Diarrhées porcines et désastre sanitaire argentin : à propos de deux allégations anti-OGM

Epandage aérien CC flickr Pam Link

Deux rumeurs anti-OGM qu’il ne faut pas prendre au sérieux.

Par Anton Suwalki

Epandage aérien CC flickr Pam Link

Canal Plus diffusait pour la première fois le 31 août une enquête consacrée aux OGM, « Bientôt dans vos assiettes (de gré ou de force) » de Paul Moreira. J’espère pouvoir bientôt visionner ce « documentaire » et en faire un compte-rendu. En attendant, plusieurs éléments rendent pessimistes.

  1. Les antécédents du journaliste, qui avait déjà commis un docu-menteur du même style que ceux de Marie-Monique Robin.
  2. L’accueil favorable de Télérama, qui souligne précisément la filiation de cette nouvelle enquête avec celles de Marie-Monique Robin. Un mélange de faits réels mais déformés, de fantasmes, de rumeurs et de ragots, voilà ce qui constitue les « preuves accablantes » et la « réflexion de fond » si appréciées du microcosme alter-journalistique.

La parution de ce documentaire nous donne donc l’occasion de revenir sur deux allégations qui ont emballé les journalistes. Nous considérerons brièvement l’affaire des prétendues diarrhées porcines au Danemark, puis de manière plus détaillée, le prétendu désastre sanitaire en Argentine.

Les diarrhées des cochons danois

Comme le révèlent les critiques, Moreira a bel et bien procédé comme Marie-Monique Robin, allant à la pêche aux hoaxs sur les sites anti-OGM pour constituer la trame de son reportage. Ainsi, alors que la France importe d’Amérique du Sud des tourteaux de soja génétiquement modifié pour nourrir des millions d’animaux d’élevage, c’est au Danemark que notre brillant enquêteur s’est déplacé pour découvrir des cochons souffrant de diarrhées mortelles, de malformations… et miraculeusement guéris après que l’agriculteur ait arrêté de les nourrir avec des aliments issus d’OGM. Voilà un témoignage qui circule sur la toile et que Moreira est allé « vérifier » sur place : « une preuve accablante », comme l’écrit la journaliste de Télérama. Et dire que dans son étude à deux ans sur des rats nourris avec du maïs tolérant au RoundUp1, le professeur Séralini n’avait pas noté de telles diarrhées ! Voilà qui devrait lui donner des idées pour concocter sa prochaine expérience.

Le « désastre » argentin ?

diahrrées porcines René Le HonzecAutre « preuve accablante », la prétendue catastrophe sanitaire liée aux cultures de soja génétiquement modifié « arrosées de RoundUp » en Argentine. Dans un amalgame caractéristique, les anti-OGM visent indirectement le soja tolérant au glyphosate à cause des épandages aériens de RoundUp sur ces cultures, accusés de mettre en péril les populations habitant près des champs. Cette accusation, déjà émise en 2006 dans un article du Monde Diplomatique est à peu près aussi vieille que la rumeur des paysans indiens se suicidant en masse à cause du coton génétiquement modifié. Mais à la différence de celle-ci, la thèse du désastre sanitaire en Argentine n’a jamais été réfutée par des études ou une contre-enquête.

Alors, s’agit-il d’un simple hoax, ou le battage des anti-OGM à ce sujet reflète-t-il au moins partiellement la réalité ?

Il nous semble aller de soi que les riverains de champs puissent vivre les épandages de produits phytosanitaires comme une nuisance. De là à leur attribuer tous les problèmes, il y a un pas évidemment vite franchi par les anti-OGM. Exhiber des photos de gamins couverts de plaies, exploiter la détresse individuelle d’une mère dont l’enfant est mort des suites d’une malformation, voilà les méthodes classiques de Marie-Monique Robin et de sa mouvance. Mais depuis la propagation de la rumeur argentine, a-t-on avancé en matière de preuve à ce sujet ?

Entre deux photos chocs à ce sujet dans un journal racoleur nommé Nouvel Observateur, il est affirmé qu’un certain professeur Damian Verzenassi a mené une étude sur 65.000 personnes démontrant que le taux de cancers à Santa Fe est deux fois plus élevé que la moyenne nationale. « Ce peut être dû aux produits biochimiques », affirme-t-il. Or on ne trouve aucun référencement de cette étude ni aucune publication de cet individu dans les moteurs de recherche Pubmed ou Google Scholar. Une vraie étude épidémiologique digne de ce nom n’existe donc vraisemblablement pas. En revanche, une véritable étude portant sur la province de Cordoba2, la première province argentine pour la culture du soja génétiquement modifié, donne un taux d’incidence standardisé selon l’âge de 121‰ chez les hommes, et de 142‰ chez les femmes : en France, cette incidence est plus de 3 fois supérieure chez les hommes et 2 fois supérieure chez les femmes. Et l’incidence du cancer dans cette province serait moins élevée que pour l’ensemble de l’Argentine, qui elle-même présente des taux beaucoup plus bas que la France3. Curieux, pour un pays, et en particulier, une région « empoisonnée » par les OGM et les pesticides, selon la propagande…

De nouvelles preuves à se mettre sous la dent ?

