Le Français, champion de la morosité

Dépression morosité (Crédits Thomas Linet licence Creative Commons)

Le Français n’en démord pas : tout va forcément mal et de mal en pis. Mais d’où lui vient cet esprit grincheux ?

Par Guillaume Nicoulaud

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Tout va mal, très mal, et ce n’est pas prêt de s’arranger. Sur ça, au moins, il semble qu’il y ait, parmi nos concitoyens, un consensus qui frôle l’unanimité.

Si vous avez le malheur de faire remarquer que ce pessimisme est une spécificité tout à fait française on vous répondra – au choix – que les enquêtes internationales qui le confirment chaque année un peu plus sont de vastes entreprises de French bashing ou, lorsque le ridicule de cet argument devient trop évident, que c’est bien là la preuve de la lucidité des Français : en effet, qui peut nier que tout va mal et que ça empire à vue d’œil ?

Et pourtant, lorsqu’au-delà des anecdotes et des théories on jette un œil objectif à notre monde, tout ne pas si mal. C’est même tout le contraire : nous vivons vraisemblablement en plein âge d’or, la meilleure période – à tout point de vue – qu’ait connu notre humanité. La pauvreté recule partout à vue d’œil et avec elle ces fléaux multiséculaires que sont la faim, la malnutrition et l’absence d’hygiène. Nous vivons sans doute la période la moins violente que l’humanité ait connu jusqu’ici. Jamais, aussi loin que l’on puisse remonter, l’espérance de vie, la mobilité sociale ou le taux d’alphabétisation n’ont été aussi élevés et, cerise sur le gâteau, nous polluons de moins en moins1.

Mais non, le Français n’en démordra pas : tout va forcément mal et de mal en pis. Ces chiffres sont faux, biaisés pour ne pas dire manipulés ; « Je ne crois aux statistiques, fait-on dire à Churchill2, que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » La réalité, en France, est affaire de sentiments et comme il se trouve que nous pensons que ça va mal et que ça empire, c’est donc que ça va vraiment mal et que ça empire pour de bon.

Le porno du pessimisme

Il faut reconnaitre que nos médias et nos « élites intellectuelles » n’arrangent rien à l’affaire. Il suffit, pour s’en convaincre, de dépasser la répugnance légitime que nous inspire le journal télévisé du soir et d’en écouter un de bout en bout. La conclusion s’impose d’elle-même : tout va décidément très mal. Tenez, ce soir on vous annoncera qu’une usine ferme et que ses cinquante salariés vont se retrouver au chômage mais de l’entreprise d’à côté qui recrute à tour de bras, vous n’entendrez jamais parler. Évidemment, vous aurez aussi droit à votre dose quotidienne de violence ; dans le pire des cas, on trouvera bien un crétin moyen qui s’amuse à jeter son chat par la fenêtre : vous voyez bien, ma bonne dame, que tout va de plus en plus mal.

Évidemment, la misère, la violence et, d’une manière générale, tout ce qui est anxiogène fait vendre. C’est bon pour l’audimat et ça fait voter les indécis. C’est ce que John Stossel désignait récemment sous le nom de pessimism porn3, la pornographie du pessimisme : peu importe que toutes leurs prédictions aient systématiquement été contredites par les faits, les prédicateurs de l’apocalypse, de Malthus à Piketty, sont toujours des best sellers. Essayons donc d’expliquer que notre monde se porte bien et que les choses vont de mieux en mieux et vous vous prendrez immanquablement une volée de bois vert : au mieux, on vous taxera d’angélisme ; au pire, vous serez coupable de propagande4.

Seulement voilà, le porno du pessimisme n’est pas une spécificité française ; c’est un filon fécond exploité par à peu près tous les médias et politiciens dans tous les pays du monde. Ce qui distingue le Français moderne, c’est qu’il en est convaincu d’avance et qu’il se complait à imaginer un futur toujours plus sombre. Pour nos amis Anglo-saxons, c’est une source intarissable d’étonnement : comment est-il possible que les habitants du pays de la joie de vivre (en français dans le texte) soient à ce point pessimistes ? Par quel miracle ces Français que l’on décrivait autrefois comme un peuple insouciant et fantasque sont-ils devenus les champions internationaux de la morosité ?

