Écosse : la sécession au service des citoyens ?

oui écosse indépendante credits phyllis buchanan (licence creative commons)

Le 18 septembre prochain, les Écossais vont décider, par référendum, de quitter ou non le Royaume Uni. Le professeur Lemennicier analyse les enjeux du vote.

Par Bertrand Lemennicier

oui écosse indépendante credits phyllis buchanan (licence creative commons)Le 18 septembre prochain, les Écossais vont décider, par référendum, de quitter ou non le Royaume Uni pour redevenir un État souverain. La question posée est simple :

« Souhaitez-vous que l’Écosse devienne un pays indépendant ? Oui/Non

Les Écossais, partisans du oui, supposent que, séparés du Royaume-Uni, leur destin sera meilleur que de rester dans l’Union. Les partisans du non pensent le contraire1.

Le problème soulevé par ce référendum est intéressant à plus d’un titre et peut être généralisé à n’importe quelle union, y compris l’Union Européenne, mais aussi à n’importe quelle région d’un État. Le gouvernement britannique, qui menace souvent les gouvernements européens de quitter l’Union Européenne, expérimente, sur son propre sol, ce que signifie la menace de quitter le Royaume Uni qui, comme son nom l’indique, est une union. Le Front National, un parti politique français nationaliste, propose aussi de quitter l’Union Européenne. Si ce parti arrive au pouvoir, il proposera un référendum à la population pour savoir si elle souhaite quitter l’UE. D’où l’intérêt pour ce parti et l’ensemble des français d’être attentif à cette expérience écossaise. Si le oui l’emporte, le 18 septembre 2014 deviendra une date mémorable et la transition vers l’indépendance une leçon pour les futurs imitateurs. Est-ce que les Écossais doivent conserver la livre anglaise comme monnaie en circulation, faut-il recréer une armée et une défense écossaises, quid des bases sous-marines de la force de frappe atomique de la Grande Bretagne situées en Écosse, à quel domaine étatique appartiendront les champs de pétrole à proximité de l’Écosse, est-ce que la souveraineté territoriale de l’Écosse s’étendra aux plateformes en haute mer ? Un divorce, fut-il unilatéral, pose le problème du partage des investissements réalisés dans l’union par l’un et l’autre des partenaires.

Que l’Écosse redevienne un État souverain indépendant n’est pas anodin. Cet événement peut bouleverser l’Europe par un effet d’imitation. En effet, ce qui vaut pour les Écossais peut valoir pour les Bretons, les Alsaciens, les Basques, les Normands, les Gens du Nord, les habitants de la Provence Côte d’Azur, les Corses, les Franciliens ou les habitants de l’ex république des Escartons. Eux aussi pourraient demander la séparation et l’indépendance de leur région à l’égard du pouvoir central parisien. Ce qui est vrai des régions françaises le serait aussi pour les allemands, les espagnols et les italiens. Mais aussi du Royaume Uni lui-même, réduit à la terre d’Angleterre. L’Europe éclaterait en une multitude de petits pays indépendants2 associés ou non dans une confédération. Pourquoi s’arrêter aux régions ou provinces ? Les sécessions territoriales peuvent concerner les villes qui deviennent villes libres et/ou États Cités : Paris enfin libéré… de la tutelle étatique française.

La fragmentation des États n’est pas une nouveauté, c’est même la caractéristique fondamentale de la fin du siècle dernier et du début du siècle dans lequel nous vivons. La majorité des États dans le monde ont une petite taille depuis que les grands empires ont implosé, soit naturellement, soit suite à des guerres d’indépendance. Le nombre d’États en 1950, membres de l’ONU, était de 51. En 2012, cette organisation reconnaissait 197 États souverains ! Parmi les 27 États de l’Union Européenne, 16 ont une superficie inférieure à 100 000 km2, 22 ont une population moyenne de 7,2 millions d’habitants. L’Europe a déjà connu une sécession, la Slovaquie s’est séparée de la République Tchèque. La Flandre et la Wallonie sont proches de la sécession, la Catalogne en prend le chemin en ce moment même, et l’Écosse risque de reprendre sa souveraineté abandonnée par l’acte d’union de 1707. N’oublions pas le référendum sur l’indépendance de la Nouvelle Calédonie qui touche les français, ni la dissolution de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) le 26 décembre 1991. L’éclatement de celle-ci en une multitude d’États souverains laisse encore des traces, aujourd’hui, avec des annexions et des mouvements séparatistes en Ukraine. Les guerres de sécession des années 1990 dans les Balkans avec le Kosovo, la Slovénie, la Croatie, le Monténégro sont encore dans les mémoires, la sécession de la Transnistrie en Moldavie, de l’Ossétie du Sud en Géorgie aussi. Le gouvernement Chinois fait face lui-même à de tels mouvements en Mongolie intérieure, sans compter la Birmanie, et le Moyen-Orient avec le Kurdistan turc ou irakien, et en Syrie avec le retour de formes étatiques d’autrefois : le califat islamique. Que dire de l’Afrique avec le Mali, le sud du Maroc, la Mauritanie, la Kabylie en Algérie, le Somalie land, le Soudan du sud, l’Érythrée .. S’il y a un phénomène politique majeur qui menace les États Nations, c’est bien celui de la sécession.

