Le mépris du sport

Sport Football (Crédits : Vramak, licence Creative Commons)

De toutes les activités humaines il s’en fait une, en particulier, que l’intellectuel abhorre : le sport.

Par Emmanuel Brunet Bommert

Sport Football (Crédits : Vramak, licence Creative Commons)

Le mépris est une caractéristique répandue à notre époque, notamment chez les intellectuels, qui reconnaissent ce vice comme une admirable vertu. Cette attitude détermine si bien le penseur moderne que les populations ont du mal à l’estimer comme étant une véritable « sommité », s’il ne fait pas preuve de son dédain caractéristique envers ses opposants. La haine et le mépris naissent d’une même forge, aussi la détestation peut s’exprimer sous la forme d’une suffisance envers un sujet particulier.

Pourtant de toutes les activités humaines il s’en fait une, en particulier, que l’intellectuel abhorre : le sport. Une haine singulière relie le penseur et l’athlète, qui s’est faite si flagrante aujourd’hui que l’on n’est plus surpris de l’entendre s’exprimer des meilleurs académistes.

Le penseur réduit le sport à une activité sans valeurs, sans fondements, sans buts et sans raison. Il s’estime dans le vrai, lorsqu’il renvoie le sportif et le barbare dos à dos, moins par jalousie que par revendication d’une suprématie des activités de l’esprit par rapport à celles du corps. Cependant, le penseur se fourvoie : le sport n’est pas décérébré et l’activité physique n’est pas dépourvue de réflexions. L’athlète n’est pas un arriéré mental, incapable de la moindre intelligence1.

Si le sport, notamment lorsqu’il s’effectue en équipe, était un tel genre d’activité, cela ferait bien longtemps que l’on aurait remplacé l’ensemble des joueurs par des machines. Mais il représente bien plus qu’un ensemble de règles dans un jeu, où l’on dispose ensuite quelques brutes musculeuses. Il est un ensemble, qui va de l’entraînement quotidien à l’application effective de l’instruction en condition. Les compétitions sont parmi les situations les plus terribles qui soient connaissables de l’Homme, n’étant égalées en intensité que par le risque vital de la survie.

La résistance psychologique, l’esprit aiguisé, la maîtrise de l’imprévisibilité des conditions, le contrôle de sa propre dangerosité et agressivité sont des choses qui nécessitent une certaine forme de discernement, que l’on attend aussi des meilleurs combattants. Avec le jugement vient l’intelligence critique, d’autant qu’il devra s’appliquer en quelques secondes. La soif d’excellence et de dépassement sont deux volontés purement intellectuelles.

Les penseurs modernes veulent oublier que les anciens mettaient en avant le sport comme une activité d’excellence intellectuelle, notamment les grecs : les jeux olympiques n’ont pas été inventés par des guerriers, mais par des sages. Certains philosophes de l’antiquité, notamment Platon, y ont participé. La vision qu’en ont les esprits de notre temps peut se réduire à une opposition entre « la brute et le rusé », où l’intellectuel assimile le sportif à une brute. Pourtant, si nous laissions s’exprimer la brutalité sur les stades, l’autorisant à effectuer toutes les épreuves, elle ne serait que rarement « bonne » et presque jamais « excellente ».

La brutalité est l’ennemie de l’athlète, qui se doit d’être précis et organisé. Au même titre que l’on ne fait pas de bons soldats avec des sauvages, l’on n’en fait pas des champions non plus. Néanmoins, il est parfaitement possible d’obtenir d’excellents soldats à partir de sportifs et inversement : le sport et la guerre sont inextricablement liés.

Lorsque furent organisées les premières compétitions sportives, les principales activités proposées n’étaient rien de plus que des entraînements militaires, auxquelles s’ajoutait seulement une dimension de concurrence. L’on y additionna progressivement des jeux plus attirants, qui connurent de grandes mutations dans l’histoire des activités sportives. La lutte, l’athlétisme et la gymnastique sont des activités martiales, utilisées par les grandes armées du monde pour l’aguerrissement et le renforcement de leurs combattants. Vinrent par la suite le tir à l’arc, le triathlon : autant d’exercices guerriers.

La compétition a cet immense avantage qu’elle permet de simuler la tension d’un engagement concret : l’adversaire est un ennemi, dont les actions peuvent conduire à la défaite et à la souffrance. Puis, des casernes, les jeux entrèrent dans les colisées. Les grandes armées classent les performances de leurs hommes en organisant des jeux, dans l’espoir de permettre à leurs soldats d’expérimenter la douleur, la peur et la colère : cela afin de les maîtriser, afin de pouvoir finalement s’en servir. Car c’est moins l’agressivité que la dangerosité que le sport permet de faire croître.

