Cocorico ! Le gouvernement a fait baisser l’euro !

coq chantant gerard68photos (licence creative commons)

Si on écoute Manuel Valls, c’est la France qui a convaincu la BCE de faire baisser l’euro et cette baisse va permettre de redresser notre économie. Pas sûr que ce soit aussi simple.

Par Jean Yves Naudet.

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Le premier ministre Manuel Valls ne cesse de le marteler depuis sa déclaration de politique générale : c’est le gouvernement français qui a fait bouger les choses en Europe ; c’est à lui qu’on doit la baisse de l’euro de dix centimes. Ainsi, quelques discours ministériels français suffiraient à faire varier une monnaie commune à 28 pays. Miracle de la parole. Cette baisse de l’euro serait non seulement une bonne nouvelle, mais encore un moyen efficace pour sortir l’Europe de la crise. Regardons les choses d’un peu plus près !

Manuel Valls Chantecler : il a fait baisser l’euro

Il faut d’abord rappeler que nous sommes en changes flottants : la valeur de chaque devise varie chaque jour en fonction de l’offre et de la demande. Certes, il s’agit d’un flottement impur, les cours étant en partie manipulés par les banques centrales, notamment en jouant sur les taux d’intérêt. Le moins qu’on puisse dire c’est que, depuis sa création, la valeur de l’euro exprimée en dollars US a connu de fortes variations. Au moment de sa création, en 1999, il valait 1,16 dollar ; il a baissé ensuite pour chuter jusqu’à 0,82 en octobre 2000 ; puis il a fortement progressé, atteignant un maximum de 1,60 en juillet 2008 : la variation va du simple au double.

Si l’on regarde ce qui s’est passé ces derniers mois, période à laquelle Manuel Valls fait allusion, l’euro cotait 1,37 dollars en juin 2014 ; ces jours-ci il est tombé à 1,26 : environ dix centimes de moins, rien d’extraordinaire, ce sont des fluctuations fréquentes.

Mais notre Premier Ministre n’est pas de cet avis : il a déclaré le 16 septembre dans son discours de politique générale : « Il y a cinq mois, à cette même tribune, je dénonçais les conséquences d’un euro trop cher. Les réactions ont été très vives. Mais je constate aujourd’hui que cette idée a fait son chemin. Les choses bougent. Nous les avons fait bouger ! C’est ce gouvernement qui en Europe les a fait bouger. Les décisions de la Banque Centrale Européenne ont permis d’amorcer une baisse de 10 centimes de l’euro par rapport au dollar. Appliquée à toutes nos entreprises exportatrices, cette baisse représente des dizaines de milliers d’emplois préservés. Il faut aller plus loin encore… ».

Résumons : c’est la France qui a convaincu la BCE de faire baisser l’euro et cette baisse va permettre de redresser notre économie.

Première interrogation : un gouvernement peut-il se vanter de saborder sa monnaie ? Oui, si l’on pense que l’inflation est une bonne façon de résorber sa dette (donc de voler ses créanciers, tous ceux qui détiennent des euros). Deuxième interrogation : une dépréciation de 10 centimes en quatre mois est-elle suffisante pour modifier totalement le fonctionnement d’une économie ? Depuis 1999, il y a eu de très nombreuses fluctuations de l’euro d’une amplitude bien supérieure à celle-ci.

Euro faible ou dollar fort ?

Manuel Valls (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)Mais demandons-nous aussi pourquoi ces dernières semaines l’euro a baissé. D’après le Premier Ministre, la BCE aurait répondu aux pressions de la France.

C’est d’abord oublier que la BCE, d’après les traités européens, est indépendante des gouvernements nationaux, comme de toutes les institutions européennes (Conseil, Parlement, Commission…). Le cours de l’euro ne figure d’ailleurs même pas dans les tâches confiées à la BCE, qui a pour mission première de lutter contre l’inflation.

Mario Draghi mène la politique qu’il veut, avec son équipe et il n’obéit à aucune consigne ; le choix de Draghi, c’est le sien. Il ne lui est pas imposé par la France ni par quelque autre gouvernement ; la preuve en est qu’il est resté sourd aux conseils de l’Allemagne, qui prône un euro fort.
Il est vrai qu’il a fait le choix de la pire politique qui soit : contribuer à la relance économique par une politique monétaire accommodante, c’est-à-dire laxiste. C’est avant tout cette politique qui impacte en partie la valeur de l’euro.

En partie, mais pas en totalité. La perte de dix centimes de la valeur de l’euro ne peut être due uniquement à la politique de la BCE. La valeur d’une monnaie s’établit par rapport aux autres et ici par rapport au dollar. Or la baisse (minime) de l’euro est plutôt due à une hausse du dollar. Celle-ci vient d’une reprise économique plus vigoureuse qu’en Europe, dont l’économie stagne, mais aussi du fait que la Banque centrale américaine (la Fed), tout en maintenant des taux quasi-nuls, sort peu à peu de sa politique monétaire non conventionnelle en réduisant ses achats d’actifs sur les marchés. Un peu moins de laxisme monétaire américain : voilà qui peut expliquer la hausse du dollar et la baisse de l’euro.

Les illusions des dévaluations compétitives

cocorico valls hollande rené le honzecExaminons l’autre volet des affirmations de Manuel Valls. Voilà resservi le bon vieux couplet sur les « dévaluations compétitives » : un affaiblissement artificiel de la monnaie pourrait donner un avantage compétitif. Les étrangers qui paient des produits européens en euros sont encouragés à acheter européen.

Le premier ministre va même plus loin : cette baisse de dix centimes de l’euro a sauvé des dizaines de milliers d’emplois. La progression de nos exportations ne manquera pas de rejaillir sur l’emploi.
C’est un raccourci audacieux, doublement audacieux.

D’une part, la baisse de la valeur de la monnaie présente aussi des inconvénients. Cela accroît le prix des produits importés, souvent insensibles à la hausse du prix, comme le pétrole. Nous allons devoir payer notre essence plus chère. La hausse des prix de beaucoup de produits importés pénalise aussi les consommateurs. Ce n’est donc pas une bonne nouvelle pour le pouvoir d’achat, que le gouvernement prétend vouloir défendre.

D’autre part, l’effet de la baisse de l’euro sur la compétitivité extérieure est infondé. Il y a en fait deux types de compétitivité : prix et produits. La compétitivité-prix dépend largement du coût du travail, des charges sociales, de la productivité, etc. et ce ne sont pas quelques points de variation de la monnaie qui compensent un coût élevé ; la compétitivité-prix se fait surtout dans la gamme basse et moyenne, où nous sommes peu souvent dans la course face aux pays émergents à bas coûts. Un pays développé comme le nôtre devrait rechercher et atteindre une haute compétitivité-produit, avec des biens et services haut de gamme, à forte valeur ajoutée.

C’est ainsi que l’Allemagne, avec le même euro, cumule les excédents extérieurs, par sa compétitivité-produit, alors que nous avons des déficits extérieurs depuis des années ; ça n’a rien à voir avec l’euro, mais avec le fait que nous sommes positionnés sur une gamme moyenne trop chère par rapport à ceux qui jouent à fond sur la compétitivité-prix. Nous n’avons su ni réduire massivement nos coûts de production, en raison de charges sociales et salariales bien plus élevées qu’ailleurs, ni nous positionner sur des produits à forte valeur ajoutée où la qualité est déterminante. Ce sont les réformes qui sauveront l’économie française et non quelques manipulations monétaires, qui ne dépendent pas de nous et, en outre, ne servent à rien.

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