L’impasse actuelle en Irak : la moins mauvaise des options disponibles

Jongler avec le combat opposant des forces ennemies des États-Unis et autres grandes démocraties sur le terrain irakien pourrait s’avérer une stratégie payante.

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L’impasse actuelle en Irak : la moins mauvaise des options disponibles

Publié le 25 juin 2014
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Par Fabio Rafael Fiallo

Iraq_ISIL

La prise de contrôle d’une bonne partie du territoire irakien par le groupe terroriste État islamique en Irak et au Levant (EIIL), de confession sunnite, constitue un coup dur porté, non seulement à l’unité de l’Irak, mais aussi à la déjà précaire stabilité de la région. Car si cette organisation poursuivait ses avancées militaires et parvenait à établir, comme elle en a l’intention, un califat islamiste couvrant de vastes zones de l’Irak et de la Syrie, alors aucun État alentour ne serait à l’abri des visées hégémoniques et de la cruauté de ce mouvement.

Or, pour grave et réel qu’il soit, le danger que l’EIIL représente ne devrait pas faire passer inaperçu un autre phénomène majeur, à savoir : l’Iran chiite et la Syrie de Bachar al-Assad – qui fournissent de l’équipement militaire et de l’aide financière à d’autres organisations terroristes, tels le Hezbollah et le Jihad Islamique à Gaza – sont les premiers à être mis en danger par les percées militaires de l’EIIL. D’où l’apparente disposition de Téhéran à prendre langue avec le Grand Satan (l’Amérique) pour mieux lutter contre l’EIIL.

D’autre part, l’EIIL est une branche sécessionniste d’Al-Qaïda. Ces deux groupes terroristes ont donc vocation à se livrer à une concurrence sanglante. Par ailleurs, un conflit est déjà en cours entre l’EIIL et le Jabhat al-Nusra, un groupe affilié à Al-Qaïda qui opère en Syrie.

Il est donc permis d’anticiper qu’aussi longtemps que le tandem Iran-Syrie, l’EIIL et Al-Qaïda seront occupés à se combattre, il ne leur restera guère, ou pas du tout, d’énergie et de matériel de guerre pour s’en prendre à d’autres acteurs régionaux ou aux puissances occidentales.

L’exemple du Hezbollah aide à comprendre l’enjeu. Depuis le déclenchement de la guerre civile en Syrie, le Hezbollah a porté secours à son allié, le régime syrien. Aussi a-t-il redéployé une bonne partie de ses militants et de son équipement militaire vers la Syrie, ce qui le rend moins apte à lancer des attaques contre sa cible historique, c’est-à-dire Israël.

Une conclusion majeure se dégage de tout cela : dans les circonstances actuelles, les puissances démocratiques, en tête desquelles les États-Unis, ne doivent pas voir d’un mauvais œil le bras de fer qui oppose l’EIIL et le tandem Iran-Syrie.

rlh - obama needs you deadC’est pourquoi les États-Unis ont intérêt à calibrer leurs éventuelles actions militaires contre l’EIIL, de façon à ce qu’elles soient suffisamment puissantes pour endiguer et affaiblir ce mouvement, mais pas assez pour éliminer entièrement la menace qu’il fait peser sur le tandem Téhéran-Damas. Autrement dit, il faudrait affaiblir l’EIIL tout en lui permettant de continuer à faire pendant au pouvoir en place à Téhéran et à Damas.

Une stratégie de même nature fut proposée à l’égard de la guerre en Syrie par le politologue Edward Luttwak, pour qui les États-Unis n’auraient rien à gagner de la victoire d’une des factions se disputant le pouvoir dans ce pays, car toutes deux sont des ennemies des puissances démocratiques1

Même pour des raisons humanitaires il conviendrait d’éviter, au moins à ce stade, que l’une des deux parties belligérantes l’emporte en Irak. Car le côté victorieux déclencherait à coup sûr – l’expérience le prouve – des représailles brutales contre la population civile et les communautés identifiées avec la faction battue.

L’impasse actuelle pourrait en outre être utilisée comme carte de marchandage vis-à-vis de Téhéran. En effet, puisque l’Iran redoute une victoire de l’EIIL en Irak ou en Syrie, il se montrera plus réceptif que par le passé aux demandes des pays occidentaux, si cela est le prix à payer pour obtenir un engagement musclé des États-Unis contre l’EIIL. Aussi l’Amérique pourrait-elle rendre l’ampleur de ses attaques contre l’EIIL proportionnelle aux concessions de Téhéran dans le dossier du nucléaire iranien ainsi que dans le conflit syrien. Du donnant donnant.

