Intervention en Irak : faut-il rajouter de la dynamite dans la chaudière ?

Alors que dans les jours qui arrivent débuteront les débats budgétaires, la question de la pérennité de notre modèle militaire sera à nouveau posée.

Par Florent de Saint Victor.
Un article du site « Mars Attaque »

Afghan, French forces bring security to Alah Say Valley

Le gouvernement français a donc jugé que la balance bénéfices-risques, pour reprendre une expression issue du domaine médical, permettait et réclamait une plus grande participation militaire de la France (car elle participait déjà de fait) dans l’application du traitement administré aux menaces que fait peser l’État islamique.

Du fait de nos intérêts, de nos valeurs et de nos alliés (trois critères qui peuvent permettre d’apprécier génériquement une décision de participer ou non à une coalition), un pas de plus a été franchi avec une mission aérienne par jour depuis une semaine. Nos forces ont même mené une première frappe, utilisant pour cela pas moins de quatre appareils (un ATL-2, deux Rafale, un C-135 ayant effectué son premier vol en 1964 cela dit en passant), belle illustration, au-delà de l’aspect technique d’un raid mené avec succès, d’une certaine forme d’épuisement du modèle occidental de la guerre tant les parkings à détruire sont nombreux en Irak pour des moyens comptés…

Maintenant, pour les responsables politiques français, il y a, pour combler déjà un certain retard, une triple nécessité d’information, notamment via la séquence médiatico-politique en cours (allocution du Président suite aux premières frappes, participation au 20H de France 2 du ministre de la Défense mardi, débats au Parlement…).

Un devoir de vérité

La première nécessité est un langage de vérité sur le fait que nous avons été emmenés un peu plus en guerre, avec des risques pour nos troupes comme pour nous-mêmes, dans une guerre qui pourra être tout sauf courte (déjà que pour la Centrafrique, il n’y a pas de calendrier de réduction du dispositif…). Le succès, avec l’emploi de mêmes recettes ayant eu dans le passé des résultats mitigés et non pérennes (cf. le cas de la formation des forces armées irakiennes, à re-re-recommencer), n’est pas garanti. Les leçons de la décennie passée ont-elles été apprises, et mieux encore retenues ? La guerre étant une dialectique entre deux volontés, l’adversaire réagira, avec une loi des actions-réciproques faite de contre-attaques et d’adaptation. Ainsi, rarement quantifiables, les effets indésirables d’un traitement ne peuvent être analysés que de manière discursive, étant de plus généralement d’une nature différente aux bénéfices espérés.

Un réel effort de clarté

La seconde nécessité est celle de la clarification, notamment de notre stratégie, aujourd’hui peu définie publiquement, et non hiérarchisée entre nos multiples priorités (présence sur sept théâtres pour une armée de Terre calibrée pour trois théâtres…). Passons sur les maladresses du débat sémantique, censé décrédibiliser l’adversaire entre Daesch, Daech ou État islamique, qui a surtout décrédibilisé nos dirigeants, sur les déclarations péremptoires du ministre des Affaires étrangères d’un Assad qui « aiderait à naître l’EI » (une étude des calendriers des actions des uns et de la création des autres venant relativiser l’affirmation), un Président de la République qui déclare en Conférence que tous nos ressortissants passés en Syrie ou en Irak l’ont été au sein de l’EI, ou encore un Président annonçant que « le danger le plus grand est l’Irak et la Syrie » quand son ministre de la Défense indique moins d’une semaine plus tôt que « sa plus grande inquiétude » est la Libye…

Il s’agit de clarifier.

