Rentrée scolaire : Ouverture en rythmes saccadés

La réforme des rythmes scolaires est censée entrer en vigueur en cette rentrée dans toutes les écoles publiques. Où en est-on de sa mise en œuvre ?

Par Stanislas Kowalski

école CC Flickr BiblioArchiveY a-t-il un bon moment pour changer de ministre ? La rentrée scolaire véhicule l’idée d’un nouveau départ. Il y a quelque chose de frais dans ces cahiers neufs dont on veut croire, le temps d’un soupir nostalgique, qu’ils seront moins cochonnés que les précédents. Et on pourrait rêver que la nomination d’un ministre de 36 ans, femme de surcroît, apporte enfin une bouffée d’air frais et de jeunesse triomphante dans une école sclérosée par le fonctionnariat, le regard sévère de la société, et les 2772 pages du Code de l’éducation (Dalloz 2015, 85€).

Mme Vallaud-Belkacem s’est évidemment empressée… de ne rien changer. Et c’est parfaitement logique. Car une rentrée scolaire n’est un commencement que pour les élèves. Les professeurs, les chefs d’établissements, les rectorats et les services municipaux travaillent depuis des mois à mettre en place tous les nouveaux dispositifs, les nouveaux cours et, hélas, les réformes. Oh ! Je sais bien qu’ils ont tous profité de leurs longues vacances estivales. Mais qu’ils se soient préparés en mai ou qu’ils travaillent dans l’urgence parce que l’administration vient de leur envoyer leur affectation, ils devront être prêts le jour J. On n’envoie pas de contrordre à une semaine d’une réforme aussi lourde que la réforme des rythmes scolaires.

Mais est-on réellement prêt ?

Si l’on examine un peu la mise en place de cette réforme, depuis 20 mois que le décret a été promulgué, on constate qu’elle s’effectue sous les auspices de la procrastination.

Des élus qui traînent les pieds

Procrastination des maires d’abord, qui, pour la majorité d’entre eux, ont courageusement profité du délai accordé par M. Peillon et ont renoncé à mettre en place dès 2013 les joyeux ateliers ludiques indispensables à l’épanouissement égalitaire des enfants de France. Il fallait du temps pour s’organiser. Festina lente.

Et puis on a encore attendu, pour voir si par hasard l’impopularité de Vincent Peillon le forcerait à reculer, ou si son successeur allait écouter enfin les inquiétudes des professeurs et des élus locaux. Mais le Parti est sûr de lui, et on ne saurait transiger avec linterêtdézenfants, qui, comme chacun sait, est avec le vivrensemble la plus sûre boussole vers les lendemains qui chantent. Avec une guitare sur un âne, c’est encore plus rigolo. Le troisième ministre de la réforme vient de nous le confirmer une dernière fois. Nous n’y couperons pas. C’est le bien, un point c’est tout.

Alors ce printemps, cet été, les maires, bon gré mal gré, s’y sont mis. Ils ont senti approcher la sonnerie fatidique annonçant la remise des copies et le jugement sévère des enseignants, des parents et des élèves. Mais voilà, c’était sans compter la procrastination des animateurs.

Des animateurs peu enthousiastes par la précarité des emplois proposés

Mais il faut comprendre, au lieu de ricaner bêtement au fond de la classe. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. Des gens qui aiment les enfants, qui sont prêts à se dévouer pour un salaire, il y en a sûrement des tas. Mais voilà, on recherche des temps très partiels, et qui puissent correspondre aux contraintes horaires des classes. Idéalement, on en recherche pour le début d’après-midi, juste avant la reprise des cours. Mais allez trouver un animateur compétent qui veuille, et puisse, bloquer toute une journée de travail pour trois quarts d’heure au SMIC ! On voit des annonces çà et , pour 3 à 20 heures hebdomadaires, forcément réparties sur toute la semaine. Même avec de la bonne volonté, on hésite, on tergiverse, on attend de voir s’il existe de meilleures opportunités, ou si, par aventure, le maire et la directrice de l’école voudront bien assouplir un peu leurs horaires, ou proposer un petit complément de service pour joindre les deux bouts. Alors on bricole. On triche un peu. Ici, ce sera en fin de semaine, et tant pis pour la bonne répartition des temps scolaires, qui était pourtant la justification de la réforme. Là, on va se contenter d’une simple garderie vaguement colorée de jeux basiques.

Et on espère que personne ne fera défection. Parce que c’est ça aussi, le travail ultra-précaire que les maires sont contraints de proposer. On peut obtenir du dévouement ponctuellement, mais on ne fidélise pas les travailleurs avec du vinaigre. Nous saluerons au passage l’ironie des pouvoirs publics qui dans le même temps prétendent interdire aux entreprises de proposer des contrats de moins de 20 heures.