L’avenir politique des États-nations ne semble pas résider dans la construction de grands États en dépit du contresens, au sens littéral de l’expression, de la construction européenne comme futur grand État fut-il fédéral. Le sens de l’histoire, contrairement aux désirs des hommes politiques ou des partisans de l’État-nation, va dans la direction de la fragmentation des grands États contemporains en plus petits États. Et pour beaucoup d’entre nous cette fragmentation et sécession en entités politiques plus petites est un grand pas vers les libertés individuelles dans une société ouverte au reste du monde. C’est une force de progrès. Pour bien comprendre pourquoi il en est ainsi, il faut revenir sur la question de la taille « optimale » d’un État-nation.

Les économistes, dont on connaît la curiosité légendaire, se sont intéressés à la sécession et/ou à la taille des États, à la structure de leur gouvernance, à leurs unions ou cartellisations et dissolutions ou séparations. Plusieurs auteurs s’y sont essayés dont D. Friedman (1977)3, J.Buchanan et R. Faith (1987) 4 ; Withman D (1991)5, J.J. Rosa (2000)6, A.Alesina et E. Spolaore (2003)7 pour ne mentionner sur ce sujet que les plus connus. Leurs arguments peuvent nous aider à comprendre ce phénomène politique qu’est la sécession.

Une première idée, celle de Withman et Rosa, consiste à faire l’analogie entre les États , les entreprises ou les individus. Ces derniers s’unissent, se marient, se séparent, divorcent, font faillite, se rachètent entre eux ou se remarient. La thèse des économistes est d’une simplicité désarmante : les chefs d’entreprises, les individus et les hommes d’État décident de mettre en commun les ressources et les talents dont ils disposent lorsque, pris ensemble, la combinaison de ces facteurs de production génèrent plus de satisfactions et de richesses que pris séparément. Ils se séparent dès qu’il n’en est plus ainsi.

Les gains attendus d’une union de deux États proviennent essentiellement des économies d’échelle ou d’envergure dans la production de biens ou services dits « publics » qu’ils offrent aux citoyens et des économies de coûts de transaction que permet la suppression des barrières étatiques entre les pays de l’union. Les coûts de produire pris ensemble plutôt que pris séparément prennent racines dans la gouvernance (la structure de contrôle, pour les États il s’agira de la forme du régime politique ; démocratie parlementaire ou présidentielle, autocratie, royaume), le partage des gains de l’union (transferts entre membres de l’union) et la congruence des préférences sur les buts poursuivis par l’union (homogénéité ou hétérogénéité des préférences des partenaires à cette union).

L’autre idée, celle de Friedman, Buchanan/Flair, et Alesina/ Spolaore, est de regarder l’autre face de l’État, celle du monopole de la coercition. Il y a une différence fondamentale entre un État et une firme. Les échanges entre une firme et les consommateurs reposent sur un consentement révélé par l’achat ou la vente d’un bien ou service. Les échanges entre un État et les habitants qui vivent sous son autorité reposent sur l’extraction d’une rente (un impôt) par l’usage de la force ou de sa menace par une faction politique, disposant temporairement8 de son monopole. L’extraction de cette rente sur des richesses acquises légitimement par le travail des habitants peut être plus ou moins consentie en fonction de la structure de gouvernance de l’État. Les gains attendus de l’extraction de l’impôt dépendent de la taille du pays et de la productivité de ses habitants. Ces gains sont limités par le coût d’entretien du monopole de la coercition et le coût du prélèvement de l’impôt lui-même. Ces deux visions permettent d’organiser le débat sur l’indépendance de l’Écosse ou de toute autre région qui voudrait faire sécession d’un État-nation.

