Exorcisme ou psy ?

exorciste credits iron uk (licence creative commons)

En tant qu’ancien juriste je suis un mec carré. Suffisamment allumé pour parler de possession avec un patient mais suffisamment logique pour rester les pieds sur terre.

Par Philippe P.

exorciste credits iron uk (licence creative commons)

Bon, on l’a tous vu ce film L’exorciste. Même que moi je l’ai visionné alors que je n’avais pas encore l’âge de le voir. Je sais, je suis un outlaw. Mais je connaissais le mec du vidéo-club à l’époque qui me l’a loué sans problème. C’était un jeune con d’à peine trente ans qui se la pétait face aux ados alors même que l’on n’avait qu’un vague mépris teinté de commisération pour nous. Il se la racontait alors qu’il louait des cassettes tandis que nous savions tous qu’on ferait de superbes études et qu’un jour ce loser nous mangerait dans la main.

C’était les débuts de ces boutiques, le mec devait avoir deux-cents cassettes posées sur des étagères et il se la racontait grave. Le tiers de l’offre était composé de films de boules médiocres jusqu’à ce que le porno de Canal+ du samedi soir ne leur brise le marché. Et puis il y a eu les DVD, le téléchargement et le streaming.

Ce mec un peu arrogant était la version 80’s du vendeur de téléphone de la fin des 90’s, le type qui se croit génial parce qu’il vend des trucs à la mode. On avait quatorze ans mais on savait qu’un jour on aurait notre revanche, qu’on ne roulerait pas toujours sur nos 50cm3 mais qu’on l’humilierait à notre tour dans sa 104 ZS au volant de nos Jaguar, Mercedes ou Ferrari. On était de petits enculés de fils de bourges sûrs d’eux-mêmes et c’était le début des années Tapie.

Le reste des K7 proposées, c’était le meilleur comme le pire. De bons films bien sûr mais aussi des sous-productions merdiques qu’on louait parce qu’on était parfois désœuvrés et qu’il fallait passer le temps. C’est comme ça que j’ai vu Les motos de la violence et que depuis j’ai toujours adoré les nanars. J’aurais pu aller faire du sport mais je n’ai jamais aimé ça. Taper dans un ballon et me retrouver dans un vestiaire puant le fennec avec des mecs à poil n’était pas l’idée que me faisais d’un moment de détente.

De toute manière, quoique bon élève, je ne fréquentais que des branleurs dont pas un n’aurait eu la constance d’adhérer à un club de sport. Je crois que mon pote Lionou a fait un peu de handball mais on se foutait trop de sa gueule pour qu’il continue. Il a remisé le maillot et s’est mis à la clope et au café. On l’a sauvé d’un naufrage, le pauvre.

Ceci dit avec l’âge, la cinquantaine venant, ils balisent tous et se mettent au sport ces crevards. C’est ainsi que mon pote Olive, qui est riche, a réussi et roule en Ferrari, possède un VTT tandis que Lionou soigne sa ligne en se passionnant pour la diététique. Ça les a rendus un peu chiants d’ailleurs. Rien de pire que le mauvais garçon qui se renie pour se transformer en gourou de la vie saine et sans vices. Moi je continue la clope et le café en voyant où cela va me mener. Non que parfois je ne balise pas mais, de toute manière, je pense qu’à moins d’un truc grave, je me dis toujours que les emmerdes c’est pour les autres. On appelle ça vivre avec un biais d’inférence positif.

Mais revenons à L’exorciste, le film. Je l’ai vu et bien sûr, malgré tout ce qu’on en a dit, c’était une arnaque romancée, même si c’était bien fait. Je veux bien croire au diable mais je pense que ses actions sont plus fines que celles consistant à faire vomir en vert une gamine ou à lui faire tourner la tête à 360 degrés. Comme signes eschatologiques, il y a mieux non ? Pour moi le diable serait plutôt un gros enculé malin qu’un rigolo qui ferait des tours en s’emparant des gens pour en faire des guignols de foire.

Disons que si je vois des manifestations étranges, je pense plus à la neurologie qu’au diable. Et pourtant, j’ai déjà échangé avec un vieux psychiatre qui m’a assuré avoir été confronté au mal et avoir envoyé des gens chez un prêtre exorciste. Je ne remets pas sa parole en doute et je serais capable de faire la même chose. Mais disons que ce serait une décision prise après que mon patient ait passé un bon IRM.

C’est ainsi que je recevais récemment un jeune type se disant possédé. Je le connais un peu et on s’entend bien. Moi, son truc, je n’y crois pas. Je pense que les manifestations qu’il endure sont juste les conséquences biologiques d’un stress intense dû à une culpabilité profonde. Et je sais de quoi il se sent coupable. Mais bon, il est perché et pour lui, y’a pas c’est le diab’ qu’a pris l’contrôle !

Comme Chaton a tout un tas de connaissances parmi les curetons et qu’il saurait m’en trouver un sympa, je lui ai demandé le blaze d’un mec assez ouvert d’esprit pour recevoir mon patient. Ce dernier y est allé pour se confesser. Alors comme je le lui ai dit, si tu as réussi à entrer dans une Église, à te confesser à un prêtre sans te mettre à parler araméen ou à être éjecté contre les murs, c’est que tu n’es pas possédé.

Moi je m’en fous de la grille de lecture. On peut me parler astrologie, tarologie ou même démonologie, pourquoi pas, je m’adapte. Mais bon, partout y’a des règles et faut pas déconner avec, sinon c’est la foire d’empoigne. En tant qu’ancien juriste je suis un mec carré. Suffisamment allumé pour parler de possession avec un patient mais suffisamment logique pour rester les pieds sur terre. Et là, c’est vrai que mon patient était bien emmerdé !

