Burqa et libéralisme

Voile islamique (Crédits Neil Moralee licence Creative Commons)

L’idée que chaque individu a le droit de pratiquer sa religion dans la mesure où il ne nuit pas à autrui est un principe fondamental du libéralisme.

Plus que l’interdiction des mutilations sexuelles, qui affecte des tiers, la diabolisation de la burqa ressemble davantage à la campagne contre la prostitution. Dans les deux cas, les prohibitionnistes tentent d’imposer au reste des individus une vision normale de la façon de se comporter, que ce soit en termes de vêtements ou de sexe.

Par Santiago Navajas [*]

« Chaque fois qu’un majorité est unie derrière un intérêt ou une passion communs,
les droits de la minorité sont en danger.
 » — James Madison

Voile islamique (Crédits Neil Moralee licence Creative Commons)Selon la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg, l’interdiction de la burqa dans des lieux publics comme la France ou la Belgique n’est pas contraire à la Convention européenne des droits de l’homme. Le gouvernement français a fait valoir des motifs de sécurité comme raison de l’interdiction. La CEDH a déclaré qu’une telle justification n’est valable que dans des situations d’extrême urgence. Mais, cependant, elle a approuvé l’interdiction pour des motifs de « coexistence ».

Il y a d’autres coutumes qui sont à la limite de ce qui est acceptable par la majorité des Européens, car elles ne sont pas des pratiques courantes au sein des traditions culturelles de la plus grande partie de la population. Par exemple, on a récemment discuté au parlement allemand de l’interdiction par un tribunal de Cologne de la circoncision judéo-islamique comme un cas de mutilation génitale aggravée lorsqu’elle est pratiquée sur des nourrissons. Finalement, la circoncision « pour des raisons religieuses » a été autorisée, bien qu’une loi établisse les conditions sanitaires et d’information qui devaient être remplies avant de la réaliser.

Le cas de l’interdiction de la burqa représente un danger latent dans l’intégration européenne : l’identification du sens commun et de son corollaire, la coexistence, à une pratique culturelle générique et spécifique qui est interprétée comme la norme à laquelle il faut adhérer. Entre le Charybde du multiculturalisme et le Scylla de l’ethnocentrisme, le point de vue libéral propose d’étendre la liberté des individus avec comme unique limite de ne pas affecter la liberté des autres.

Plus que l’interdiction des mutilations sexuelles, qui affecte des tiers, la diabolisation de la burqa ressemble davantage à la campagne contre la prostitution. Dans les deux cas, les prohibitionnistes tentent d’imposer au reste des individus une vision normale de la façon de se comporter, que ce soit en termes de vêtements ou de sexe. En outre, ils démontrent une attitude paternaliste envers les femmes, car on considère qu’elles seraient incapables de choisir un mode de vie pour elles-mêmes et, dès lors, adopteraient des comportements contraires à leur propre dignité.

Il est possible que, comme moi, cher lecteur, vous n’aimiez pas la tradition de la burqa et la considériez comme un affront à la dignité des femmes. Mais c’est un affront encore plus grand que de ne pas respecter la liberté des femmes afin qu’elles adoptent votre propre tradition sur décorum, et la dignité de la manière que vous considérez la plus opportune. Ce qui correspond à notre tradition libérale est d’essayer de les convaincre, non pas d’imposer un point de vue qui peut être correct, mais peut-être pas. Et légiférer en tenant compte du principe de séparation d’Emmanuel Kant entre les sphères publique et privée de liberté, qui nous amène à nous vêtir en rue selon nos propres modes tout en respectant certaines règles communes dans cet espace commun où nous sommes obligés d’être ensemble (écoles, universités, file du chômage, etc.). Comme Friedrich Hayek l’exprimait, la liberté est cette condition de l’être humain qui fait que la coercition qu’exercent certains sur les autres soit réduite au minimum dans le domaine social. Ou, en d’autres termes, l’idée que chaque individu a le droit de pratiquer sa religion dans la mesure où il ne nuit pas à autrui est un principe énoncé par John Locke et fondamental au libéralisme.


Traduit de l’espagnol.
[*] Santiago Navajas est professeur de philosophie et critique littéraire et cinématographique.

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