200 ans après, le malthusianisme a toujours tort : Vers une société d’abondance durable

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Malgré sa fausseté, le malthusianisme, ce pessimisme profond sur les capacités de l’homme à résoudre ses problèmes, continue de connaître une grande popularité.

Par Philippe Silberzahn.

abondance marché credits andrew e larsen (licence creative commons)

Dans une conférence récente à l’Institut de l’Entreprise, Jean-Paul Delevoye prévenait : nous passons d’une société de l’abondance à une société de la rareté. M. Delevoye est président du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE). Le CESE est un truc que notre république aime beaucoup : assez inutile mais pratique pour recaser plein de copains qui n’ont plus de job et qui donne son avis sur tout. Le propos est donc important, et il n’est pas tenu par n’importe qui. Et c’est d’autant plus important que c’est totalement faux.

L’idée de l’appauvrissement inéluctable de nos ressources n’est pas neuve mais elle a particulièrement été illustrée par Thomas Malthus, auteur d’un ouvrage célèbre sur le principe de population en 1798. Dans cet ouvrage, Malthus énonce que la population croît exponentiellement tandis que la production agricole ne croît que linéairement. Conséquence : la famine à court terme. Solution : limiter la population.

Or Malthus se trompe et il suffit de regarder deux chiffres pour l’observer : quand il écrit son ouvrage, la terre compte environ 1 milliard d’êtres humains, fort mal nourris. La mortalité infantile est effroyable, l’âge au décès est de l’ordre de 40 ans. Elle en compte aujourd’hui 7 milliards et l’on meurt beaucoup moins de faim qu’à l’époque. La mortalité infantile, y compris dans les pays pauvres, est en nette diminution. Depuis Malthus, la terre a été capable de nourrir 6 milliards d’êtres humains en plus, et de les nourrir mieux. On peut discuter des erreurs de Malthus : notamment le fait que les humains, moins bêtes que ne le suppose Malthus, règlent souvent leur fertilité sur la disponibilité des ressources. Mais là n’est pas l’important.

Popularité du pessimisme malthusien

malthus croissance rené le honzecL’important, c’est que malgré sa fausseté, le malthusianisme, nom qui fut donné à ce pessimisme profond sur les capacités de l’homme à résoudre les problèmes qu’il se crée lui-même, continue de connaître une grande popularité. En 1970 fut ainsi organisé le fameux « jour de la terre », un événement qui connut un retentissement considérable. Il y fut annoncé que d’ici à 1975, les famines deviendraient massives et qu’en l’an 2000, le monde entier à l’exception des pays les plus riches, connaîtrait une famine, en commençant par l’Inde. La population connaîtrait un environnement apocalyptique marqué par la pollution et la faim.

Rien de tout cela n’est arrivé. Les morts par infection alimentaire ont diminué de 95% en un siècle. L’inde a connu sa dernière famine au moment du jour de la terre. La raison ? La révolution verte, mélange de modification génétique des grains, de modifications de pratiques agricoles et d’utilisation de pesticides, à l’initiative d’un bienfaiteur de l’humanité méconnu, Norman Borlaug. Au contraire de ce qu’écrivait Malthus, c’est la révolution verte et l’abondance de nourriture qui en a résulté qui a permis le formidable accroissement de la population depuis le milieu des années 60. Car voilà le secret : le génie humain, qui finalement s’avère assez bon, parfois au prix de quelques hésitations, catastrophes et mésaventures, à régler les problèmes qu’il rencontre, y compris ceux qu’il se crée pour lui-même.

Bien souvent, la rareté n’est en effet que le produit d’une insuffisance technologique, d’un manque de connaissance. Prenez l’aluminium. Vous êtes-vous demandé pourquoi il coûte aussi peu cher ? Cela n’a pas toujours été le cas. Pendant longtemps on n’a pas su le produire, bien qu’il soit l’un de métaux les plus abondants. Puis une invention américaine améliorée par un Français en 1846 permet de l’extraire au moyen d’une solution chimique. Le procédé est coûteux. L’aluminium devient précieux et très à la mode pour faire… des bijoux ! Lorsque Napoléon III recevra le Roi de Siam en visite officielle, les hôtes de marque auront des verres en aluminium, tandis que les autres se contenteront de verres… en argent. En 1886, nouvelle invention : l’aluminium peut être extrait au moyen d’un procédé électrique. Son coût de production s’effondre. Fini les bijoux, on passe aux cuillères pour tous. La rareté de l’aluminium n’a dépendu que de notre niveau de connaissance technique. Ah certes, me répond-on, mais la quantité d’aluminium est finie ! Que fera-t-on quand il n’y en aura plus dans le sol ? À cela je réponds : le temps que ça se produise, il pourra y avoir des substituts développés grâce à ce fameux génie humain ; la diminution progressive des quantités extraites du sol augmentera son prix (merveilleux outil de régulation des ressources), ce qui facilitera une substitution ; cette augmentation du prix rendra rentable la récupération des objets en aluminium pour les recycler, ce qui en retour empêchera les prix de trop monter; etc. Ce principe peut être généralisé : nous pourrions ainsi évoquer la fabrication de carburant par des bactéries, déjà à un stade bien avancé, à tel point que lorsqu’on dira à nos petits enfants qu’on creusait des trous pour trouver du pétrole, ils se moqueront de nous, primitifs que nous sommes. En bref, il n’est pas irrationnel de parier sur le génie humain, car il nous a bien servi jusque-là. De plus, cela pourrait coûter moins cher que de s’enfermer dans sa cave en attendant la fin du monde.

Non seulement nous n’allons pas vers la rareté, mais nous allons vers l’abondance durable. Non seulement notre avenir n’est pas bouché, mais nous ne sommes qu’au début d’un nouveau cycle d’innovation considérable. Dit autrement : nous n’avons fait, ces deux cents dernières années, qu’égratigner le champ des possibles offert par la révolution scientifique. Nouveaux matériaux, nouvelles énergies, nouveaux modes de communication, traitement des eaux, révolutions biologiques et médicales multiples, robotique, espace, la liste n’en finit pas. L’impression 3D permet de recréer les tissus des grands brûlés, nous ne ferons bientôt plus de greffes. Une puce implantée dans le cerveau permet déjà à un handicapé de piloter un robot-servant. Ce que nous ferons de ces inventions ? À nous de décider. De bonnes choses beaucoup, des mauvaises aussi, certainement. Mais plus que jamais, Malthus a eu tort, et ceux qui s’en inspirent nous trompent.


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