L’État islamique : le malaise d’Ankara

Erdogan_Obama_White_House_1 CC Crédit photo Samantha Appleton

La Turquie se trouve dans une situation délicate : faut-il soutenir l’allié américain au risque de sa propre sécurité et pire, au profit des Kurdes ?

Par Margaux Magalhaes

Erdogan_Obama_White_House_1 CC Crédit photo Samantha Appleton
Crédit photo : Samantha Appleton

 

Le 10 septembre dernier, le Président des États-Unis a annoncé son intention de « détruire l’État islamique » suite à la décapitation de deux otages américains. Barack Obama a alors démarché des États tiers afin qu’ils envoient des forces supplétives. Tout comme les autres puissances occidentales, il considère que ce sont principalement aux États du Proche-Orient, les premiers concernés par les actions terroristes de l’État islamique (EI), de fournir des troupes d’infanterie1. Seule la Turquie pourrait renforcer l’armée irakienne et les Kurdes dans leur lutte2. Cependant, par son positionnement géographique, par son histoire et par les relations qu’elle entretient avec les différents protagonistes, Ankara se trouve dans une situation délicate : faut-il soutenir l’allié américain au risque de sa propre sécurité et pire, au profit des Kurdes ?

Un soutien relatif de la Turquie

La relation unissant Washington et Ankara est ancienne : dès 1952, les Turcs intègrent l’OTAN. La Turquie joue alors le rôle d’allié stratégique pour les États-Unis, notamment dans la politique qu’ils mènent au Moyen-Orient. Le rôle d’Ankara dans la guerre contre l’EI pourrait cependant rester marginal. Il ne s’agit pas là d’un affaiblissement de la relation particulière qui l’unit à l’oncle Sam, mais plutôt d’un positionnement inconfortable l’incitant à la prudence. Soucieuse de préserver de bonnes relations avec l’Occident, la Turquie offre ainsi quelques garanties aux États-Unis. Pour témoigner de son soutien, elle autorise les avions militaires américains à utiliser la base d’Incirlik3, mais uniquement dans un but humanitaire et logistique. Elle reste ainsi en retrait de toute opération militaire, aérienne ou terrestre, au demeurant risquée pour la sécurité de son pays.

Sa sécurité menacée

Si la Turquie était réticente à mener des combats armés contre l’État islamique, c’est principalement parce que cet « État » détenait, depuis le 11 juin dernier, 46 otages turcs issus du personnel et des familles du Consulat général de Mossoul4 – otages libérés hier. En outre, les djihadistes, qui ont utilisé le territoire turc comme base arrière depuis 3 ans, pourraient avoir développé des cellules qui menacent d’attentats les villes turques5.

Le problème kurde

Les rapports que les Turcs entretiennent avec les Kurdes viennent également cristalliser les problèmes de leur implication militaire. Une cohabitation paisible avec les peshmergas kurdes, armés par les alliés, en première ligne contre l’EI, apparaît peu probable. Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusloglu, lors du sommet de l’OTAN, s’est d’ailleurs inquiété que les armes envoyées en Irak finissent aux mains d’organisations terroristes comme le PKK67. La Turquie redoute ainsi que les Kurdes ne s’unissent dans cette lutte8. Il pourrait en résulter la création d’un État kurde à part entière, perspective inacceptable pour Ankara9.

Le casse-tête de la Turquie

Dans cette guerre lancée contre l’État islamique, la Turquie se retrouve tiraillée entre son alliance avec les États-Unis et l’Occident, la lutte contre un nouvel ennemi (l’EI) et la lutte contre un ennemi de longue date. Ainsi, pour empêcher l’instauration d’un éventuel État Kurde, les Turcs ont procuré des armes aux groupes opposants, dont les djihadistes de l’EI, 10… elle en est aujourd’hui l’otage. Deux options s’offrent à elle : s’allier aux États-Unis et aider les Kurdes dans leur lutte ou rester en retrait. L’une et l’autre présentent des risques : la prudence lui recommande de ne pas s’affirmer trop nettement.


Sur le web

  1. Laurent Leylekian, « État islamique : la Turquie, victime collatérale de la stratégie américaine ? », le Huffingtonpost, 12 septembre 2014.
  2. Israël refuserait sans nul doute de rentrer dans une guerre propre au Monde musulman, quant à la Syrie, comment soutenir un régime qu’ils ont précédemment combattu ?
  3. Ankara a, à ce jour, mandaté plus de cent camions d’aide humanitaire et dressé un camp de réfugiés près de Dahuk, dans le nord de l’Irak.
  4. Guillaume Perrier, « Les ambigüités de la Turquie face à l’État islamique », Le Monde, 31 juillet 2014.
  5. C’est ce que confirme le journaliste Fehim Tastekin : « Depuis 3 ans, même des militants recherchés par Interpol sont passés par les frontières turques. Lorsque vous établissez des relations aussi anormales avec une telle organisation, vous devenez son otage. Si la Turquie fait aujourd’hui marche arrière, la menace de l’État islamique peut se retourner contre elle ». Nare Hakikat, « La Turquie, maillon faible de l’alliance contre l’État islamique », Le Figaro, 12 septembre 2014.
  6. Le PKK est le mouvement terroriste kurde de Turquie. Il a été créé par Abdullah Ocalan en 1978 et c’est en 1984 que ce mouvement se lance dans la lutte armée afin d’obtenir la création d’un État kurde indépendant.
  7. Laurent Leylekian, Art.Cit.
  8. Jusqu’alors, les Kurdes ne sont parvenus à s’unir, étant déchirés jusqu’à récemment par des luttes et rivalités internes.
  9. Depuis l’effondrement de l’Empire ottoman et la fin de la première guerre mondiale, les Kurdes désirent la création de leur État. Cela leur a été dans un premier temps permis : le traité de Sèvres de 1920 devait leur accordait un territoire dans l’est de l’Anatolie et dans la province de Mossoul. L’arrivée au pouvoir de Mustafa Kemal changea la donne : le traité de Lausanne de 1923 mit fin à l’ambition des Kurdes.
  10. Nare Hakikat, « La position ambiguë de la Turquie face à l’État islamique », Le Figaro, 11 août 2014.