Austérité, le service public a son ciné

Austérité rigueur (Crédits 401kcalculator.org, licence Creative Commons)

L’actualité est riche, mais pas autant que ceux qui la font. Entre les employés des sociétés nationales de transport, qui se battent pour protéger et étendre leurs avantages que finance le reste du pays ; les taxis, qui ont su mener un lobbying efficace pour empêcher les consommateurs d’utiliser un service de VTC plus efficace et moins couteux ; les collaboratrices de parlementaires devenues leurs épouses ou les épouses de parlementaires devenues leurs collaboratrices ; et les enfants des petits pères du peuple, empêtrés dans des trafics divers dont celui de l’influence de leurs parents ; tous s’assurent un avenir tranquille dans un pays en crise où beaucoup peinent à boucler les fins de mois.

Pour assurer le train de vie de tout ce beau monde, et assurer le bouclage des fins de mois de l’État malgré 41% de son budget consacrés au seul paiement des salaires de plusieurs millions d’employés à son service, les ministères vont faire des économies. Et pas qu’un peu. Tenez-vous bien : 2 milliards d’euros par an, sur un budget de plus de 370 milliards. Moins de 1%.

Mais les chiffres qu’on pourra entendre ici ou là font état de 8 milliards d’euros : les coûts augmentent chaque année « naturellement » de 6 milliards d’euros, et pour réduire la dépense de 2 milliards d’euros, il faut aussi contenir la hausse « naturelle » de la dépense. On frôle alors les 2% de « réduction ».

Si tant est qu’on puisse considérer comme « naturelle » une gestion des ressources humaines où la performance n’est aucunement sanctionnée, l’emploi étant à vie et l’avancement automatique. Et que l’État dépense chaque année 100 euros de plus par Français, sans que ces derniers en retirent le moindre bénéfice, au contraire. Sauf, bien sûr, s’ils ont trouvé le moyen de travailler pour l’État et être payés pour cela, à l’inverse des Français qui travaillent pour l’État plus de la moitié de l’année au travers de leurs impôts.

Qu’on soit passionné par les petits trains et les petits enfants, qu’on ait un bon copain député ou conseiller général, ou qu’on souhaite simplement bénéficier d’un meilleur salaire, de conditions de travail moins pénibles au prix non pas d’une meilleure performance mais d’un concours unique qui garantit l’emploi à vie, on peut décider pour de bonnes ou mauvaises raisons de devenir fonctionnaire. Mais rien n’oblige à adopter les réflexes corporatistes si chers à de nombreux Français et si couteux pour tous les autres.

Il faut être sérieusement culotté pour affirmer que 2 milliards de réduction, soit moins de 1%, relèvent du serrage de vis, de la rigueur la plus stricte et de l’austérité la plus folle. N’importe quel gestionnaire qui laisserait filer ses coûts comme le fait l’État demanderait pardon plutôt qu’une rallonge de budget. Il demanderait pardon aux propriétaires de l’entreprise, ceux qui l’emploient ; dans le cas du prétendu service public, il s’agirait de l’ensemble des citoyens.

Au lieu de s’excuser de leur mauvaise gestion, les responsables du désastre se comporteront à n’en pas douter comme des intermittents du spectacle à qui on soumettrait l’idée de travailler comme des honnêtes gens : ils crieront à l’assassinat du service public, à la fin des haricots en diamant et du beurre semi-précieux dans les épinards, et dénonceront l’ultra-libéralisme de tous les Français qui espèrent simplement porter un peu moins sur leurs épaules le reste de la « collectivité ».

Mais alors qu’ils devront supporter les pleurnicheries des ministres et de leurs sbires par milliers, les Français n’ont rien à attendre de cette micro-baisse.

D’abord parce que si des économies sont effectivement réalisées, hypothèse qui au cours actuel de la parole publique ne pèse pas bien lourd, nombreux sont ceux qui verront dans ces économies un morceau de gâteau supplémentaire à se partager. Les fonctionnaires qui ont vu leurs collègues partir en retraite sans être systématiquement remplacés ont ainsi bénéficié de sympathiques primes qui ont acheté une relative paix sociale en annulant une bonne partie des économies théoriquement réalisées. Et les fins stratèges (sic) des cabinets ministériels prendront un malin plaisir à ruser autour du mille-feuille administratif français pour camoufler leur incapacité à penser réellement une baisse de la dépense.

Ensuite parce qu’elle vise à réduire tout aussi ridiculement un déficit abyssal, et ne se traduira certainement pas par des réductions d’impôts. Le déficit est toujours là, donc la dette continue de gonfler, et le service de la dette aussi. En plus de payer pour les déficits de leurs politiciens, les Français paient aussi pour ceux des précédents. Et paieront, bien entendu, pour les suivants, jusqu’à ce que les uns ou les autres se décident à mettre un terme à cette mascarade en supprimant toute vie politique pour les uns, ou en asservissant directement le peuple en esclavage pour les autres.

Enfin parce que les économies seront à n’en pas douter réalisées sur les rares dépenses qui apportent un quelconque avantage aux Français. Plus de 40% du budget de l’État passe en salaires, et la masse salariale ne va sans doute pas baisser. Les ministres vont d’abord couper là où ça fait le moins mal, non aux citoyens, mais à leur ministère.