En luttant contre l’EI, attention à ne pas faire le jeu de l’Iran

Barack Obama (Crédits : barackobamadotcom, licence Creative Commons)

Pour Obama, comment empêcher l’Iran – et l’allié de ce dernier, le régime syrien – de tirer profit de la lutte des États-Unis contre l’EI ?

Par Fabio Rafael Fiallo.

Barack Obama (Crédits : barackobamadotcom, licence Creative Commons)

Dans un discours prononcé le 28 mai à l’académie militaire de West Point, le Président Obama, après s’en être pris une fois de plus aux guerres lancées par son prédécesseur à la Maison Blanche, mit en avant la nécessité de « bien réfléchir à toutes les conséquences » avant d’engager son pays dans des actes de guerre. Précepte ô combien louable, que, malheureusement, Obama lui-même ne semble pas avoir suffisamment pris en compte lors de son allocution télévisée du 10 septembre précisant sa stratégie de lutte contre le groupe terroriste auto dénommé « État islamique » (EI).

L’allocution susmentionnée n’a pas soulevé et moins encore apporté une solution à une possible conséquence majeure de la guerre contre l’EI, à savoir : comment empêcher l’Iran – et l’allié de ce dernier, le régime syrien – de tirer profit de la lutte des États-Unis contre l’EI. Cette question revêt une importance capitale. L’EI étant l’ennemi déclaré de l’axe Iran-Syrie, son affaiblissement et éventuelle destruction par les États-Unis et ses alliés risque fort de faire le jeu de l’axe Iran-Syrie, à moins bien entendu que des mesures ne soient prises concomitamment afin de prévenir une telle éventualité.

Il est vrai que le président américain annonça un appui accru aux rebelles syriens jugés modérés, lesquels se battent aussi bien contre l’État islamique que contre Bachar al-Assad. Mais vu la corrélation des forces sur le terrain, un tel soutien aux rebelles modérés ne saurait empêcher le régime syrien de tirer profit de l’affaiblissement de l’EI par les attaques américaines.

En effet, comme l’explique un article de l’hebdomadaire britannique The Economist, Bachar al-Assad, tout en criant haro sur les éventuelles frappes aériennes américaines sur le sol syrien, pourrait se livrer de facto, et à son avantage, à une répartition tacite des rôles entre lui et les États-Unis, que voici : pendant que les États-Unis attaqueraient l’EI en Syrie, les troupes de Bachar, elles, pourraient se consacrer à décimer les groupes rebelles modérés. Tout bénéfice pour Bachar.

Le Président Obama n’expliqua pas non plus comment il entend éviter que les milices pro-iraniennes opérant sur le territoire irakien sortent renforcées par l’affaiblissement de l’EI par les frappes américaines.

Plus préoccupant encore : Téhéran ne manquera pas de profiter du fait que la communauté internationale concentre son attention sur la menace incarnée par l’EI pour, entre-temps, avancer dans son intention mal dissimulée de développer l’arme nucléaire.

Le risque est d’autant plus réel qu’il est devenu de bon ton – dans les médias occidentaux et parmi un nombre de décideurs à Washington, à Paris et ailleurs – d’envisager ou même de proposer un rapprochement avec le régime iranien, et ce afin d’obtenir la coopération de Téhéran dans la lutte contre l’EI.

Or, caresser l’Iran dans le sens du poil au nom de la lutte contre l’EI serait autant superflu que dangereux. Superflu, car l’Iran n’a pas besoin d’être courtisé pour s’engager dans la lutte contre l’État islamique. L’EI sunnite ne cache pas vouloir la mort du régime iranien, shiite celui-ci. Aussi les mollahs au pouvoir à Téhéran feront-ils tout leur possible pour combattre l’EI, même si les démocraties occidentales ne leur font pas les yeux doux. Courtiser le régime iranien s’avérerait en outre dangereux. Car le péril que représente l’EI ne devrait nullement faire oublier le fait que les velléités nucléaires de Téhéran posent une menace encore plus grave que l’EI à la paix et à la sécurité internationale.

Comme on pouvait s’y attendre, les mollahs iraniens sentent qu’ils peuvent, plus que jamais, faire la fine bouche et se montrer avares de concessions dans les négociations autour de leur programme nucléaire. Ainsi, pas plus tard qu’en août dernier, Téhéran a refusé aux inspecteurs de l’ONU l’accès au site militaire de Parchin – en dépit du fait que le directeur de l’Agence Internationale pour l’Énergie Atomique, Yukiya Amano, avait estimé que l’accès à cette base était indispensable pour pouvoir jauger la véritable nature et les intentions réelles du programme nucléaire iranien.

Les considérations qui précèdent n’impliquent pas, loin s’en faut, qu’il faille baisser la garde face à l’EI pour ne pas faire le jeu de l’axe Iran-Syrie. Ce dont il s’agit, c’est de faire accompagner l’offensive contre l’EI par une position de fermeté vis-à-vis de l’Iran et du régime syrien. Les forces de la coalition qui se met en place pour lutter contre l’EI, et notamment les États-Unis, disposent de trois moyens complémentaires pour atteindre le double objectif de battre l’EI et de contrarier les desseins de l’axe Iran-Syrie.

Le premier moyen consisterait à accroître la pression sur l’Iran dans les négociations autour de son programme nucléaire – imposant si besoin est de nouvelles sanctions – afin de faire comprendre à Téhéran que le temps des tergiversations en la matière est révolu.

Les forces de la coalition pourraient, en outre, frapper non seulement les installations de l’EI en Syrie mais aussi celles de Bachar al-Assad, comme le suggère l’analyste de questions stratégiques Michael Weiss. Cela serait le seul moyen d’empêcher le régime syrien de tirer profit de l’affaiblissement éventuel de l’EI.

Dernier moyen, mais pas le moindre, les forces de la coalition pourraient faire un ciblage sélectif des troupes de l’État islamique, à savoir : frapper celles qui se battent contre les milices kurdes et l’armée irakienne, ainsi que les bases de l’EI en Syrie où se cacheraient les dirigeants de l’EI, tout en laissant le champ libre à l’EI pour attaquer les troupes de Bachar al-Assad en Syrie et les milices pro-iraniennes qui opèrent en Irak.

Autrement dit, il conviendrait de pousser, d’un côté l’EI, et de l’autre le régime syrien et les milices pro-iraniennes, à se battre entre eux.

Voilà donc ce que, après avoir bien réfléchi à toutes les conséquences – pour employer les mots d’Obama à West Point –, devrait comporter toute stratégie cohérente et efficace de lutte contre l’EI. Pas sûr, cependant, que l’actuelle administration américaine, et en l’occurrence les forces de la coalition anti-EI dans leur ensemble, soient près de prendre ce chemin. Et ce n’est pas François Hollande qui aurait le poids nécessaire – si tant est qu’il en ait l’intention – pour faire corriger le tir de la coalition mise en place par les États-Unis d’Obama.