Commençons par la première interprétation. L’Écosse, l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord produisent-ils plus de richesses pris ensemble que pris séparément ? Du coté des gains nos auteurs notent les économies d’échelle ou d’envergure9 liées à la production de certains types de biens dits publics comme la défense, les réseaux routiers ou ferroviaires, les communications, l’éducation, la protection sociale ou la santé. Plus la taille du territoire de l’union est grande en superficie, plus la production de ces biens profiterait des économies d’échelle et d’envergure. Le mariage de territoires adjacents peut permettre de saisir ces économies en partageant, entre les membres de l’union, les coûts fixes de production dont le coût variable diminue avec la distance. Pourquoi s’arrêter à l’Écosse ? L’Union pourrait s’étendre à d’autres pays successivement adjacents aux nouveaux entrants10 et pourrait englober le monde entier.

La taille de l’union est vite limitée par les déséconomies d’échelle et d’envergure qui peuvent apparaître et/ou les coûts d’administration de l’union, de contrôle d’opportunisme des pays membres, des conflits dans le partage des gains de l’union entre les membres et hétérogénéité des préférences sur les buts poursuivis par l’union qui augmentent avec l’admission de nouveaux entrants. Les coûts d’administration de l’union et les difficultés de sa gouvernance seront d’autant plus élevés que le nombre des participants à l’union augmente et que les préférences des partenaires sont hétérogènes.

Une union entre États tendra à se développer jusqu’à ce que l’admission d’un État adjacent supplémentaire ne permette plus de saisir des économies d’envergure, ou augmente les coûts d’administration, de gouvernance et d’hétérogénéité des préférences au-delà des gains attendus.

Dans cette vision, les partisans du non au référendum vont faire miroiter aux partisans du oui tous les gains dans la production des biens présentant des économies d’envergure dont les écossais vont être privés mais aussi dont les autres membres de l’union seront privés11 puisque la sécession est unilatérale12.

En défense de la sécession, les écossais partisans du oui, devraient rappeler les arguments suivants. Tous les biens ou services à fortes économies d’échelle ou d’envergure peuvent être obtenus, aujourd’hui, à un coût plus faible sur le marché mondial parce que les firmes privées qui produisent ces biens et services sont en compétition entre elles et réalisent ces économies d’échelle et d’envergure à une taille bien supérieure à celle que peut offrir l’espace restreint de ces entités locales et ce grâce à la libéralisation des échanges internationaux13.

Cette évolution est générale. De plus en plus les États sont concurrencés dans la production des biens dits publics par le marché lui-même. L’externalisation rend obsolète les gains attendus de l’union puisque pris séparément on peut obtenir les mêmes services, et moins chers, avec des entreprises privées en compétition sur le marché mondial. Les coûts d’administration, de partage des gains et de préférences hétérogènes ont simultanément augmenté. L’immigration massive de personnes de cultures différentes sur le marché du travail a modifié la congruence des préférences de l’ensemble de l’union, les transferts liés à la protection sociale modifie le partage des gains dans l’union elle-même et la structure de gouvernance, sous la logique de l’extension du pouvoir et sa concentration dans les mains de quelques uns, a éloigné les électeurs des pays adjacents des décisions centrales du gouvernement de l’union. Les gains de l’union ne sont plus compétitifs vis-à-vis du marché mondial et les transferts opérés vers les autres membres de l’union de la rente pétrolière qui appartient au domaine public écossais privent les habitants de ce territoire d’une richesse qui devrait revenir en premier aux écossais.

Cette évolution, qui frappe tous les États-nations, pousse au divorce et à la sécession des entités politiques qui les composent. L’Écosse en est un exemple qui peut faire tâche d’huile. Les hommes politiques anglais en sont conscients. Si le gouvernement de Londres ne veut pas de la sécession, c’est qu’il pense que la contribution de l’Écosse au Royaume Uni est profitable pour l’ensemble de l’union. Si Londres tient à l’Écosse, il suffit au gouvernement d’acheter le maintien de l’Écosse dans l’union par des transferts d’argent et de souveraineté jusqu’au point où un abandon de souveraineté ou un transfert supplémentaire réduit à néant l’intérêt de prolonger l’union avec l’Écosse. Cette politique de transferts est menée depuis longtemps par le gouvernement britannique avec la création du parlement écossais en 1999. Au fil du temps le parlement écossais a obtenu presque tous les pouvoirs exceptées les affaires étrangères, la monnaie, l’énergie, la fiscalité et la défense qui restent du ressort de Londres. Mais la limite est atteinte.