Éternelle adolescente

L’adolescence, c’est cet âge ingrat où l’on nourrit de grands rêves de liberté et d’indépendance tout en continuant à compter sur papa et maman pour assurer l’intendance. L’adolescent veut le beurre, l’argent du beurre et s’intéresse désormais clairement à la crémière : oui, il veut voler de ses propres ailes mais non, il est hors de question qu’il lave lui-même son linge, les repas préparés par maman sont réputés gratuits et il va de soi que s’il n’a plus un sou le quinze du mois, le portefeuille de papa y pourvoira. Ces choses-là sont des dus ; ce sont des avantages acquis mais comme il ne peut tout avoir à la fois, il râle, il se plaint, il est malheureux et accuse le monde entier – à commencer par ses parents – des malheurs injustes qui s’abattent sur lui.

Nous sommes des adolescents. Voilà notre problème. Soyons objectifs : nous avons, pendant des décennies, construit pierre après pierre l’un des État sociaux les plus étendus au monde. À part à Cuba et peut-être au Danemark, il n’existe pas sur terre de système plus protecteur que le nôtre : notre santé, l’éducation de nos enfants, nos retraites, nos emplois, nos logements, nos économies, le contenu de nos assiettes… Ce qui n’est directement assuré par l’État est dûment encadré par une myriade de lois, de décrets, de règlements, de subventions et autres incitations  fiscales. Nous devrions donc, en théorie, être le peuple le plus heureux et le plus serein qui soit mais en pratique, rien ne va et c’est de pire en pire.

Alors, comme des adolescents, nous accusons la terre entière de ces terribles injustices qui nous accablent. Il y a du chômage ? C’est la mondialisation ! Nous sommes perclus de dettes ? C’est à cause de l’euro ! Une agression dans la rue ? Sus aux immigrés ! Bref, tout le monde y passe sauf nous-mêmes et les premiers sur le banc des accusés, ce sont naturellement les politiciens à qui nous avions demandé de nous infantiliser.

De qui Dieu se rit-il ?

Ça aussi, c’est un trait typique du Français moderne : il se méfie des politiciens comme de la peste. Il se méfie d’une manière générale de tout le monde mais des politiciens en particulier. De l’avis général, de gauche comme de droite, ils se fichent éperdument de notre sort, ne tiennent jamais leurs promesses et forment une nouvelle aristocratie qui n’a d’autre objectif que de perpétuer les privilèges qu’elle s’est elle-même arrogée. Et qu’en concluons-nous ? Eh bien mon Dieu, qu’il faut leur donner encore plus de pouvoir afin qu’ils s’occupent mieux de nous.

Parce que ces causes que nous chérissons tant, chers concitoyens, ne sont certainement pas le capitalisme, la mondialisation ou le libéralisme ; ça, ce sont les épouvantails que nos élites, de Zemmour à Joffrin en passant par Montebourg ou Boutin, nous ont appris à haïr et à accuser de tous les maux. Quand, pour la dernière fois, avez-vous entendu l’un de nos politiciens se réclamer du libéralisme, défendre le capitalisme ou dire autre chose de la mondialisation qu’il fallait s’en protéger5 ? En revanche, s’il est bien une chose que nous aimons passionnément et qu’il faut, de l’avis de tous, sauver coûte que coûte, c’est bien notre modèle social, cet extraordinaire État-providence « que le monde nous envie » et qui, manifestement, est le socle même de notre légendaire optimisme et de notre proverbiale unité nationale.


Sur le web.

  1. Saviez-vous qu’aux États-Unis, depuis 1970, les émissions de monoxyde de carbone (CO) ont reculé de 64%, celles d’oxyde d’azote (NOx) de 51% et celles de dioxyde de soufre (SO2) de plus de 83% ? (chiffres de la Environmental Protection Agency).
  2. « On », en l’occurrence, c’est la propagande nazi qui cherchait à discréditer Churchill : cette citation est parfaitement apocryphe.
  3. John Stossel, Good news vs. ‘pessimism porn’.
  4. Les commentaires ci-dessous faisant foi.
  5. Argument numéro un des eurobardes : l’Europe, c’est un rempart contre la mondialisation.