Certes, une présence prolongée de l’EIIL en Irak risque de mener à l’implosion de l’État irakien. Or, un tel risque existe depuis bien avant les percées militaires de l’EIIL – entre autres à cause de la manière sectaire dont le Premier Ministre Nouri al-Maliki a gouverné le pays.

Qu’on le veuille ou non, l’Irak est en voie de fragmentation. Pour le comprendre, il suffit de demander aux Kurdes irakiens, qui ont profité de l’actuel conflit pour consolider leur autonomie et prendre le contrôle de la ville pétrolière de Kirkouk, ainsi qu’aux Sunnites qui collaborent avec l’EIIL non pas par conviction mais pour se débarrasser d’al-Maliki, s’ils accepteraient de revenir en arrière et vivre dans un Irak gouverné par un régime associé à l’Iran shiite. Ils répondront à coup sûr par la négative. Autant commencer à penser comment gérer et influer sur le démembrement de l’Irak plutôt que de miser sur sa survie en tant qu’État.

Dans les années 70, l’Amérique a su tirer profit du bras de fer entre l’Union Soviétique et la Chine de Mao. Ce fut l’époque où Henry Kissinger mena à bien le rapprochement entre les États-Unis et la Chine, au grand dam de l’Union Soviétique, tout en promouvant la détente avec Moscou, au grand dam de la Chine. Deux décennies plus tard, l’Amérique emportait la Guerre Froide, un dénouement dont l’habileté de Kissinger porte une bonne partie du crédit.

Jongler avec le combat opposant des forces ennemies des États-Unis et autres grandes démocraties, cette fois-ci sur le terrain irakien, pourrait s’avérer une stratégie payante à nouveau.

  1. Traduction en français : « Seul le statu quo est tenable », LeMonde.fr, 06-09-2013.
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  • Ou pour résumer, diviser pour mieux régner…

  • Et si la haine de l’occident était un moteur d’unification ?

    C’est jouer avec le feu que de prétendre connaître les divisions ou les alliances futures des diverses forces en présence. Dans tout les cas, pour survivre, l’Europe devra se faire respecter et pour cela, elle devra être crédible militairement. Si vis pacem, para bellum.

  • Toutes ces analyses me font penser à celles des devins qui disséquaient pour l’armée romain les viscères des animaux pour prévoir l’issus de la bataille. L’attitude la plus logique est de ne pas s’en mêler, donc de ne pas se faire haïr et de piler sur notre instinct de héros qui veut sauver la veuve et l’orphelin. S’il y a des gens équilibrer qui se mobilisent pour défendre vraiment des valeurs de défense du droit individuel, nous pourrions bien les aider. D’ici là, aussi bien se retirer et regarder ailleurs. S’abreuver de films insipides pour calmer nos envies de changer le monde est peut-être un bon remède.

  • Pfff. Nawak.
    Dans la longue histoire de l’humanité, on a vu plein de gens se réjouir de l’extermination réciproque d’ennemis, et ils se sont toujours plantés, le payant parfois très cher.
    Par contre on a jamais vu personne réussir à jongler avec ça (non, ce n’est pas du tout ce qu’a fait Kissinger, l’exemple est très mauvais), et encore ni rien de bon sortir de ce genre de situation.
    La vérité c’est que la situation a complétement échappés aux USA, ils ont voulu faire les malins constructivistes sur l’exemple de Mac Arthur au Japon en 1945, et non seulement ça n’a pas marché mais il y ont laissé leur crédibilité, leur honneur et un pognon fou, en plus de ne créer qu’un foutoir encore plus horrible qu’au départ

    • Toute la Pax Britannica au 19e siècle fut le résultat de la stratégie diplomatico-militaire de l’Angleterre, consistant à jouer les puissances continentales les unes contre les autres. Elle ne s’est pas « plantée ».