On voit tout de suite où le bât blesse : pour rester dans l’Union les écossais peuvent demander aux anglais la pleine restitution de la rente pétrolière14. Le gouvernement de Londres s’y refuse, car les autres membres devront payer l’énergie au prix du marché mondial dicté par les cartels des pays pétroliers15. Si l’Écosse quitte l’Union, le gouvernement central ne peut plus prélever d’impôts sur les écossais, la base fiscale du Royaume Uni se réduit drastiquement et la rente fiscale ne pourra plus être aussi facilement détournée pour satisfaire les intérêts privés de l’oligarchie qui gouverne le Royaume Uni.

La base fiscale est le pouvoir suprême de tous les États modernes. Sans le prélèvement de l’impôt les hommes d’État ne sont rien. On comprend mieux la panique du gouvernement anglais si l’on se tourne vers la face obscure de l’État : celle de la prédation.

Cela nous renvoie à la conception de l’État Léviathan. Cette analogie éclaire le débat sur la sécession. Il s’agit d’une lutte entre deux factions politiques, l’une écossaise (de gauche)16 et l’autre anglaise (de droite) qui cherchent à extorquer une rente fiscale optimale sur les habitants qui sont sous leur juridiction. L’enjeu est celui de la rente pétrolière que chacun veut s’accaparer et de la base fiscale écossaise dont seront privés les autres membres de l’union.

Le chiffre d’affaires de l’État moderne, c’est le volume des recettes fiscales (qui est le produit d’une base taxable et du taux d’imposition) et des autres revenus obtenus des activités domaniales (produits des capitaux et rente pétrolière) ou des monopoles qu’il contrôle (celui du monopole d’émission de la monnaie offrant l’opportunité de pratiquer l’illusion fiscale par l’impôt d’inflation pour annuler les dettes publiques). La stratégie retenue par les hommes politiques est celle d’extraire une rente maximale des monopoles fiscaux, monétaires et du domaine (les ressources pétrolières par exemple) dont ils disposent temporairement ou non au profit de ceux qui les ont portés au pouvoir. La dimension des États va dépendre non seulement du rendement attendu de la rente nette des coûts à extorquer ces revenus, mais aussi de la structure de contrôle. L’État est-il contrôlé par les hommes politiques (les managers), les citoyens-électeurs contribuables (les actionnaires) ou encore un Roi (propriétaire) ?

Revenons à la dimension optimale d’un État Léviathan dans un régime politique donné. Le comportement du Léviathan consiste à étendre la base taxable le plus loin possible jusqu’au point où le coût d’étendre ce pouvoir de coercition à une unité géographique supplémentaire excède le gain tiré de la rente fiscale de cette unité. Il y a donc une limite à la taille du Léviathan parce que les coûts d’extorsion sont croissants et les rendements attendus décroissants en fonction de la distance où le Léviathan a localisé le centre de ses décisions.

C’est la raison fondamentale pour laquelle, il y a, géographiquement, de la place pour plusieurs Léviathans se partageant la taxation sur des territoires adjacents, et non pas un seul Léviathan dominant l’ensemble du monde. Chacun marque, par des frontières, l’aire de son pouvoir de taxation vis-à-vis des autres prédateurs locaux. Les revenus de la taxation comme des réglementations édictées par le pouvoir central du Léviathan sont investis dans la productivité des habitants afin d’augmenter le niveau de leur production et accroître les recettes fiscales futures. Une autre partie est consacrée aux dépenses pour réduire l’hétérogénéité de la population qu’il a sous son contrôle via une éducation nationale17. Par ailleurs, la faction au pouvoir doit composer avec ses sujets pour les empêcher de se révolter ou de s’évader ou de se détourner des activités productives intensives en recettes fiscales. Une autre fraction des recettes fiscales est consacrée au maintien d’une obéissance civile minimale (police, renseignements généraux, gendarmes mobiles, compagnie républicaine de sécurité) et à un niveau d’emploi générateur d’impôts 18 pour enrichir les groupes de pression ayant soutenu les factions au pouvoir.

