L’impasse actuelle en Irak : la moins mauvaise des options disponibles

Jongler avec le combat opposant des forces ennemies des États-Unis et autres grandes démocraties sur le terrain irakien pourrait s’avérer une stratégie payante.

Par Fabio Rafael Fiallo

Iraq_ISIL

La prise de contrôle d’une bonne partie du territoire irakien par le groupe terroriste État islamique en Irak et au Levant (EIIL), de confession sunnite, constitue un coup dur porté, non seulement à l’unité de l’Irak, mais aussi à la déjà précaire stabilité de la région. Car si cette organisation poursuivait ses avancées militaires et parvenait à établir, comme elle en a l’intention, un califat islamiste couvrant de vastes zones de l’Irak et de la Syrie, alors aucun État alentour ne serait à l’abri des visées hégémoniques et de la cruauté de ce mouvement.

Or, pour grave et réel qu’il soit, le danger que l’EIIL représente ne devrait pas faire passer inaperçu un autre phénomène majeur, à savoir : l’Iran chiite et la Syrie de Bachar al-Assad – qui fournissent de l’équipement militaire et de l’aide financière à d’autres organisations terroristes, tels le Hezbollah et le Jihad Islamique à Gaza – sont les premiers à être mis en danger par les percées militaires de l’EIIL. D’où l’apparente disposition de Téhéran à prendre langue avec le Grand Satan (l’Amérique) pour mieux lutter contre l’EIIL.

D’autre part, l’EIIL est une branche sécessionniste d’Al-Qaïda. Ces deux groupes terroristes ont donc vocation à se livrer à une concurrence sanglante. Par ailleurs, un conflit est déjà en cours entre l’EIIL et le Jabhat al-Nusra, un groupe affilié à Al-Qaïda qui opère en Syrie.

Il est donc permis d’anticiper qu’aussi longtemps que le tandem Iran-Syrie, l’EIIL et Al-Qaïda seront occupés à se combattre, il ne leur restera guère, ou pas du tout, d’énergie et de matériel de guerre pour s’en prendre à d’autres acteurs régionaux ou aux puissances occidentales.

L’exemple du Hezbollah aide à comprendre l’enjeu. Depuis le déclenchement de la guerre civile en Syrie, le Hezbollah a porté secours à son allié, le régime syrien. Aussi a-t-il redéployé une bonne partie de ses militants et de son équipement militaire vers la Syrie, ce qui le rend moins apte à lancer des attaques contre sa cible historique, c’est-à-dire Israël.

Une conclusion majeure se dégage de tout cela : dans les circonstances actuelles, les puissances démocratiques, en tête desquelles les États-Unis, ne doivent pas voir d’un mauvais œil le bras de fer qui oppose l’EIIL et le tandem Iran-Syrie.

rlh - obama needs you deadC’est pourquoi les États-Unis ont intérêt à calibrer leurs éventuelles actions militaires contre l’EIIL, de façon à ce qu’elles soient suffisamment puissantes pour endiguer et affaiblir ce mouvement, mais pas assez pour éliminer entièrement la menace qu’il fait peser sur le tandem Téhéran-Damas. Autrement dit, il faudrait affaiblir l’EIIL tout en lui permettant de continuer à faire pendant au pouvoir en place à Téhéran et à Damas.

Une stratégie de même nature fut proposée à l’égard de la guerre en Syrie par le politologue Edward Luttwak, pour qui les États-Unis n’auraient rien à gagner de la victoire d’une des factions se disputant le pouvoir dans ce pays, car toutes deux sont des ennemies des puissances démocratiques1

Même pour des raisons humanitaires il conviendrait d’éviter, au moins à ce stade, que l’une des deux parties belligérantes l’emporte en Irak. Car le côté victorieux déclencherait à coup sûr – l’expérience le prouve – des représailles brutales contre la population civile et les communautés identifiées avec la faction battue.

L’impasse actuelle pourrait en outre être utilisée comme carte de marchandage vis-à-vis de Téhéran. En effet, puisque l’Iran redoute une victoire de l’EIIL en Irak ou en Syrie, il se montrera plus réceptif que par le passé aux demandes des pays occidentaux, si cela est le prix à payer pour obtenir un engagement musclé des États-Unis contre l’EIIL. Aussi l’Amérique pourrait-elle rendre l’ampleur de ses attaques contre l’EIIL proportionnelle aux concessions de Téhéran dans le dossier du nucléaire iranien ainsi que dans le conflit syrien. Du donnant donnant.

Certes, une présence prolongée de l’EIIL en Irak risque de mener à l’implosion de l’État irakien. Or, un tel risque existe depuis bien avant les percées militaires de l’EIIL – entre autres à cause de la manière sectaire dont le Premier Ministre Nouri al-Maliki a gouverné le pays.

Qu’on le veuille ou non, l’Irak est en voie de fragmentation. Pour le comprendre, il suffit de demander aux Kurdes irakiens, qui ont profité de l’actuel conflit pour consolider leur autonomie et prendre le contrôle de la ville pétrolière de Kirkouk, ainsi qu’aux Sunnites qui collaborent avec l’EIIL non pas par conviction mais pour se débarrasser d’al-Maliki, s’ils accepteraient de revenir en arrière et vivre dans un Irak gouverné par un régime associé à l’Iran shiite. Ils répondront à coup sûr par la négative. Autant commencer à penser comment gérer et influer sur le démembrement de l’Irak plutôt que de miser sur sa survie en tant qu’État.

Dans les années 70, l’Amérique a su tirer profit du bras de fer entre l’Union Soviétique et la Chine de Mao. Ce fut l’époque où Henry Kissinger mena à bien le rapprochement entre les États-Unis et la Chine, au grand dam de l’Union Soviétique, tout en promouvant la détente avec Moscou, au grand dam de la Chine. Deux décennies plus tard, l’Amérique emportait la Guerre Froide, un dénouement dont l’habileté de Kissinger porte une bonne partie du crédit.

Jongler avec le combat opposant des forces ennemies des États-Unis et autres grandes démocraties, cette fois-ci sur le terrain irakien, pourrait s’avérer une stratégie payante à nouveau.

  1. Traduction en français : « Seul le statu quo est tenable », LeMonde.fr, 06-09-2013.