      • Pax Britannica au 19ième siècle ? gné ? quel a donc été le rôle de la diplomatie britannique dans les grands événements européens de l’époque, comme : la partition des Pays-bas, l’affaire du Schleswig-Holstein, l’unification italienne, l’unification allemande et la création de l’Empire allemand suivi de son annexion de l’Alsace, etc. ; et quel profit l’Angleterre en a-t-elle tiré ?
        La diplomatie anglaise de l’époque se préoccupe de commerce (libre échange avec Napo III par exemple) et de colonies, pour le reste, elle est a la modestie de ne pas péter plus haut que son cul. Les confrontations entre français, autrichiens et prussiens ne lui ont causé que des soucis et des inquiétudes, pas la moindre satisfaction

  • L’analyse faite des animosités en présence ressemble fort à ce qu’était l’Afghanistan avant les interventions russe et américaine. Les différentes tribus, hordes ou factions se disputaient entre elles sans interférer sur l’extérieur et on aurait pu à l’époque choisir de les laisser vivre comme ça. Compte tenu des enjeux notamment gaziers, ce n’est pas ce qui a été choisi. Croyant pouvoir ‘jouer’ les uns contre les autres, les Russes s’y sont essayés puis les Américains. Ce jeu Est contre Ouest a fini par donner naissance au phénomène Al-Qaida, dont les ramifications imprévues et les visées internationales conduisent aujourd’hui quelque soit le terrain à ne plus pouvoir laisser faire.

    • L’émergence d’Al Laïda sur le plan international n’a rien à voir avec l’usage que les Etats-Unis en firent en Afghanistan à l’époque de l’invasion soviétique. La preuve: pour perpétrer le 11/9, Al Kaïda n’utilisa aucun matériel militaire ni aucun know-how obtenu lors de la guerre en Afghanistan contre l’Urss. Puis, depuis le début, Al Kaïda avait des visées internationales.

  • Tous ce Bordel pour avoir sorti manu-militari Sadam Husein du Koweit…
    Mais laisser Israel coloniser en Palestine et Jordanie…
    Au non des erreurs du passé combien d’erreurs a venir?
    Quelle sagesse de laisser chaque culture decider de son ouverture, indiference n’est pas désintérêt mais qui sommes nous pour porter un opinion sur ce qui se passe la bas?
    Envoyer de la bouffe et des toubibs, des psy et des negociateurs si les horreurs vous choques mais cesser d’envoyer toujours plus d’hommes armés crever stupidement…

  • C »est bête, l’EIIL et Al Nusra viennent justement de faire la paix.

    https://news.google.com/news?ncl=dJZziyAfVw6EDoMrpxb5NLHXrp5hM&q=al+nusra&lr=French&hl=fr&sa=X&ei=kTGrU6S9JsaR0AXjzYDgBg&ved=0CCUQqgIwAA

    Et 25000 combattants de plus pour le Jihad mondial…

    Pendant qu’on nous bassine sur le mondial , des événements aussi importants que le 11 Septembre sont en train de se dérouler sous nos yeux.

    Et les stratégies a la noix des gens très intelligent , franchement dans un environnement aussi chaotique que le moyen orient , ca fait rigoler.

    On peux comprendre ce qui se passe, mais pas le diriger.

  • Comme le dit si bien GV, laisser s’éterniser les conflits en Irak et Syrie, c’est maintenir en activité des centres d’entrainement pour terroristes qui viendront nous rendre la monnaie de la pièce.

    La seule politique étrangère intelligente, c’est de soutenir avec armes et support diplomatique le président Assad, comme le fait la Russie, pour qu’il mette fin au chienlit. Quand j’étais encore étudiant, j’ai côtoyé une (jolie) réfugiée Iranienne à l’université, qui parlait plein de mépris pour le chah et son gouvernement. Ce qu’ils auraient du faire, disait-elle, c’était faire tirer à balles réelles sur ce ramassis d’intégristes et de porteuses de voiles. Elle estimait à environ 500.000 le nombre d’intégristes à éliminer pour ramener l’ordre public, rien que ça. Cela m’avait choqué à l’époque, mais si de jeunes femmes déterminées comme elle avaient été au pouvoir, l’Iran serait aujourd’hui un pays moderne, développé qui investirait dans des infrastructures publiques au lieu de recherche nucléaire.

    Dans 30 ans, on se rendra probablement compte que laisser Assad faire le ménage aurait été la meilleure solution pour les Syriens (et pour nous). Entretemps, attendons-nous encore à des centaines de Mehdi Nemmouche. Le spectacle ne vient que de commencer.

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