Crowdfunding : la concurrence au service de l’innovation

Crowdfunding (Crédits : Rocio Lara, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

Grâce aux réseaux sociaux, la finance participative est en plein boom.

Par Jean Yves Naudet
Un article de l’aleps

Crowdfunding CC Rocio LaraLe mot est passé dans le langage courant, plus encore que son équivalent français, la « finance participative ». La chose, sinon le mot, est aussi vieille que le monde, puisqu’il s’agit de financer un projet grâce à l’apport de certaines personnes, par exemple les membres d’une même famille, sans passer par les acteurs « classiques » du financement. Mais Internet et les réseaux sociaux ont bouleversé ce secteur, notamment grâce à l’émergence de plateformes de finance participative ; il est un plein boom et, comme toujours, la concurrence montre son efficacité au service de l’innovation, ici dans le secteur du financement. Les banques elles-mêmes devront s’adapter.

650.000 banquiers par internet

Que plusieurs membres d’une famille prêtent de l’argent à l’un d’eux pour financer un projet a toujours existé, mais de manière marginale. Les choses ont radicalement changé avec la finance participative, le « crowdfunding », grâce à l’internet et aux réseaux sociaux. Désormais on peut facilement trouver des partenaires financiers, sans passer par les réseaux traditionnels du type banque, non par relations familiales, mais grâce aux nouveaux moyens de communication.

Ce secteur est en pleine expansion, au point que la législation elle-même a évolué, comme l’avait promis François Hollande lors des assises de l’entrepreneuriat, avec la récente ordonnance du 30 mai 2014, publiée au JO du lendemain. Elle a modifié certains articles du code monétaire et financier en introduisant de nouveaux statuts pour l’accès et l’exercice, histoire de superviser les professionnels.

A priori, il s’agit d’assouplir le cadre réglementaire du crowdfunding. Mais on connaît les mœurs politiques et administratives françaises qui confondent volontiers le cadre institutionnel nécessaire au bon fonctionnement des marchés et le choc de complexité cher aux bureaucrates, aux « enrayeurs » comme disait Bastiat.

Cela va-t-il accélérer ou freiner la finance participative ? Pour l’instant, elle est en plein boom même si ce secteur est encore limité en France. Le chiffre des engagements a triplé en 2013, atteignant 78 millions d’euros et on aura un doublement en 2014. Le financement a concerné 32.000 projets et entreprises ; ainsi 650.000 personnes ont-elles joué le rôle de banquiers par Internet.

Sous forme de prêts

La finance participative est un court-circuit de ce qu’on appelle « l’intermédiation financière ». Entre l’épargnant et l’emprunteur, il n’y a pas d’intermédiaire. La nouveauté c’est que l’on passe par l’internet qui permet de prendre les contacts. Cela permet de lever des fonds, mais aussi de se faire conseiller.

Le système est différent de ce que l’on appelle les « business angels » (anges des affaires ou « investisseurs providentiels ») où, d’une part, un particulier investit dans un projet innovant à fort potentiel, porté par un entrepreneur innovateur, d’autre part, le business angel peut apporter sa part de valeur ajoutée par sa compétence, ses réseaux et son expertise et enfin, où il est associé aux risques de l’entreprise, risques élevés comme dans toute société innovante.

Le crowdfunding concerne seulement le prêt financier, le don ou l’investissement en capital. Cela passe en général par des plateformes, sous forme de sites mettant en relation les uns et les autres.

Dans le cas du prêt, cela permet à des particuliers de financer un autre particulier ou une entreprise. L’effet démultiplicateur de l’internet et des réseaux sociaux permet d’organiser ces prêts entre personnes ne se connaissant pas au départ, contrairement aux financements familiaux. Par rapport à d’autres financements également « désintermédiés » sur les marchés financiers, il y a une différence de taille, non que les grands projets en soient exclus, mais parce que cela peut concerner de tous petits projets (y compris le microcrédit).

Sous forme de financement en capital ou de don

Une autre forme de finance participative concerne le financement en capital. On est alors dans la prise de participation dans le capital de l’entreprise, avec association aux risques (y compris aux gains en plus-value) et distribution du profit sous forme de dividendes. L’investisseur n‘est plus un simple créancier, mais un actionnaire. C’est un bon système pour financer des PME non cotées en bourse, associant le plus grand nombre à ces financements.

Le troisième cas de crowdfunding concerne le don. Il s’agit de soutenir un projet, soit sans rien attendre en contrepartie, soit en vue d’un contre-don, qui peut prendre des formes très diverses, par exemple quand il s’agit d’aider un artiste à se produire ou à publier un CD, depuis des places de spectacle jusqu’à des albums spécifiques. La contrepartie est une rétribution non monétaire. C’est une forme modernisée du fameux don et contre-don cher aux anthropologues, mais à la différence que dans les sociétés primitives on ne demande pas l’avis du donateur sur le contre-don, qui peut lui plaire ou non, alors qu’ici le contrat signé précise quel est le contre-don ; mais ce n’est pas non plus du troc, puisque le don est monétaire, alors que la contrepartie ne l’est pas. On parlera même dans certains cas d’une « production communautaire », les investisseurs étant ainsi en quelque sorte coproducteurs.

Les miracles de la concurrence

La finance participative est un nouvel exemple des miracles réalisés par la concurrence, ici dans les moyens de financements. Cela permet de financer des projets que la finance traditionnelle, donc le système bancaire et financier, aurait probablement laissé de côté ; cela permet aussi de rapprocher ceux qui financent des entrepreneurs et donc de multiplier les occasions de synergie, d’échange d’idées, etc. Cela force le système financier traditionnel à innover à son tour. En France, où les financements dépendent souvent d’organismes publics, cela permet de contourner la chape de plomb étatique, en proposant d’échapper aux « a priori » du secteur public.

Certes, il faut être vigilants afin que les organismes publics, Caisse des dépôts en tête, n’envahissent pas ce nouveau territoire de liberté, pour y imposer leurs vues, comme ils essaient déjà de le faire ; mais on voit chaque jour le dynamisme de ce secteur, l’arrivée de nouveaux opérateurs et les banques elles-mêmes créent des partenariats avec les acteurs de ce domaine. Bref, la concurrence stimule la concurrence, encourage l’innovation, multipliant pour les entreprises les opportunités de financement. Bien sûr, il y aura, comme sur l’internet, des restructurations, des disparitions, la destruction créatrice jouant à plein. Le risque, en France, étant comme toujours que l’État veuille s’en mêler, au nom de la régulation ou de la lutte contre « les excès désordonnés des marchés », brisant net toute la capacité créatrice du secteur.

Le dernier risque est idéologique. On dit que c’est la technique, avec l’internet, qui a permis ces miracles de la concurrence. C’est une lecture marxiste du phénomène, l’infrastructure (la technique) commandant aux superstructures : la technique ferait évoluer le monde. Vision matérialiste de l’histoire. En réalité, c’est la concurrence qui fait évoluer les choses, y compris sur le plan technique ; c’est la concurrence qui a boosté le développement de l’internet ; c’est la concurrence qui fait exploser le financement participatif. Et c’est l’entrepreneur, et non la technique, qui est au cœur du processus.


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