Outre les sempiternels « témoignages », les anti-OGM ont avancé quelques nouveaux pions : l’étude publiée en 2010 du professeur Andrès Carrasco et son équipe de Buenos Aires alléguant des effets tératogènes du glyphosate sur des embryons de grenouille et de poulets4. Dans une lettre à l’éditeur publiée en 2011, des toxicologues de différentes compagnies (Monsanto, Dow Chemical…) mettaient en cause cette expérience, jugée totalement irréaliste par rapport aux conditions réelles d’exposition au glyphosate. Au-delà de cette critique, il est intéressant de constater que Carrasco a élaboré son expérience sur la base des allégations sanitaires des anti-OGM, et qu’il a par la suite participé à leur campagne, s’affichant aux côtés de militants anti-OGM affirmés, tels que Michel Antoniou (CRIIGEN) ou John Fagan, fondateur du Global Id group et adepte du Mouvement de la méditation transcendantale5.

Il n’en fallait pas davantage pour entrer dans la galerie des martyrs du mouvement. D’autant que Carrasco aurait, en effet, été victime de menaces et de tentatives d’agression alors qu’il s’apprêtait à participer à une conférence en août 2010 à La Leonesa. Selon Les amis de la terre, une bombe aurait même explosé. Curieusement, Amnesty International reproduit la même information, sans parler d’une bombe ! Le déroulement exact des faits est donc difficile à établir.

Quoi qu’il en soit, si Carrasco participait à une réunion à La Leonesa, petite ville de la province du Chaco, ça n’était pas par hasard : venait de paraître le rapport d’une commission commandé par le gouvernement de la province, censé confirmer officiellement et de manière accablante les dégâts des épandages de glyphosate. Les anti-OGM tenaient enfin leur preuve.

Un rapport complètement indigent

Une lecture rapide de ce rapport permet pourtant de se rendre compte de sa grande indigence, qui aura peut-être échappé au professeur Carrasco. Remarquons d’emblée que les champs qui côtoient les faubourgs de la petite ville sont plantés de riz, et non de soja. Simple détail, me direz-vous… Tout ce que les auteurs ont trouvé à se mettre sous la dent, ce sont quelques données extraites des registres hospitaliers, interprétées de manière dilettante.

Rapportant l’incidence du cancer chez les enfants de moins de quinze ans, ils notent pour La Leonesa un triplement entre 2000 et 2009 par rapport à la période 1990-19996. On est ainsi passé de 0,2 cas en moyenne par an à 0,6 cas. Non sans une certaine candeur, les auteurs jugent ce triplement « significatif ». Ils ignorent ainsi totalement que ces valeurs et la distribution des cas est complètement compatible avec les lois qui gouvernent les événements très rares. En outre, ni le type de cancer ni le lieu d’habitation des malheureuses victimes (et donc leur exposition potentielle ou non aux épandages aériens) n’est connue. Habiter à 100 mètres ou à 3 kilomètres d’une exploitation, ça n’est pas tout à fait la même chose ! Cela n’empêche nullement les auteurs de lier cette « augmentation » à la progression de l’emprise agricole.

La deuxième donnée fournie à l’appui serait encore plus cocasse si le sujet n’était pas si tragique. Les registres, portant cette fois-ci sur l’ensemble de la population de la région, relèveraient une explosion de l’incidence des malformations parmi les nouveau-nés. Celle-ci passerait de 19,1‰ à 85,3‰. Rien bien sûr ne permet d’en déduire une quelconque responsabilité des pesticides dans cette évolution. Mais surtout, les auteurs ont fait du cherry picking dans les registres : les données portent sur 1997-1998, 2001-2002, puis 2008-2009 et sur des périodes différentes (18,12 et 14 mois). Pour quelles raisons ne fournissent-ils pas toutes les données du registre, sinon pour cacher des chiffres qui iraient à l’encontre de leur thèse ? Il s’agit là d’une conception très séralinienne de l’analyse des données.

Conclusion provisoire

Nous n’affirmons pas que les épandages aériens de produits phytosanitaires ne causent aucun problème. Mais les allégations sanitaires à ce sujet pour l’Argentine, pour incriminer le glyphosate et, bien sûr, les plantes génétiquement modifiées tolérantes au glyphosate, ne reposent sur aucune preuve digne de ce nom. Ce rapport de la province du Chaco, censé apporter la confirmation de ce que la propagande martèle depuis des années, est particulièrement ridicule. D’autre part, les données épidémiologiques réelles disponibles sur le cancer en Argentine vont à l’encontre de la thèse d’une catastrophe sanitaire.

Une fois de plus, il n’y a donc aucune raison de prendre aux sérieux les rumeurs anti-OGM.


Sur le web.

  1. Consulter notre dossier.
  2. Diaz Mdel P. et al., « Cancer incidence pattern in Cordoba, Argentina », Eur J Cancer Prev., 2009 Aug.,18(4):259-66.
  3. Mais Belpomme nous expliquerait surement que la sur-incidence en France est liée à l’exposition aux radiofréquences…
  4. Alejandra Paganelli, Victoria Gnazzo, Helena Acosta, Silvia L. López, Andrés E. Carrasco, « Glyphosate-Based Herbicides Produce Teratogenic Effects on Vertebrates by Impairing Retinoic Acid Signaling », Chem. Res. Toxicol., 2010, 23 (10), pp 1586–1595.
  5. Agriculture et Environnement n° 125, mai 2014.
  6. La Leonesa : Population : 10.067 – Moins de 15 ans : 2.960
    1995 : 1 cas (de cancer infantile)
    1997: 1 cas
    2000 : 1 cas
    2003: 2 cas
    2004: 1 cas
    2008: 1 cas
    2009: 1 cas