Bayrou, l’homme que les idées centristes n’intéressent pas ?

François Bayrou en meeting à Toulouse (Crédits Jackolan1, licence Creative Commons)

François Bayrou évoque une possible « alliance » avec Alain Juppé et François Fillon. Cette main tendue à la droite est surprenante.

Par le Parisien libéral

François Bayrou CC

On ne peut qu’être soufflé à la lecture de l’interview que François Bayrou, l’homme de l’indépendance du centre version 2007, a donné au Figaro (lire Bayrou évoque une possible « alliance » avec Juppé et Fillon) et au Point (Le manifeste de François Bayrou). D’abord, pourquoi le maire de Pau, qui ne devait s’occuper que de ses sujets municipaux et locaux, vient-il nous parler de politique nationale ?

Au-delà même de l’interrogation, l’interview de Bayrou soulève trois problèmes :

  • une main tendue peu cohérente, idéologiquement parlant, avec Fillon, le surprenant néo thatchérien et tactiquement parlant, avec Juppé ;
  • son mépris du parti centriste, l’UDI ;
  • l’incohérence avec le vote « à titre personnel pour François Hollande » de Bayrou en 2012 et avec le discours de 2007.

Cohérence idéologique et tactique

Comment François Bayrou, dont chacun s’accordera à affirmer qu’il est plutôt l’héritier de la démocratie chrétienne à la française, peut-il proposer une quelconque alliance avec François Fillon, anciennement séguiniste (donc ultra républicain, laïcard et jacobin) et nouvellement thatchérien ? Il suffit d’ailleurs de jeter un coup d’œil sur Facebook aux échanges des derniers militants Modem pour constater l’aversion de ces derniers pour tout ce qui ressemble au libéralisme économique. François Bayrou lui-même a, depuis 2001, répété à maintes reprises qu’il était antilibéral économiquement parlant. Seuls le girondisme, le fédéralisme européen et la recherche d’un réel équilibre des pouvoirs pouvaient rendre Bayrou susceptible d’attirer les suffrages libéraux.

Quant à l’idée d’un rapprochement avec Alain Juppé, franchement, cela ressemble à une plaisanterie. Comment peut-on parler de renouveau avec celui qui fut le catastrophique premier ministre de 1995 à 1997 ? Le « meilleur d’entre nous » est celui qui, alors que la France aurait pu profiter du dynamisme d’Alain Madelin, a préféré céder devant tous les conservatismes syndicaux. De plus, le maire de Bordeaux (les habitants ont effectivement des raisons d’être satisfaits par la gestion de leur ville, notamment en matière de rénovation urbaine) est, quand même, condamné par la justice. N’y a t-il pas suffisamment de gens, à droite comme au centre, vierges en termes judiciaires pour envisager d’envoyer à la retraite tous ces politiciens du passé ? Que Juppé ait purgé sa peine est un fait non contestable, mais au moment où ce que l’élite politique appelle la « vague populiste » progresse, quel intérêt tactique y a t-il à vouloir mettre sur le devant de la scène des gens qui alimentent l’idée du « tous pourris » ?

Mépris de l’UDI

S’il y a bien des gens qui doivent se mordre les doigts d’avoir remis en selle Bayrou, c’est Borloo et l’UDI. Dans les deux interviews sus-mentionnées, il n’y a pas un mot pour l’UDI, Borloo et les autres leaders centristes. Rappelons quand même que si on accepte la théorie de l’axe gauche-droite (avec toutes ses limites), l’UDI, le parti de centre-droit, se trouve justement entre le Modem (« centre ») et l’UMP (« droite »). Certains disent que le Modem est indispensable à l’UDI pour la réussite du centre. C’est pourtant inexact. Les élections européennes, une déception pour les centristes, ont surtout servi à préserver le siège de Marielle de Sarnez et à donner une visibilité nationale à François Bayrou. À Paris lors des municipales 2014, les militants UDI ont bien constaté que le Modem n’avait absolument pas été une valeur ajoutée à la soi-disant « union de la droite et du centre ». Le Modem était à terre en 2012 après la présidentielle, surtout parce que François Bayrou, concentré uniquement sur la présidentielle, avait échoué à créer un vrai parti, qui ne soit pas qu’un fan club. Jean-Louis Borloo, lui, avait prolongé la vision de gens comme Hervé Morin qui voulaient un positionnement clair (au centre-droit) et effectué un vrai travail de construction d’un parti politique, avec ses réseaux d’élus et de militants. La main tendue à Bayrou aura été une erreur fatale : le Modem ne cherche pas à rejoindre l’UDI mais à la préempter.

