De la famille à la société civile

Dès l’enfance, les hominidés comme tant d’autres espèces, se sont insérés dans une forme primordiale d’organisation sociale : la famille.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

famille credits luis fernando reis (licence creative commons)

Bien à l’inverse de l’image que l’on s’en fait, autant dans la sphère intellectuelle libérale qu’ailleurs, ce n’est ni l’Homme solitaire ni la société de nature qui furent à l’origine de notre civilisation moderne. Il n’existe aucune personne qui soit née sans un géniteur : elle a pu être abandonnée au vagabondage, mais n’en demeurât pas moins issue d’une mère et d’un père. Elle ne s’est pas, par un étrange miracle, pleinement formée sur terre.

Dès l’enfance, les hominidés comme tant d’autres espèces, se sont insérés dans une forme primordiale d’organisation sociale : la famille.

La civilisation ne s’appuie pas sur une généralisation du principe du « Robinson Crusoé », représentant l’Homme seul, dans son état prétendument primordial d’être isolé face à la nature, devant survivre par lui-même. Un tel principe n’est jamais plus qu’une simple expérience de pensée, qui ne doit servir qu’à illustrer l’activité ouvrière et commerciale de l’individu, sans plus de réalité au-delà. En vérité, l’institution qu’est la famille demeure le constituant principal de toute la société civile et son évolution est fondatrice de l’organisation sociale moderne, qui s’est effectuée par étapes sur cette base.

Si l’on peut estimer que l’Homme moderne nait d’un conflit entre sa volonté personnelle et les ambitions de la société ; l’Homme ancien quant à lui se manifestait d’une opposition entre ses aspirations d’individu et celles de sa famille, dans un monde où la survie quotidienne dépendait presque entièrement de cette dernière. L’évolution vers une infrastructure sociétale plus organisée, plus grande, permit l’émancipation de l’individu en lui offrant plus d’autonomie, plus de liberté pour vaquer à des occupations extérieures aux aspirations de ses aînés. Il n’était plus dépendant de sa seule famille, mais s’insérait désormais dans un système où tous se trouvaient en position d’agir dans ses œuvres, en dehors des limitations formées par les seuls besoins du foyer.

Dépasser le cercle familial

Au début des temps, les premières maisons à collaborer mutuellement furent probablement regardées avec suspicion par les plus isolationnistes. Elles outrepassaient très certainement une limite, que l’on estimait contre-nature, à cette époque : la possibilité qu’un Homme puisse traiter avec un étranger à son propre sang. L’évolution fut pourtant inexorable et, pour la première fois, la répartition des tâches put s’étendre non plus d’un individu à l’autre au sein d’une fratrie, mais d’un groupe à l’autre dans un ensemble plus grand : la cité.

La naissance de la société que l’on dit « civile », c’est-à-dire dont l’activité est orientée autours de cette cité, commune à ses membres, vint avec la généralisation des principes acquis aux âges précédents. L’Homme n’est plus la créature, vivant en meute, qu’il était jusque-là. Il se transforma en une nouvelle espèce, non plus sociale mais sociétale. De la personne capable de construire des outils rudimentaires, il s’est fait en espèce apte à échanger le produit de son travail, notamment à l’intérieur de son propre foyer. Avant d’être, après une longue période d’incubation intellectuelle, enfin capable de traiter avec son semblable, quelle que soit son origine.

Malgré cette fascinante progression, l’organisation de notre société n’en demeura pas moins semblable à celle de ses constituants plus simples : elle se devait d’avoir une tête, une mère supérieure, sa matriarche et un protecteur, un père supérieur, son patriarche. Aujourd’hui encore, l’infrastructure de nos gouvernements demeure basée sur cet agencement familial. Par bien des aspects, elle est comme un organisme à part entière, dont les spécificités l’empêchent toutefois à jamais d’être « vivant », pour autant.

Cependant, malgré cette progression, la famille continue de faire son office. Car si la société permit l’expression de l’indépendance humaine, plus qu’aucune autre infrastructure intellectuelle ne l’avait réussi jusque-là, elle se maintient pourtant toujours dans un rôle subalterne de simple extension au foyer.

