Venezuela : où est passé le lait ?

lait credits doug8888 (licence creative commons)

Si vous avez la chance de connaitre quelqu’un au Venezuela, posez-lui cette simple question : combien coûte un litre de lait pasteurisé dans le commerce ?

Par Guillaume Nicoulaud.

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Je vous propose une petite expérience. Si vous avez la chance de connaitre quelqu’un qui vit au Venezuela (ou, à défaut, quelqu’un qui connait quelqu’un qui vit au Venezuela), posez-lui cette simple question : combien coûte un litre de lait pasteurisé dans le commerce ?

Mettons-nous bien d’accord sur les termes de cette question. Ce que nous cherchons à savoir c’est combien un Vénézuélien lambda paye, en monnaie locale, le bolivar, pour acquérir un décimètre cube de lait pasteurisé. Je précise « un décimètre cube » parce que le litro de leche local correspond en réalité à 900 millilitres et je dis bien « lait pasteurisé » parce qu’un « producto a base de leche fluida y sólidos lácteos pasteurizado y homogeneizado », ça n’est pas du lait pasteurisé. Ceci étant dûment posé en des termes précis et non-ambigus, essayez donc d’obtenir une réponse.

Vous n’en aurez pas.

J’ai essayé. Pendant plusieurs jours. J’ai posé cette question en français, en anglais et en espagnol à toute une tripotée de Vénézuéliens vivant au Venezuela – dont une solide proportion d’économistes – ainsi qu’à des Vénézuéliens vivant ailleurs mais ayant gardé des contacts sur place1. En vain. C’est, jusqu’à preuve du contraire, une question sans réponse : on ne peut pas dire combien coûte un litre de lait pasteurisé au Venezuela parce qu’il n’y en a pas.

Eh quoi ? Ils n’ont pas de vaches au Venezuela ? Si. Ils ont des vaches et ils ont même toute une filière industrielle dédiée aux produits laitiers mais ils ont aussi et surtout une politique de contrôle des prix qui, pour un certain nombre de produits de première nécessité dont le lait pasteurisé, fixe des prix plafonds à chaque étape du processus de production. Par exemple, le 18 septembre dernier, la Surintendance nationale pour la défense des droits socioéconomiques (Sundde) a plafonné le prix du litro de leche (900 ml) à 15,72 bolivars pour les producteurs ou importateurs et à 18 bolivars (hors taxe) dans le commerce2. Au litre, ça fait donc un prix producteur de 17,47 bolivars et un prix de vente au détail de 20 bolivars (22,5 en rajoutant 11% de TVA).

Sauf qu’à ce prix-là, les producteurs sont unanimes : ils perdent de l’argent. La dernière fois que l’association des transformateurs de lait vénézuélien (Asoprole) s’est livrée à une estimation des coûts que devait supporter la filière, ils en ont conclu que, vendue au détail à moins de 33,9 bolivars, la production d’un litre de lait n’était tout simplement pas économiquement viable. On peut ne pas les croire ; on peut remettre ce chiffre en doute ; toujours est-il que les 900 millilitres vendus à 18 bolivars hors taxe, ils n’existent nulle part ailleurs que dans les textes de la Sundde. Résultat des courses ? Eh bien l’essentiel de la production de lait du Venezuela part en fromages dont les prix, vous l’aviez deviné, ne sont pas plafonnés par l’administration.

Notez bien que ce qui est régulé, c’est le prix du lait pasteurisé. Avec du lait cru, outre du fromage, on peut faire des tas d’autres choses : typiquement, on peut faire du lait UHT ou les fameux productos a base de leche (etc.) déjà évoqués plus haut. Sauf que non seulement ces choses-là sont hors de prix – comptez 70 et 40 bolivars le litre respectivement – mais ça n’est pas du tout dans les habitudes alimentaires des Vénézuéliens. C’est une exception culturelle qui ne date pas du chavisme : la moitié du lait consommé au Venezuela, c’est du lait en poudre – raison pour laquelle la Sundde s’est empressée de réguler les prix de ventes : le sachet de 1 kilo est à 40 bolivars TTC3. Or, comme beaucoup d’autres choses au Venezuela, le lait en poudre est massivement importé (à plus de 80%, chiffre de 2006)4 ce qui permet d’introduire un autre aspect essentiel de la politique bolivarienne : le contrôle des changes.