  • Ce que veut dire « participer à la paix et à la sécurité en Irak en affaiblissant les terroristes », pour reprendre les termes présidentiels, c’est-à-dire définir cet état final qui permettra de savoir que l’objectif a été atteint, que le temps accordé au gouvernement irakien, via notre intervention, a bien été consacré à la mise en œuvre de réformes structurelles (comme le général Petraeus avait déjà tenté de le faire il y a quelques années avec le surge, sans grand succès sur le moyen terme). Arrêter d’aller, avec détermination, vers nulle part.
  • Les garanties données aux demandes qui ne manqueront pas d’émerger de la part des Kurdes suite à leurs investissements, les réponses proposées aux griefs des Chiites et des Sunnites qui sont à la fois la solution et le problème de l’état actuel, aux États arabes de la coalition (dont la participation aux raids à la hauteur de leurs moyens, et de leurs compétences, tend à prouver que la nécessité de notre participation n’est que relative, tout en pouvant être aisément remplaçable pour se concentrer sur d’autres points chauds du globe…), à la remise en selle d’Al-Assad qui ne manquera pas malgré les déclarations sur la question du non-choix entre EI et Assad, etc.
  • Les lignes rouges, pas tant foncièrement opérationnelles (les règles d’engagement semblant plutôt flexibles : dynamic targeting autorisé, intégration des moyens au sein de la coalition, etc.) que stratégiques : les frappes auront-elles vraiment uniquement lieu en Irak, les efforts en Syrie étant limités à l’aide à l’Armée syrienne libre (qui est loin d’être une armée, n’est pas totalement syrienne, et n’est pas entièrement libre…) ? Quid du « pas de troupes au sol » (techniquement faisable dans le cadre d’une campagne aérienne) ? Une pensée d’ailleurs pour les formateurs au sol (dont la présence est reconnue), considérés comme des « non-troupes », un peu comme les OMLT à une époque en Afghanistan étaient considérées comme des « troupes non combattantes » (bien qu’ayant eu plus de pertes que les « troupes combattantes »).

Une exigence de cohérence

imgscan contrepoints 2013-2056 arméeLa 3ème nécessité est celle de la cohérence. Vous avez évidemment entendu le Président de la République lors de sa récente conférence annoncer que du fait d’un suremploi entraînant une dégradation lente mais inexorable de l’outil de Défense des Français, les crédits seraient réévalués dès cette année ? Pas vous ? Hélas, moi non plus… Alors même que les provisions et les réserves budgétaires ont déjà été largement consommées lors de la loi de finances rectificatives de milieu d’année. Alors que dans les jours qui arrivent (dès que le tiers des sénateurs sera renouvelé) débuteront les débats budgétaires, la question de la pérennité de notre modèle (c’est-à-dire de la capacité d’un système à rester stable quels que soient les sortants – matériels retirés – et les entrants – matériels neufs) sera à nouveau posée.

Ainsi, espérons que l’hiver ne soit pas trop rude afin de ne pas avoir de chauffage à allumer et donc à payer, que le niveau des heures de vol/de mer/d’entraînement remonte (malgré la croissance en berne qui doit pourtant soutenir la remontée en valeur du budget), qu’une dérogation sera accordée pour que la Défense ne participe pas aux surcoûts OPEX (qui dépasseront largement les 1,2Md€ annoncés ici ou là, avec la mission au bout du monde en Guinée, celle en Ukraine sur un aéroport qui ferait passer celui de Sarajevo pour une joyeuse kermesse, l’obligation – déjà – de remontée vers le Nord pour l’opération Barkhane que cela soit en Mauritanie, Burkina, Tchad, Niger, etc.).

Ces premiers efforts pourraient lever le scepticisme légitime que notre participation peut entraîner, à la fois dans sa portée très symbolique (entre 5 et 10% des moyens aériens déployés), dans les bénéfices que pourraient tirer l’EI (qui ne manquera pas de s’adapter en se dispersant, se désilhouettant, etc.) notamment en termes de légitimité (en résistant à une action menée par des nations occidentales et des régimes arabes perçus comme corrompus), dans les bénéfices que nous pouvons retirer (pas uniquement sur le plan militaire mais dans d’autres domaines : économiques, etc.) ou dans les désagréments à attendre de notre affichage comme premier allié des États-Unis dans une zone où nous portions encore une voie particulière. De nombreuses questions.

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