait un certain succès, accueillant 400 000 personnes en deux mois. Lors de la cérémonie de clôture, il devait prononcer un discours tout emprunt d’esprit libéral, qui témoigne combien des hommes politiques « locaux » de cette époque comprenaient mieux l’économie que nos « élites » nationales actuelles :

« Une Exposition est une œuvre utile, une œuvre démocratique. Utile : parce que les comparaisons inévitables que suscite l’examen de tant de machines diverses, construites dans le même but, de tant de produits variés, destinés à une même consommation, déterminent inévitablement chez le consommateur le choix de l’outil, du produit le mieux approprié à ses besoins; chez l’industriel, chez le commerçant, le sentiment des progrès à accomplir, le perfectionnement à trouver, chez tous une émulation féconde en progrès.

Elle est démocratique, parce que l’ouvrier doit surtout y trouver d’utiles leçons, de précieux renseignements; qu’elle lui fournit l’occasion d’étudier dans leur ensemble, dans leur effet utile, non seulement les produits de son métier spécial, mais ceux encore de tous ses frères en travail. Et ne doit-il pas, cet ouvrier, éprouver une légitime fierté lorsqu’il est témoin de l’étonnement, de l’admiration qu’excite la vue de ces remarquables machines, de ces étincelantes soieries ? Ne doit-il pas recueillir sa part d’éloges pour des œuvres dont il a été le modeste, mais indispensable collaborateur ?

… Ce n’étaient pas seulement les intérêts menacés d’une grande population ouvrière, d’une industrie nationale qu’il importait de sauvegarder, mais les intérêts plus vastes de la démocratie. Comme l’a dit très éloquemment l’honorable M. Léon Say, la bataille entre le libre-échange et la protection à outrance n’est qu’un épisode de la lutte pour la liberté. La liberté des échanges, la liberté du travail ne sont que l’une des faces du problème social dont l’humanité poursuit la solution.

Cette muraille économique dont on nous menaçait (protection insuffisante pour les faibles, excessive et inique pour les plus forts), que nous promettait-elle dans le présent ? Des avantages bien discutables, bien hypothétiques pour la population agricole; des sacrifices certains pour la population ouvrière. Dans l’avenir, la presque certitude que la France serait le pays de l’Europe où la vie du pauvre serait la plus difficile.

Qui ne comprend que cette doctrine, incompatible avec tout progrès sérieux, constituant des quasi-majorats au profit de certaines industries devait forcément stériliser cette invention, cette recherche du mieux, ce combat pour le progrès incessant ? Qui ne comprend que cette ambition, cette nécessité même de mieux faire, de toujours mieux faire est une des conditions du travail qu’il faut surtout protéger ? Que sans cet aiguillon, sans ces difficultés de la lutte commerciale, une industrie qui n’a plus que l’appât d’un gain trop facile est vouée à une fatale décrépitude ? »

Les amabilités entre le maire et le président de la Chambre de commerce, un maître de forges, les toasts échangés, devaient la goutte faisant déborder le vase pour les alliés « révolutionnaires » de Girodet qui rompirent avec lui et le traînèrent dans la boue. Les républicains modérés de l’Alliance républicaine devaient reconquérir la mairie en 1892.

Mais il restait député et nous l’avons vu combattre efficacement le protectionnisme en 1893.

Il devait décéder cinq ans plus tard, toujours député, à Paris. À son enterrement, le « patron » du radicalisme stéphanois devait déclarer : « Il était de la bonne école socialiste, Girodet ne voulait pas abaisser les grands, il voulait élever les humbles. » C’était une autre époque.