Le Socialisme du XXe siècle, version bolivarienne, a consisté dans un premier temps à mettre la main sur la manne pétrolière vénézuélienne – qui est, comme vous le savez, considérable. Du point de vue des échanges extérieurs, l’idée est la suivante : Petróleos de Venezuela (PDVSA) exporte son pétrole contre des dollars ; revend lesdits dollars au cours officiel à la banque centrale ; laquelle revend ces dollars aux importateurs selon trois modalités distinctes : une partie 6,3 bolivars (cours officiel actuel) pour les produits de première nécessité, une autre à (environ) 11 bolivars (Cadivi I) et le reste à (environ) 50 bolivars (Cadivi II).

Las, à cause de l’incompétence des dirigeants nommés à la tête de PDVSA, de la baisse des cours du pétrole et de l’usage parfaitement immodéré que le régime chaviste a fait de sa planche à billets, la valeur réelle du bolivar n’a jamais cessé de s’effondrer et les dollars de se faire de plus en plus rares ; à tel point qu’aux dernières nouvelles le dollar américain se négociait à plus de 100 bolivars au marché noir5. Concrètement, pour un importateur de lait en poudre, ça signifie qu’il aura toutes les peines du monde à acheter les dollars dont il a tant besoin pour régler ses achats et donc, qu’il ne pourra pas importer et donc, que les étals sont vides.

Pis encore, il se trouve que les cours mondiaux du lait en poudre ont connu une petite flambée ces derniers mois à plus de 5 dollars le kilo6. Le calcul est assez simple : 5 dollars au cours officiel, ça fait 31,5 bolivars or, le prix de vente maximum est fixé à 32,04 bolivars hors taxe ; ce qui laisse donc un demi-bolivar pour payer les coûts de transport, le retraitement, le conditionnement et les frais de distribution – sans même évoquer la marge du producteur. Raison pour laquelle le lait en poudre a lui aussi pratiquement disparu de la circulation.

Voilà pourquoi, en substance, le Venezuela manque de tout, à commencer par des produits de première nécessité, surtout s’ils sont importés. La révolution bolivarienne est devenue le laboratoire d’essai des politiques économiques les plus débiles jamais inventées : nationalisations, politique inflationnistes, contrôle des changes, contrôles des prix – ça ne vous rappelle rien ? – le tout agrémenté de la rhétorique incendiaire de Nicolás Maduro qui veut nous faire croire, sans rire, que les magasins de Caracas sont vides parce que les « spéculateurs » chargent leurs voitures de milliers de litres de lait pour les transporter sur les 800 kilomètres qui les séparent de la frontière colombienne (comptez neuf heures et demi si ça roule bien et le double pour aller jusqu’à Bogotá).

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sur le web 

  1. Je dois remercier ici Juan Manuel López-Zafra qui a largement relayé la question sur Twitter.
  2. Voir la Providencia Administrativa N° 047-2014 qui fixe aussi les prix pour 200, 400 et 1 800 ml.
  3. Prix fixé en mai 2013 ; c’est un peu moins cher avec un sac de 900 grammes et un peu plus cher en boîte.
  4. Les leaders du marché sont l’italien Parmalat (La Campiña) et le suisse Nestlé (La Campesina).
  5. Il ne faut, à mon humble avis, pas en déduire que c’est la vrai valeur du bolivar. J’y reviendrais.
  6. Depuis, ça a bien rebaissé : on est aujourd’hui à moins de 2,5 dollars le kilo.