Le Texas est-il un modèle économique ?

Néon représentant le drapeau texan (Crédits atmtx, licence Creative Commons)

État résolument prospère, le succès économique du Texas intrigue et intéresse. Peut-on en tirer des leçons ?

Big HotRecension par John Daniel Davidson du livre Big, Hot, Cheap, and Right: What America Can Learn From the Strange Genius of Texas écrit par Erica Grieder.

Paru Initialement sur NRO, traduction Éilien Hallard.

Le Texas est un problème pour les gens de gauche. Si cet État n’était pas la puissance économique qu’il est devenu lors de la dernière décennie, il aurait pu ne pas être un tel problème. Il aurait alors été facile de rejeter le Texas en raison de son arrogance et de toutes ses bizarreries : les tristement célèbres guerres des manuels scolaires au sujet du créationnisme et de l’éducation sexuelle prônant uniquement l’abstinence, l’usage persistant de la peine de mort, le président qui a envahi l’Irak et l’Afghanistan et qui a donné au pays la loi « No Child Left Behind ». Si le Texas n’était que tout ça, les gens de gauche auraient été en mesure de le rejeter comme  un autre État sudiste arriéré.

Mais il n’y a pas lieu de jeter l’opprobre sur l’État « à l’unique étoile », quoiqu’en pensent certains.

Cinq ans après la plus grande crise économique depuis les années 1930, les politiques menées par le Texas en faveur des entreprises au moyen d’impôts peu élevés ont largement protégé ses habitants et ses entreprises des effets du ralentissement économique subi par le reste du pays.

Entre 2009 et 2011, alors que le taux de chômage national oscillait entre 9 et 10%, le Texas créa à lui tout seul 40% des nouveaux emplois en Amérique. En 2012, il représentait presque 9% de l’économie du pays. Des millions de gens attirés par la promesse d’un emploi  se sont ainsi installés au Texas, au cours de la dernière décennie.

Les faits bruts de l’économie texane déconcertent les gens de gauche qui ont du mal à croire en ce soi-disant « miracle texan », malgré les preuves de plus en plus nombreuses que ce miracle est réel et durable, et que quelque chose de fondamental dans la politique économique du Texas le distingue de la Californie, entre autres.

Le contraste flagrant entre ces deux États provoque une forme frappante de dissonance cognitive parmi les élites progressistes des côtes. On sent aussi une sorte de peur. Lorsque l’an dernier la campagne présidentielle du gouverneur Rick Perry s’effondra en quelques minutes délicates lors d’un débat des primaires républicaines retransmis sur la télévision nationale, la gauche fut prompte à se moquer de lui. Mais derrière les moqueries, il y avait un soupir collectif de soulagement : leur candidat n’aurait pas à concourir contre le gouverneur de l’État qui a, quasiment tout seul, maintenu l’économie américaine à flots pendant presque deux ans, contre le gouverneur qui avait obtenu près de 40% du vote hispanique lors de sa dernière élection.

Cette course aurait été beaucoup plus difficile que celle contre le Mormon du Massachusetts, architecte d’un système semblable à l’Obamacare.

Dans son livre de 2012, As Texas goes…, la chroniqueuse du New York Times Gail Collins décida de montrer que le Texas, loin d’être un modèle à imiter, est un présage de malheur pour le reste du pays. La croissance économique et les faibles impôts de cet État, soutient l’auteur, n’existent qu’au détriment de dépenses comme l’aide sociale, l’éducation et l’environnement.

De plus, le gouverneur Perry croit en des choses aussi ridicules que la peine de mort et l’éducation sexuelle fondée uniquement sur l’abstinence. C’est un problème, nous dit Collins, car le Texas est grand et puissant et ses politiques, qui influencent le reste du pays de façon disproportionnée, conduiront l’Amérique à sa ruine.

Heureusement, des esprits plus posés peuvent prendre le dessus en matière de livres sur la signification du Texas : Erica Grieder ne porte pas un jugement aussi péremptoire dans son nouvel ouvrage intitulé Big, hot, cheap, and right. Ancienne correspondante de The Economist pour le sud-est des États-Unis et actuellement rédactrice en chef du Texas Monthly, Grieder est aussi originaire de San Antonio, et elle aborde le sujet du Texas avec un regard interne dont manquait cruellement le livre rempli de stéréotypes de Collins. Elle en sait assez au sujet de cet État pour soutenir de façon convaincante que c’est à ses risques et périls que le reste de l’Amérique ignore le Texas.

Le but de Grieder est d’expliquer son État natal, avec patience et sens de l’humour, à des étrangers hostiles et suspicieux comme Collins. Ce n’est pas une tâche facile, et Grieder semble avoir conscience que pour défendre le Texas aux yeux des gens de gauche elle doit aussi s’excuser, ou au moins reconnaître, que beaucoup de valeurs de cet État doivent être désapprouvées. Tout au long du livre, quand elle complimente le Texas d’une main, elle le critique de son autre main.

Constater les concessions faites par cet État aux droits civiques et aux droits des femmes exige par conséquent l’avertissement que « les Texans ont peut-être été tellement obsédés par la recherche du profit qu’ils trouveraient ça injuste de contester à quiconque la possibilité d’en faire autant, et à chaque fois que le Texas fait quelque chose d’inhabituellement égalitaire, c’est en général l’explication ».

Par moments, Grieder va si bien dans ce sens qu’on en perd de vue sa thèse principale : le Texas illustre, d’une façon exagérée, la tradition américaine de limitation de l’État, de liberté individuelle, et d’entreprise privée – et le reste du pays ne devrait pas tourner ça en dérision. « Il n’y a pas de raison d’être effrayé. Il n’y a pas de raison d’être jaloux » écrit-elle. « Il y a, cependant, plein de raisons d’y prêter attention. »

Pour défendre cette thèse, Grieder passe les deux premiers chapitres du livre à présenter le miracle texan et le modèle texan, qui sont étroitement liés. L’excellente performance économique de cet État pendant la récession (le « miracle ») a été rendue possible grâce au type de gouvernance préexistant qui favorisait la modicité des impôts et la légèreté de la réglementation (le « modèle »).