La mainmise de l’État sur les loisirs des enfants

Mais le plus grave dans cette affaire, ce n’est pas le cafouillage monumental de la mise en œuvre. Ce n’est même pas le coût pour le contribuable. Ce n’est pas non plus le coût pour les familles, qui selon les endroits seront amenées à débourser de zéro à plusieurs dizaines d’euros par mois. Ce n’est même pas le fait de rejeter la responsabilité financière sur les élus locaux. Amusant d’ailleurs, d’avoir mis en place un fonds d’amorçage pour une mesure qui engendre essentiellement des dépenses de fonctionnement. Comment fera-t-on ces prochaines années, quand ce fonds sera appelé à disparaître ?

Non, le plus grave, c’est l’idée de faire passer les loisirs des enfants sous contrôle public, sous prétexte que ces activités ont un rôle éducatif et que tous les enfants n’y ont pas un accès égal. Quand M. Peillon a parlé pour la première fois de réformer les rythmes scolaires, il a fait passer l’idée à partir du constat que les élèves français avaient perdu un grand nombre d’heures de cours depuis une trentaine d’années. Ce qui est vrai. Et s’il s’était contenté de rajouter quelques heures et de les répartir un peu mieux dans la semaine, il n’y aurait pas eu grand-chose à redire. Les instituteurs auraient sans doute râlé un peu, pour le pouvoir d’achat et ce genre de choses, mais ils se seraient exécutés, avec le sentiment qu’au fond c’est légitime. Après tout, ils ont déjà travaillé quatre jours et demi, il n’y a pas si longtemps. Et si on les avait dispensés, pour l’occasion, des interminables réunions qui les détournent de leur mission véritable, je vous fiche mon billet qu’ils auraient signé des deux mains. Mais ce n’est pas ça, pas ça du tout, qu’on prétend mettre en œuvre. Pour une fois, j’approuve les enseignants qui vont faire grève ainsi que les maires et les parents qui vont manifester, même si je ne suis pas toujours d’accord avec leurs arguments.

Beaucoup voient dans cette réforme simplement quelque chose d’inutile. Mais ce qui est inutile devient néfaste, dès lors qu’il y a contrainte. Bien plus, il s’agit d’abus de pouvoir.

C’est déjà beaucoup, et sans doute trop, que l’État ait pris le contrôle de l’instruction. Il est certes légitime de vouloir que tous les enfants bénéficient d’une instruction solide, mais il y a d’autres solutions que ce monstre administratif, qui s’est constitué, par couches successives depuis 130 ans. Le chèque éducation est un bon compromis entre la responsabilité des familles et la nécessité de s’assurer que les enfants ne pâtiront pas de l’éventuelle pauvreté de leurs parents.

Le projet est d’essence totalitaire. Il ne faut pas se laisser induire en erreur par le fait qu’il est confié aux mairies. Ce n’est pas par respect de la subsidiarité qu’on procède ainsi. Quand le ministre ordonne, il ne délègue pas. C’est une raison tactique, qui les pousse à agir à ce niveau-là, plutôt que de créer une administration ad hoc. Une telle administration serait mal acceptée pour l’instant. Et on n’a plus d’argent pour la créer. Passer par les mairies ne permet pas de diminuer le coût, ce serait trop beau, mais de le rendre plus diffus et de ne pas l’inscrire dans les comptes du décideur.

Mais regardons les motivations. C’est très simple, il s’agit de donner aux enfants des pauvres les mêmes possibilités d’activités que pour les riches, parce que, en apparence, c’est cela qui expliquerait le succès scolaire des classes aisées. Suffira-t-il de singer les loisirs de la classe bourgeoise ? Non. Cette réforme ne résoudra aucune inégalité. Les mairies de campagne n’ont évidemment ni les moyens ni les opportunités de Neuilly. Alors quoi ? Renoncera-t-on ? Ce serait mal connaître les socialistes. Non, une fois que le pli sera pris et que les gens auront admis que ces activités appartiennent au domaine de l’État, on amendera le dispositif, on instaurera des péréquations coûteuses, on fabriquera des normes. Il faut bien ça pour créer un homme nouveau.

Il ne faut pas prendre à la légère la prétention de refondation qui se cache derrière cette réforme. Ce n’est pas un point de détail, mais un élément clé d’un projet beaucoup plus vaste, comprenant, entre autres, la morale laïque, les ABCD de l’égalité, et la réforme des programmes, de l’évaluation, des redoublements. On n’a pas pris M. Peillon assez au sérieux, quand il en a fait la pierre angulaire de sa politique. Mais cela prend tout son sens, si l’on considère cette réforme comme le moyen d’accroître spectaculairement le périmètre de l’État.

Espérons que le mur de la réalité budgétaire nous arrêtera avant que nous ayons pris trop d’élan.

Les socialistes ont une fâcheuse tendance à faire le bonheur des gens à contretemps. Il faudrait bien qu’un jour, nos dirigeants comprennent que la politique n’est pas affaire de bien en soi, mais d’opportunités, de kairos.

Sur ce, je vous laisse. J’ai une rentrée à préparer.