Toutes les sociétés humaines sont orientées dans l’unique objectif de suppléer aux fonctions sociales de la famille, qui en demeure autant le centre que le sommet. Durant l’antiquité, ce furent moins les citoyens qui s’entendaient au sein des assemblées d’Athènes ou de Sparte, que les chefs et représentants des diverses familles de la cité. Plus puissante et influente elle se trouvait être, plus elle pouvait exhiber de ses membres aux grandes réunions. Une famille nombreuse reste, encore aujourd’hui, une grande marque de puissance, sachant l’importance que peut avoir chaque individu. Si un seul, uniquement, parvient à se réaliser au sein de la société et apporte à l’édifice ne serait-ce qu’une petite part d’excellence, c’est l’ensemble de son foyer qui s’en trouvera soudainement grandi.
Plus qu’un centre, elle est un socle, qui porte l’immense édifice de la cité sur son dos : ce sont les familles qui prennent en charge l’instruction et la formation des soldats, des artisans, des agriculteurs et des éleveurs. Car ce n’est pas tant de pouvoir posséder un glaive, qui faisait la force des Hommes libres, que de savoir s’en servir efficacement. Une telle instruction impliquait d’être démarrée au plus tôt et, parfois, spécialisée aux risques et périls du foyer qui la supportait.
La raison principale qui motiva la mise en place de milices, fut la nécessité d’une organisation commune de la défense des diverses familles, bien avant celle des institutions de la cité, perçues comme accessoires à cette fin. Aussi, puisque décideuses de la sécurité, elles finirent par en venir à contrôler l’affectation des diverses forces ouvrières : c’est la naissance de la démocratie.

L’on peut observer, dans l’Histoire, que les premiers gouvernements despotiques des temps anciens furent formés principalement par des familles victorieuses. Ce n’est pas l’individu isolé qui peut s’autoproclamer Roi, sur la base de son seul prestige, mais un clan qui se revendique « gouvernement ». Auquel cas, il est libre de décréter que son chef de famille devient aussi le dirigeant de l’ensemble de la société civile qu’il a conquise, prenant alors profondément racine à l’intérieur du système politique précédent. Cette corruption demeurera, même après une éventuelle libération, car l’espace laissé vacant sera simplement occupé par une autre famille : c’est la naissance de l’aristocratie.

Toutes les luttes féodales entre maisons nobles, familles bourgeoises et maison royale ne furent que le prolongement, inévitable, des guerres primitives entre les clans familiaux les plus puissants. Ce n’est pas tant du duc de Bretagne, dont on converse en parlant « du duché », mais de l’ensemble de son foyer, militairement étendu à toute la terre de Bretagne, dont il a été reconnu, soit comme unique dépositaire, soit comme seul représentant légal.

Pourtant, à mesure que la société s’agrandit, ses membres qui n’ont pas autant de puissance familiale, vont se faire de plus en plus nombreux. Ces masses-là même qui demeureront écartées des affaires. Isolées, elles devront, soit se placer au service d’un clan plus puissant, soit arpenter le difficile chemin de l’indépendance et former, à leur tour, des foyers dont ils pourront constituer le centre.

Le nombre faisant la force, cette immensité de population sera inévitablement amenée à réclamer de plus en plus de pouvoir au sein de la cité : c’est la naissance du prolétariat. Cet événement marque alors le début de l’ère de l’émancipation, où la cohorte grandissante va pouvoir prétendre non plus à une organisation familiale et clanique, mais cette fois-ci individuelle.

À l’origine du collectivisme et de l’individualisme

L’on peut dire, par une immense ironie du sort, que l’individualisme et le collectivisme sont tous deux nés d’un ressentiment identique à l’égard de la famille. Tous deux répondant ensemble à un semblable souhait d’être reconnus, en dehors du prisme déformant de la volonté du clan. Mais si le premier le recherche dans l’affranchissement, le second l’attend entièrement de la société.

Ce sont toutes les spécificités familiales, que le collectivisme entend éradiquer : elle est l’ennemie, puisqu’elle est l’essence même de l’indépendance et de la soumission. Pour parvenir à cet objectif, il apprend alors à utiliser les défauts et les faiblesses de la famille à son avantage. Car plus elle est affaiblie, plus le pouvoir central d’un gouvernement peut se renforcer en échange, comblant un vide laissé par la disparition de cette institution, si fondamentale à notre survie.

Sans elle pourtant, il n’y aurait pas de cité possible, mais à cela la volonté collectiviste répond en absorbant l’ensemble de la société civile, pour l’intégrer à l’État. Le collectivisme est obligatoirement totalitaire, en cela qu’il ne peut souffrir d’avoir ne serait-ce qu’une infime part de société qui demeure hors du contrôle, craignant qu’en la laissant croître hors de son contrôle, le retour de la « tyrannie » en deviendrait inévitable.

Car faute de pouvoir abolir une institution si centrale, le « penseur du collectif » propose de l’étendre : chaque citoyen devient alors le membre d’une seule et même famille, dont il n’est qu’un des multiples enfants, au-dessus de qui se trouverait alors un unique père, le gouvernement et une unique mère, l’État.