L’extension de la base taxable à d’autres territoires, par les élites politiques qui les gouvernent, peut se faire par la conquête militaire, l’union de territoires et l’entente entre les prédateurs locaux pour mettre des taux d’imposition plus élevés. Chaque prédateur cherche à accroître sa base fiscale19 en diminuant ses taux d’imposition aux fins d’attirer sur son territoire des firmes et des individus aptes à développer des activités génératrices de richesses taxables. Mettons de côté la conquête militaire et l’entente sur les taux d’imposition, pour nous intéresser à l’union.

Du point de vue du Léviathan, les gains d’une union résident dans la capacité à saisir des économies d’échelle ou d’envergure dans la technologie civile et militaire de lutte contre les insurrections pour contrôler un territoire plus vaste à un coût plus faible qu’auparavant. Ainsi un investissement de 20 milliards d’euros dans ce contrôle de la population coûte 100 000 d’euros par tête dans un pays de 200 000 habitants, 1000 euros par tête dans un pays de 20 millions d’habitants et seulement 100 euros par tête dans un pays de 200 millions d’habitants. Ce contrôle peut alors être développé sans que le contribuable s’y oppose car le coût de se rebeller contre le Léviathan excède les 100 euros.

Le coût de l’union est tributaire des coûts administratifs du prélèvement fiscal et de l’hétérogénéité des populations quant à leur degré de résistance à l’impôt. Là aussi la mondialisation et les progrès des nouvelles technologies d’information et de communication ont sérieusement limité les économies d’envergure et/ou d’échelle réalisées dans la lutte contre l’insurrection, la désobéissance civile, l’évasion fiscale ou l’homogénéisation des préférences via l’école.

Les contemporains sont frappés par le fait que les synergies entre la téléphonie mobile et internet permettent de maintenir des liens étroits entre les membres de différentes communautés familiales, religieuses ou doctrinales même si leurs membres sont éclatés dans différents territoires parfois distants de milliers de kilomètres. Le contrôle des croyances par le Léviathan est devenu particulièrement difficile dans ce contexte. L’individualisation et l’hétérogénéité des préférences se développent au sein des territoires suite aux mouvements de populations et aux nouvelles technologies d’information qui font échec à la politique d’homogénéisation20 voulu par le Léviathan. L’extension de la base taxable par l’intermédiaire d’une union n’est donc plus aussi intéressante qu’autrefois. Le Léviathan renonce à l’union et substitue à l’extension de la base taxable la hausse des taux d’imposition. C’est la raison pour laquelle les Léviathans préfèrent constituer des ententes entre eux pour limiter la concurrence fiscale que de créer des unions visant l’intégration dans un État plus grand.

Si l’avenir semble plutôt favorable aux mouvements sécessionnistes, cela ne veut pas dire que les choses se passeront à l’amiable. Quand l’autonomie par la dévolution des pouvoirs et les transferts compensatoires, pour maintenir les États dans l’union, ont été réalisés, aller plus loin devient rapidement un casus belli, car on frappe au cœur même le pouvoir du Léviathan. La guerre de sécession ou d’indépendance devient l’ultime recours pour les séparatistes. Il n’est pas certain que les écossais soient prêts à franchir le cap de la résistance armée, comme les irlandais ou les séparatistes ukrainiens.

Cette fragmentation des grands États en micros États est-elle favorable à la croissance et au bien-être des populations ?

« La meilleure chose à faire pour la liberté serait de diviser l’Europe en plein de petits États. Cela vaut également pour l’Allemagne. Plus l’expansion territoriale de l’État est petite, plus il est facile d’émigrer et plus l’État doit se montrer conciliant envers ses citoyens, afin de garder ceux qui sont productifs » nous dit H. H. Hoppe.

À défaut de copropriétés multiples en compétition21, la petite taille des États est garante d’une imposition modérée et du respect des droits de propriété comme des droits individuels car un petit État a beaucoup de concurrents proches et que le vote avec ses pieds est plus facile à mettre en œuvre pour sanctionner les dirigeants de cette entité politique. Dans un État central (même fédéral) dominant de vastes territoires, le pouvoir d’imposer des taxes et réglementations est plus facile à mettre en œuvre car le coût d’émigrer est plus élevé. Un petit État ne peut mettre en œuvre une telle politique d’expropriation. Les individus émigrent et, par ailleurs, les entreprises quittent le petit État sans qu’il puisse en attirer de nouvelles, car celles-ci sont toujours à la recherche de la fiscalité la plus faible et des réglementations les moins contraignantes.