Incohérence avec le vote « à titre personnel pour François Hollande »

Le plus gros reproche que l’on peut faire à François Bayrou est son inconsistance en matière de positionnement. Comment peut-on se tourner vers ce qui semble être une droite « centriste compatible » que représenteraient Fillon et Juppé, après non seulement avoir critiqué la création en 2007 du Nouveau Centre (qui voulait un centre tourné vers la droite) puis décidé de voter Hollande en 2012 ?

Nombreux, y compris les libéraux, seront d’accord pour dire que la candidature du « socialiste de droite » en chef, Nicolas Sarkozy, était insupportable. En effet, Nicolas Sarkozy a étendu de manière hallucinante les pouvoirs de l’État (extension du domaine d’application du secret défense, création de nouvelles taxes, poursuite des recrutements de fonctionnaires) tout en préparant le terrain pour la gauche, ultra étatiste (hausse d’impôts, vote de lois liberticides).

Mais, si on critique Sarkozy, comment peut-on soutenir Hollande ?

Par définition, Hollande ne pouvait qu’être pire que Sarkozy, puisque le socialiste se réclame ouvertement d’une famille politique pour qui l’État est l’alpha et l’omega de la politique. De plus, Bayrou n’est pas un bleu en politique. Il ne pouvait donc pas ignorer que sous ses airs de fils à papa éduqué dans les meilleures écoles de France, et de gauche bon teint, Hollande était tout aussi bling bling que Sarkozy.

img contrepoints455 BayrouBayrou aurait tenu une position honorable, tout en étant fidèle à sa vision du centre, ni à gauche ni à droite, s’il avait affirmé, à l’issue du premier tour des présidentielles, qu’il irait voter blanc car ni Sarkozy ni Hollande n’étaient des personnalités convenables pour la France.

Clairement, il y a un problème avec la classe politique française. L’interview de Bayrou n’apporte aucun début de solution. La politique française souffre du bipartisme, et il serait bon que nous commencions par avoir des partis politiques d’idées, et non pas des coalitions de gens que tout opposent.

Plutôt que les menteurs actuels, qui disent certaines choses pour être élus puis font autre chose une fois élus, voici une répartition qui permettrait d’envisager un positionnement doctrinal clair :

  • Anti-libéralisme d’extrême-gauche et/ou nationaliste (Marine le Pen, Arnaud Montebourg, Jean-Luc Mélenchon, Cécile Duflot, Jean-Jacques Candelier, Christian Eckert, Benoit Hamon, Alexis Tsipras)
  • Social-démocratie (Jean-Vincent Placé, François Bayrou, Bernard Cazeneuve, Axelle Lemaire, Pierre Larrouturou (Nouvelle Donne), Martin Schulz…)
  • Écologie (Chantal Jouanno, François de Rugy, Bertrand Pancher, Nicolas Hulot, José Bové, Ska Keller…)
  • Centristes et libéraux démocrates (Fleur Pellerin, Jean-Christophe Fromantin, Hervé Morin, Denis Payre, Aurélien Véron, Laure de la Raudière, Bruno le Maire, Guy Verhofstadt…)
  • Conservateurs (Yves Jego, François Fillon, Christian Vanneste, Michèle Alliot-Marie, Christine Boutin, Nicolas Dupont-Aignan, Marion-Maréchal le Pen, Jean-Claude Juncker…)
  • Anti-libéralisme d’extrême droite et/ou nationaux-socialistes (Guillaume Peltier, Henri Guaino, Jean-Marie le Pen, Fabien Engelman …)

Pour Bayrou, manifestement et au vu de ses dernières interviews, les idées comptent moins que les combinazione de baby boomers qui ont essayé, et qui ont échoué. Dommage. Mais tellement révélateur d’une classe politique périmée. Au vu des espoirs que Bayrou aura soulevés en 2007, c’est d’autant plus regrettable.


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