Le sport est, aux yeux du commandement militaire, un vaccin aux problèmes de la faiblesse psychologique humaine, l’endurcissant face aux conditions de l’environnement hostile et incontrôlable.La seule variable de l’Homme, qui lui permettra de survivre à son entourage, demeurera toujours en lui-même. Le principe du « connais-toi toi-même » n’est pas seulement une réflexion philosophique sur la nécessité de comprendre l’être, mais aussi une injonction quant à la nécessité de maîtriser son propre esprit, sans quoi la survie demeurera toujours compromise au moindre incident.

Si la plupart des cataclysmes, comme les guerres sanglantes, ont emporté autant d’âmes c’est aussi parce que la plupart des gens ne savent pas contrôler leurs émotions dans les moments critiques. Il faut une réelle maitrise de son esprit pour, dans une situation où sa vie est engagée, ne pas rester totalement paralysé devant les événements. Céder à ses émotions, ne pas connaître les limites de son corps ou de son esprit, ne pas comprendre le risque que représentent les autres : toutes ces choses sont exclues pour le sportif professionnel.

Ce sont autant de choses que les penseurs modernes ne parviennent plus à comprendre. Ils méprisent la force, tout en lui vouant honteusement un culte. Ils étendent leur mépris à tout ce qui touche l’athlète : il est trop payé, ses supporters sont des brutes, ses admirateurs sont des imbéciles : tant de suffisance déversée ferait presque figure de grand art. Ils leur nient des ambitions qu’eux-mêmes se destinent : aucun intellectuel ne se considèrerait trop payé pour son emploi, que ses supporters soient des brutes l’indiffèrent, tant qu’ils sont nombreux et, de toute évidence, tous apparaissent comme des imbéciles à ses yeux.

Cette attitude ne s’améliore pas, s’étant même régulièrement dégradée depuis près de deux siècles, sous l’impulsion notamment des philosophes. Elle n’atteignit son paroxysme qu’après la fin de la seconde guerre mondiale, où les différents belligérants parièrent leur propagande sur l’exploit sportif. Les intellectuels les méprisèrent d’autant plus, oubliant alors que le mépris est l’ennemi premier de l’intelligence.

Puis, à force d’être dédaignés, ce fut à leur tour de se retourner contre les intellectuels. En se faisant de plus en plus fermés à l’esprit, les athlètes virent leurs prouesses diminuer considérablement. Si le talent décroit, c’est que l’objectif du sport n’est plus aussi bien compris qu’avant : tous les jeunes professionnels sont désormais en course pour atteindre l’exploit. Mais, quand ils y parviennent enfin, ils ne comprennent que trop tard : l’objectif du sport n’est pas d’être excellent, mais de le rester. Vouloir atteindre le sommet d’une montagne est moins l’objectif du sportif que de survivre à l’ascension, puis d’en revenir indemne.

Il se fait toute une génération de nouveaux espoirs qui gravissent les échelons, de plus en plus vite, pour tomber encore plus bas qu’ils n’avaient démarrés. Au point que l’on finit par se demander quel record certains cherchent à atteindre : la plus grande excellence ou la chute la plus rapide de l’histoire de l’humanité ? Les sportifs peuvent ressembler aux artistes, quand ils se bandent les yeux et ferment leurs esprits.

Cette ressemblance n’est pas fortuite, car là où l’artiste doit faire taire toutes ses émotions pour ne laisser s’exprimer que celle qui l’intéresse, le sportif se doit de maîtriser son esprit et de le maintenir stable. À la différence, cependant, qu’il ne laissera point d’œuvre qui survivra à sa mort, en dehors de l’enregistrement de ses exploits : le sport est un artisanat éphémère, qui se dessèche dès la maturité atteinte.

C’est une autre part de ce qui fait le mépris du penseur : cette phobie qu’une activité puisse prendre fin dans le néant et que, finalement, ce soit l’intellectuel lui-même qui s’y trouve destiné. C’est pourquoi il s’imagine qu’en niant son esprit au sportif, il épargne aux travaux du sien une telle fin.

  1. Bien que ce puisse être vrai, dans certains cas. C’est néanmoins une chose que l’on peut aussi observer des « grands intellectuels » qui, soudainement, peuvent nous faire douter de leur « grandeur » en quelques mots. Tout le monde a été stupide au moins une fois dans sa vie, les plus dangereux sont ceux qui pensent ne jamais l’avoir été.