Les micros États qui offrent de tels avantages, faible taxation et réglementations, se développeront mieux que les autres. On explique ainsi l’origine du capitalisme par le fait même que celui-ci émerge dans un monde politique composé d’innombrables entités politiques : Cités-États de l’Italie du nord, Allemagne du Sud et Pays Bas sécessionnistes. C’est aussi une des raisons de la mondialisation du capitalisme. On peut rappeler qu’au XVII siècle, l’Allemagne était composée de 234 comtés, 51 villes libres et de 1500 manoirs de chevaliers indépendants !

Les micros États, non seulement sont contraints de pratiquer une prédation modérée mais aussi sont contraints de s’intégrer dans l’économie du reste du monde. L’intégration économique est le contraire de l’intégration politique. L’un est le développement pacifique des échanges et des marchés, l’autre est l’expansion territoriale du pouvoir de taxer, d’exproprier et de réglementer. L’intégration économique de micros États dans l’économie de marché pacifie les relations. En revanche, l’expansion des États vers des dimensions territoriales plus grandes comme la tentative d’un État européen (ou mondial) est une source permanente de conflits et de guerres. Quand ce phénomène de concentration et de centralisation des États s’accompagne d’une nationalisation des États (disparition des monarchies) il n’existe plus aucun frein à la croissance des impôts et des expropriations réglementaires autres que le libre échange international ou l’implosion interne par la sécession.

L’ouverture des économies et la mobilité des capitaux comme du travail ont en fait amoindri la capacité de taxation et de redistribution des États contemporains. Il est naturel que les régions ou les territoires les moins centraux comme les territoires potentiellement les plus riches remettent en cause les dépenses et les prélèvements étatiques. La réduction des dépenses de l’État affecte aussi les dépenses de police et de maintien de l’ordre, et cela favorise les mouvements indépendantistes ou séparatistes. C’est ce que l’on observe en ce XXIe siècle.

C’est la raison pour laquelle le retour à des micros États via la sécession est un facteur de progrès. La séparation volontaire remplace la cohabitation forcée par des relations (internationales) contractuelles mutuellement avantageuses, si on laisse les individus de la nouvelle entité politique commercer librement avec autrui y compris les gens vivant à l’extérieur du nouvel État. Cette sécession en micros États accroît la diversité ethnique, linguistique, religieuse et culturelle alors que la centralisation et l’extension de l’État (vers l’État Européen ou mondial) veut mettre fin à cette diversité par la violence politique. Une Europe consistant en des centaines de pays, de cantons, régions distincts, de milliers de villes indépendantes préfigure l’avenir contrairement au TGE (Très Grand Etat) que cherchent à mettre en place, en Europe, les hommes de l’État dont on devine bien qu’ils poursuivent leurs intérêts personnels dans cette entreprise et non pas ceux des habitants qu’ils maintiennent sous leur autorité.

C’est pour cela qu’il faut encourager la sécession de l’Écosse à l’égard du Royaume Uni. Non pas tant pour les écossais eux-mêmes, qui seront contraints de supporter un gouvernement nationaliste et en plus travailliste, ce qui n’est pas la joie22, mais parce que cette sécession montrera, par l’exemple, qu’il est possible aux citoyens des autres territoires européens (et du reste du monde) de s’affranchir, pacifiquement, par la voie d’un référendum dont le résultat est respecté par les membres de l’union, ce qui n’est pas certain, connaissant la duplicité des hommes politiques, de leurs États nationaux respectifs.