Au secours du miracle texan, elle contredit avec facilité des critiques comme celles de Paul Krugman qui avait émis l’avis que « l’expérience texane ne fournissait pas de leçons utiles sur la manière de restaurer le plein emploi au niveau national ».

Le fond de l’affirmation de Krugman, à savoir que les emplois créés au Texas sont soit des « McJobs » au salaire minimal, soit le produit de l’argent sale du pétrole, n’est tout simplement pas vrai, comme le démontre Grieder avec une multitude de données.

Au secours du modèle texan, Grieder soutient que le principe des « low taxes, low services » (peu d’impôts, mais peu de services assurés par l’État) a en effet aidé à créer la puissance économique du Texas, mais aussi que les dirigeants de cet État ont volontairement diversifié l’économie après que les cours du pétrole se soient effondrés en 1986.

Pour ce faire, ces dirigeants ont voulu (comme ils l’ont toujours voulu, et comme ils le veulent encore aujourd’hui) ignorer le « modèle texan » lorsque le gouvernement pouvait se rendre utile à l’industrie, à l’industrie texane, il s’entend.

Si cette interprétation va à l’encontre de toutes les fanfaronnades au sujet de la limitation de l’État au Texas, elle permet aussi  de démontrer l’un des thèmes récurrents de Grieder : le Texas n’est pas aussi dogmatique, socialement ou politiquement, qu’il paraît l’être parfois. Un exemple évident est l’établissement par les parlementaires texans, en 2003 et 2005, de deux fonds conçus uniquement pour soutenir certaines industries : le Texas Emerging technology Fund qui est censé attirer la biotechnologie, l’aérospatial etc. et le Texas Enterprise Fund, qui est au fond la caisse noire du gouverneur Perry pour conclure des affaires, parfois avec des entreprises qu’il a fait venir d’autres États.

Bien qu’ils aillent à l’encontre du génie du modèle texan, ces sortes de fonds ne sont pas des cas uniques au Texas, et, comme Grieder le fait remarquer, le Texas n’est pas « un État clairement pro-entreprises » : « c’est un État pro-entreprises texanes, qu’il s’agisse d’élevage, de pétrole ou de puces électroniques. Et si le gouvernement devait s’impliquer pour aider le secteur privé, eh bien, pour beaucoup de Texans, cela correspondrait à la raison d’être de l’État ».

Cette approche pragmatique (appelons-la « gouvernement limité mais ciblé ») s’étend à d’autres thèmes. Examinons l’immigration illégale : le Texas, contrairement à certains de ses voisins, l’a plus ou moins tolérée, car, malgré certains inconvénients, elle fournit une importante main d’œuvre bon marché dont l’économie texane a besoin.

Grieder perçoit le motif sous-jacent de toutes ces choses : « les Texans ont tendance à mettre de côté leur esprit de parti, leurs préjugés et même les convictions qu’ils professent lorsque des intérêts économiques sont en jeu ». Cette attitude constituerait une part importante de l’« étrange génie » de cet État, et aiderait aussi à expliquer pourquoi le Texas est souvent mal compris par le reste du pays.

Pour aider ses lecteurs à comprendre, Grieder passe le reste du livre à se plonger dans l’étrange histoire politique du Texas, qui aide à montrer que loin d’être une aberration dans l’Union, le Texas est fondamentalement américain et peut-être plus que la plupart des autres États, partiellement en raison du chemin tortueux qu’il a pris pour accéder au statut d’État. Les fondateurs de la république du Texas voulaient plus que tout rejoindre l’Union, et passèrent une décennie difficile à essayer de faire obtenir au Texas son statut d’État avant que Washington l’accorde à contrecœur en 1845.

Sam Houston, qui fut fameusement président de la république texane, sénateur américain et gouverneur du Texas, s’éleva contre les autres États esclavagistes à l’approche de la guerre civile quand surgissaient des rumeurs de sécession. Les Texans n’étaient pas intéressés. Ils avaient toujours considéré que leur destinée était d’être avec les États Unis.

« Pensez-vous, Monsieur, qu’après toutes les difficultés rencontrées pour faire partie de l’Union, vous puissiez jamais les en faire sortir ? Non, Monsieur… Nous avons versé notre sang pour y entrer, et maintenant nous n’avons pas de bras pour nous retourner contre elle. » Une décennie plus tard, rattrapé par la fièvre de la guerre dans l’Est, le Texas fit sécession, et Houston démissionna le jour même de son poste de gouverneur.

Selon Grieder, Houston était parmi les premiers à voir à quel point le Texas était membre à part entière des États-Unis, avant même que les États-Unis ne l’aient reconnu comme tel, et même si les Texans ont hésité en chemin. Pour autant qu’elle s’excuse et questionne son État natal, son « obsession » de la recherche du profit, sa démagogie religieuse, son arrogance désinvolte et son ignorance occasionnelle, Grieder fait partie de ceux qui voient que le Texas, malgré tous ses défauts et ses contradictions, n’est pas une aberration mais un héritier zélé de l’idéal américain et un fils reconnaissant de l’Union, et que sa poursuite acharnée de la prospérité peut indiquer une voie à suivre pour le reste du pays.

Erica Grieder, Big, Hot, Cheap, and Right: What America Can Learn From the Strange Genius of Texas, First Trade Paper Edition, 2013, 343 pages.