Ce d’autant plus que j’avais rapporté de l’eau bénite, venue en direct de Lourdes et qu’on m’avait donné voici quelques années. Le flacon était tout neuf, c’est vous dire si c’était propre à nettoyer pour une âme noircie. Et j’en ai versé quelques gouttes sur son poignet et croyez moi ou pas, ça n’a pas fait de trou et ça n’a pas fumé ! Preuve que le pépère il déraille mais qu’il n’est pas possédé. Et comme il n’est pas perché à ce point, il a admis ce que je lui disais.

Comme toute explication psychologisante le ferait chier, je lui ai dit qu’à défaut d’être possédé, il pourrait être obsédé. C’est le cran au-dessous, le truc des petits joueurs car l’Église distingue parmi les phénomènes sataniques, la tentation, comme moi et la clope, l’obsession et la possession.

Un site spécialisé dans ce domaine explique que l’obsession représente une forme plus grande de tentation. Deux types de personnes en sont victimes : elle peut atteindre les hommes de Dieu, dont la sainteté particulière a su résister aux attaques de la tentation. Elle peut atteindre aussi les imprudents qui ont flirté avec le spiritisme ou avec la sorcellerie. L’obsession est parfois externe, lorsqu’elle agit sur les sens extérieurs par des apparitions, des voix, des coups frappés ou encore des objets déplacés. Par ces moyens, le démon tente d’effrayer ses victimes pour les détourner de la pratique de la Charité ou, au contraire, il essaie de les séduire, pour les attirer au mal. On raconte que Saint-Antoine du désert fut obsédé par le démon, qui lui apparaissait sous la forme de courtisanes. Il sut résister là où tout homme serait tombé. L’obsession est le plus souvent interne. On peut même dire qu’il n’existe pratiquement pas d’obsession externe qui ne soit accompagnée de ce genre de tentations puissantes. Dans ce cas, le démon agit sur les sens intérieurs, l’imagination et la mémoire, et sur les passions, pour les exciter. Comme malgré soi, on est envahi par des images importunes, obsédantes, qui persistent malgré des efforts énergiques. On se sent en proie aux bouillonnements de la colère, aux angoisses du désespoir, à des mouvements instinctifs d’antipathie ou au contraire, à des tendresses dangereuses, et que rien ne semble justifier. Sans doute, il est difficile d’être sûr de la présence d’une véritable obsession, mais quand les tentations sont à la fois soudaines, violentes, persistantes, et difficiles à expliquer par une cause naturelle, on peut y voir une action spéciale du démon. En cas de doute, il est bon de consulter un psychologue chrétien, qui puisse examiner si ces phénomènes ne sont pas dus à un état morbide relevant de la médecine.

Effectivement comme ils le disent, il est difficile de savoir s’il s’agit d’une obsession véritable ou d’un vrai problème psychologique. Et comme je suis un petit gars sérieux et bien que je sois ouvert d’esprit, moi je penche pour ma chapelle et imagine que c’est psy et que c’est dû à une putain de culpabilité qui le ronge. Mais comme il y a du vrai dans l’autre explication, je lui ai dit que pour lutter contre une obsession, il fallait ne pas s’isoler et faire preuve de force d’âme. Et cela cadre de toute manière avec ce que je lui aurais recommandé, à savoir faire face à ce qui le taraude.

J’aurais pu imaginer qu’il fut schizophrène mais il ne l’est pas. À part cette curieuse idée, il est normal, il sait qui il est et on s’entend très bien. Il n’est pas bizarre au sens où j’aurais pu voir de la discordance. D’ailleurs, il avait fait un petit séjour en HP durant une quinzaine et on n’a rien trouvé. Il faut dire que mon confrère, plutôt que m’appeler, a préféré chercher tout seul et s’est trouvé face à un mur. Putain un scorpion quand ça veut pas parler, ça veut pas !

Cet âne de psychiatre l’a juste remis dehors avec un neuroleptique atypique qu’il a cessé de prendre un mois après. De toute manière, neuroleptiques ou pas, il avait les mêmes putains d’idées. Alors il est revenu me voir et j’ai repris le dossier. Moi, si cela ne m’ennuie pas de parler d’anges et de démons, je reste prosaïque et  ne suis pas du genre à chercher des explications surnaturelles à un phénomène naturel. Je veux bien croire à tout pourvu que toutes les pistes aient été explorées.

Alors j’ai songé à la paraphrénie, un diagnostic sur lequel personne n’est vraiment d’accord. En bref, la paraphrénie, c’est quand un mec déraille sur un sujet précis alors que le reste de sa personnalité est intacte. On en voit souvent sur les forums, vous savez, de ces doux dingues qui viennent avec une putain d’idée en tête et ne détellent pas de leur truc. Il y a bien une forme de délire mais sans que les fonctions cognitives ne soient atteintes. Parfois on parle de troubles schizo-affectifs, ce qui ne veut rien dire, mais crée une boite pratique pour coller tous les cas bizarres auxquels on n’entend rien.

Comme lui et moi, on s’entend bien et qu’il me fait confiance, je vais l’adresser à un neurologue. Parce qu’à mon avis, être dans cet état n’est pas un truc normal. Oui je veux bien croire en Dieu et au diable mais  aussi aux tumeurs, aux AVC qu’on n’a pas détectés, aux traumas crâniens passés inaperçus et à tout un tas de trucs que je ne connais pas mais qu’un neurologue saura diagnostiquer avec de grosses machines d’imagerie médicale. Je ne comprends pas comment le psychiatre qui l’a reçu n’a pas ordonné cette exploration !

J’aurais bien aimé avoir à faire à un nouveau Saint-Antoine harcelé par le démon mais on va d’abord procéder rationnellement ! Un IRM ou un scanner et on verra si ce truc est pour moi ou pour un neurologue !


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