Sur le web

  1. Il est intéressant de noter que seuls les Écossais aient le droit de voter pour ce référendum. Il s’agit d’un divorce unilatéral. Les autres membres de l’Union sont aussi concernés par les conséquences de ce vote et ils n’ont pas voix au chapitre. On imagine volontiers que si les Antillais et les Corses demandaient leur indépendance et que l’ensemble des français prenait part au vote, ils seraient tout de suite indépendants. Ces territoires coûtent plus aux contribuables français qu’ils ne leur rapportent. Mais si on demandait aux seuls Antillais ou Corses de voter pour leur indépendance, ces derniers voteraient non à la séparation tant ils ont à perdre. Par ailleurs, quand un pays demande l’entrée dans l’union ou l’intégration dans un pays, c’est aux français qu’il faudrait le demander. Or, ils n’ont pas été consultés pour que Mayotte devienne un département français. Ceci en dit long sur les conceptions des hommes politiques et le mépris total qu’ils ont de leurs électeurs pour achèter des populations entières avec l’argent du contribuable français sans que ces derniers, les payeurs, puissent exprimer leur désaccord.
  2. Avant 1789 il y en avait 300, en 1815 il y en avait 60. En 1871 ce chiffre tombe à 20. En un siècle 1789-1871, les bouleversements politiques ont ramené le nombre d’États souverains de 300 à 20 !
  3. D. Friedman (1977) “A Theory of the Size and Shape of Nation” Journal of Political Economy, vol. 85, no. 1
  4. J.Buchanan and R.Faith (1987), Secession and the Limits of Taxation : Toward a Theory of Internal Exit, American Economic Review (December) pp.1023-1031
  5. D. Whithman (1991) »Nations and States : Mergers and Acquisitions ; Dissolutions and Divorce, » American Economic Review Papers and Proceedings (1991)
  6. J.J.Rosa (2000), Le second XXe siècle ; Déclin des hiérarchies et avenir des Nations, Grasset, Paris
  7. A.Alesina et E.Spolaore (2003), The Size of Nations MIT Press London England
  8. Dans un régime parlementaire, la faction politique détient ce monopole pour une période déterminée à l’avance, dans une autocratie cette période peut durer une vie, celle de l’autocrate, ou être abrégée par un coup d’État ou un assassinat ; dans un royaume ce monopole peut rester dans la même famille plusieurs générations. Dans chaque cas la gestion de ce monopole conduit à des décisions différentes. Mais ce n’est pas l’objet de notre discussion.
  9. Les économies d’échelle présentent la caractéristique suivante : la production du bien ou du service considéré exige un coût fixe initial, important (indépendant du volume de la production) tandis que les coûts variables diminuent avec le volume de la production. Les économies d’envergure correspondent à la sous additivité des fonctions de coûts. Pris ensemble, deux entreprises produisent moins chers que pris séparément.
  10. Comme on l’observe dans l’Union européenne avec les pays de l’Est
  11. Si le territoire de l’Écosse est décisif dans la saisie de ces économies d’envergure.
  12. Contrairement à la séparation entre la république Tchèque et la Slovaquie.
  13. Après tout c’est la thèse du Prix Nobel Paul Krugman
  14. Mais à qui appartient ces champs de pétrole et gaz ? Au premier occupant (ou à proximité) les habitants de l’Écosse, ou à ceux qui ont investi leur capital pour exploiter ces champs et développer cette industrie, les propriétaires des compagnies pétrolières et les contribuables du Royaume Uni qui ont financé les infrastructures permettant cette exploitation ?
  15. Depuis 2003 nous vivons un troisième voire quatrième choc pétrolier, le prix du baril de pétrole en dollars est passé de 30 dollars en 2003 à 100 dollars en 2013
  16. Le parti nationaliste écossais est plutôt travailliste ou du moins entame la chanson du socialisme et espère profiter de la manne pétrolière pour la redistribuer aux écossais, promesse qui équivaut très directement à un achat de vote.
  17. On comprend mieux l’objectif de 90% de reçus au baccalauréat. Il ne s’agit pas de rendre les jeunes générations plus intelligentes ou moins ignorantes mais d’homogénéiser leurs préférences et de former leurs croyances afin qu’ils acceptent comme naturel la prédation du Léviathan.
  18. La préoccupation des hommes politiques pour les chômeurs est intéressée. Imaginons que le taux de chômage soit de 100% pendant un an, la base taxable sur les salaires serait drastiquement réduite.
  19. En attirant des activités productives et des évadés fiscaux sur son territoire.
  20. On évoque souvent le terme d’intégration forcée
  21. Qui est la forme de gouvernance des petits « États » qui respecte le plus les droits de propriété individuels puisque dans ce cas l’État lui- même, ou son domaine, est strictement privatisé et son gouvernement est contractualisé sur un marché des gérants de copropriété.
  22. Pour les libéraux ou conservateurs qui décideront de rester, mais au moins ils n’auront pas beaucoup de kilomètres à faire pour émigrer vers le sud.